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Rédigé par Florence Trocmé le 16 mai 2018 à 16h09 dans photomontages | Lien permanent
Haute-couture
Intéressante émission de Marie Richeux, un entretien avec Florence Delay sur son livre Haute-Couture. Florence Delay est partie de tableaux de Zurbaran, non pas les plus connus, mais une grande série de portraits de saintes, caractérisées, explique-t-elle, par la beauté de leurs robes. Elle est très finement interrogée par Marie Richeux, que je retrouve citée par Georges Didi-Huberman à propos de ses Polaroïds (je vais y revenir).
« Haute couture, aux éditions Gallimard, un essai sur les saintes peintes par Francisco de Zurbarán. "Contrairement à Velázquez, son contemporain du Siècle d'or espagnol, Zurbarán a surtout peint des saints et des saintes. Les premiers sont célèbres, les secondes beaucoup moins." »
Je note cette importante remarque de Florence Delay : « Quand on est dans la vérité de ce qu'on cherche, il se créé un champ magnétique, et les choses viennent se poser ». (source)
Méthode(s)
Note lumineuse de Claude Royet-Journoud, qu’Emmanuel Hocquard cite dans Le Cours de Pise. C. Royet-Journoud montre comment il travaille en fait sur les deux faces d’une double page, réduisant petit à petit la page de droite sur la page de gauche. J’ai expérimenté à l’instant cette idée, qui soudain me parait très féconde : en écoutant une belle conférence de Jean Haxaire sur Laurent Schwartz (là aussi je vais y revenir), j’ai pris des notes dans un cahier sur la page de droite et la page de gauche m’a ensuite servi à noter des mots, des pistes à explorer, une courte biographie, une référence, un lien.
17h25, le merle est là et chante.
Chacun de mes livres - Claude Royet Journoud
Et voici précisément ce texte de Claude Royet-Journoud sur sa méthode, cité par Emmanuel Hocquard : « Je travaille, je fais un texte à partir du quotidien, du plat, sans doute est-ce à la fois ce qu'on me reproche et ce que l'on ne comprend pas, le fait que je tente de faire récit avec la langue quotidienne. J'ajoute que l'enquête ce n'est pas du travail, mais un moment qui n'exclut pas la passion ni l'émotion. Chacun de mes livres se compose d'un certain nombre de séquences qui ont entre 5 et 10 pages chacune. À l'origine, il y a l'écriture de 400 à 500 pages de prose pour chacune de ces séquences, ce qui explique qu'il me faille à peu près six ans pour faire un livre ! Cela se passe dans de gros cahiers : j'écris une prose sur la page de droite où je prélève ensuite certains moments que je rapporte sur la page de gauche. Le but de ce travail de prose est de permettre d'entrer dans un espace mental propre au travail d'écriture. Ce travail peut se poursuivre très longtemps, jusqu'au moment où "ça accroche". Et quand le texte prend forme, c'est toujours quelque chose qui se distribue sur plusieurs pages, car pour que le récit ait lieu, il est essentiel que cela circule avec des pages en regard à droite, à gauche, de même que sont importants "la tourne" entre les pages et la présence du volume : si vous voulez, j'écris toujours dans le livre, toujours déjà dans le livre. Ensuite, quand il y a quelques pages — une ébauche —, le propos devient de nettoyer la langue. Comment ? En traquant, supprimant systématiquement tout ce qui peut être métaphore, assonance, allitération – et de voir quel récit fait jour, ce qui pointe et ce qui reste dans cette langue – cette langue dans une langue. » (Cité p. 447).
Emmanuel Hocquard, Le Cours de Pise
Je suis parmi, Aurélie Foglia
Oui être parmi, parmi les hommes, les choses, les paysages, les œuvres aussi. Une, parmi. Comme le dit Aurélie Foglia, parmi les arbres, surtout en ce qui la concerne dans son Grand-Monde : « dans ce passage je me prends / pour un ramier une poète un /tronc bref je suis parmi » (107).
→ c’est une idée parlante en ce sens qu’elle n’implique pas de hiérarchie. Je pense souvent, en les traversant en voiture, en observant les forêts, à ces arbres qui sont un peu loin de tout, sur telle ou telle pente, que personne ne touche jamais, auquel personne ne pense jamais (à condition d’entendre personne comme les seuls êtres humains !), à la petite aiguille ou à la feuille de cet arbre-là, anonyme parmi les anonymes. Mais elle n’est pas seule, elle est parmi. À la fois semblable et unique.
Aurélie Foglia qui me semble ainsi donner corps à mes intuitions sur ce rapport singulier, fait de langue et de ressenti, qu’elle a avec l’arbre et qui ajoute « j’écris à la limite ». Il faut parfois savoir changer de nom, « appeler eau/appeler soleil un arbre/parce qu’il était si haut/si bruissant qu’il ruisse/lait de lui-même » (p.113) Et je pense qu’il ne s’agit en rien ici de métaphore.
Marie Cosnay
J’ai assisté à la lecture donnée chez Tschann par Marie Cosnay à l’occasion de la réception du prix Nelly Sachs, dont l’un des membres du jury, Michel Volkovitch me dit qu’il est le seul prix de poésie traduite en France. Était présent aussi Jean-Baptiste Para qui à son habitude a fait un « topo » lumineux sur l’importance d’Ovide dans toute la culture occidentale, sous tous ses aspects, notamment littéraires et picturaux. « C’est un livre essentiel pour comprendre 2000 ans d’histoire et d’art » dit Jean-Baptiste Para, citant par exemple Dante mais aussi Ted Hughes ou encore, en Russie, Pouchkine qui a notamment écrit un très beau poème dédié à Ovide alors qu’il était lui-même en exil. Et il faut citer aussi bien sûr le poème Tristia de Mandelstam. On sait peut-être moins que Robert Desnos était aussi un grand lecteur d’Ovide. Du travail de traduction de Marie Cosnay, il dira qu’il est « porté par une joie et une nécessité qui se sentent ». Il conclura en parlant du jeu de tension entre la distance dans le temps à laquelle se situe l’œuvre d’Ovide, et le sentiment de proximité qu’elle peut encore engendrer, quelque chose qui nous vient de loin, mais qui nous est infiniment proche. Et il est bon selon lui de désamidonner certaines traductions anciennes.
Une disparition
Si l’on cherche des éléments biographiques à propos de Georges Didi-Huberman, on en trouve relativement peu. Surprise donc d’une sorte de révélation, très discrète pourtant, au milieu d’une de ses Aperçues : « Trois motifs surgissent à peine écrits ces quelques verbes (passer, abandonner, appeler, revenir). Le premier : mort de la mère, quand l’enfant n’a pas encore compris l’irréparable perte et senti l’infinie durée de l’abandon (de ce temps passé il ne me reste que quelques images, de vieilles photographies, et ce nom de Huberman que je me promis de poser un jour sur quelque page imprimée, comme si la décision d’écrire avait été prise au moment précis de cette mort. » Les deux autres motifs sont attente de l’amour et pensée qui affleure. (p.19)
→ cette sorte d’aveu, la disparition et l’abandon à l’aube de la vie, éclaire tellement l’œuvre de Georges Didi, désormais Georges Didi-Huberman, mais il en fait si peu état : « Il ne me reste que quelques images ». Et sans doute alors non seulement la décision d’écrire mais celle d’écrire sur les images, pour les images, avec les images. Et on pourrait sans doute remplacer ici le mot images par le mot mère.
Une constellation de lectures
Elle est dressée par Georges Didi-Huberman. Répondant à Alexandra Richter il écrit : « Au fond, vous me signifiez que mes Aperçues ne sont, à tout prendre, que des poussières récentes dans une poussière d’étoiles bien plus anciennes et brillantes. J’en ai, bien sûr, reçu la paradoxale lumière (paradoxale car dispersée en petits points, en constellations qui errent à travers la grande voûte noire du non-savoir). Il s’agit d’un univers littéraire et philosophique dont Gerhard Neuman, pour l’Allemagne romantique, a remarquablement dessiné les trajets : cela va des Sporades de Walter Hilsbecher aux Semences ou Grains de pollen de Novalis, des Morceaux de Johann Georg Haman aux Éclats de Goethe, du Coup de dés aux idées de Jean Paul aux Étincelles de Johann Wilhelm Ritter sans compter les inépuisables Fragments de Friedrich Schlegel ou bien sûr, l’extraordinaire Zibaldone de Giacomo Leopardi et sans parler des versions modernes pour ce genre romantique chez Paul Valéry (Choses tues, Rhumbs), Paul Reverdy (En vrac, Flaques de verre) Walter Benjamin (Sens unique, Le livre des passages), Theodor Adorno (Minima Moralia, Prisme), Ernst Bloch (Traces), et tant d’autres encore qui m’ont, pour ainsi dire, formé à la pensée, à commencer par Charles Baudelaire avec ses admirables Fusées. » (p.27)
Une véritable forêt de lectures en laquelle entrer ! Même si certaines choses, déjà, ont été un peu approchées (Leopardi, Benjamin, Valéry, Adorno, Novalis…) mais si peu et si mal.
Alexander Kluge
Je le retrouve en interlocuteur de Georges Didi-Huberman et je découvre que j’avais un peu tourné autour de son livre Chronique des Sentiments, en 2016, sans finalement plonger dans l’ouvrage ! J’avais toutefois choisi, pour les « Notes sur la création » de Poezibao, un extrait d’un entretien qu’il avait donné au Monde au moment de la parution du livre.
« En véritable romantique, écrit G. Didi-Huberman, Alexander Kluge pense que ses plus folles associations d’idées documentent un certain état objectif du monde » Il parle un peu plus loin de cette certitude émerveillée que chaque cas singulier, à condition qu’il soit fécond, se comporte comme un "phénomène originaire" engageant, d’une certaine façon, la totalité du monde et de l’histoire humaine. (p.30)
Résumer est une souffrance
« Résumer m’est une souffrance. Chaque regard mérite son roman, chaque chose aperçue mérite d’être déployée dans un récit qui la remémore. On ne schématise que pour conclure au plus vite. Moyennant quoi, on réduit sans état d’âme l’exubérance des singularités à une idée directrice, un mot d’ordre, à une leçon définitive. » (p.32)
→ c’est sans doute pour cela que je n’aime pas faire des notes de lecture, car je les trouve réductrices. Des notes en lisant me semblent rendre mieux compte parfois d’un livre et de la manière dont, lectrice, je le reçois.