Notes sur la création
Je m’emploie à réactiver cette rubrique de Poezibao, car je l’ai laissée en sommeil depuis…un an, faute simplement d’y penser. Or il m’arrive de juger qu’elle est le cœur du site, ce qui sous-tend le reste.
Mise sur cette piste par Christine Jeanney, je trouve sur le beau site Diacritik un article sur le thème "Deleuze et la création" et je relève ces propos : « Comme, du point de vue de la création, il n’y a pas de différence entre créer en philosophie ou créer en art, Deleuze peut voir le même processus chez Godard : «"Je peux dire comment j’imagine Godard. C’est un homme qui travaille beaucoup, alors forcément il est dans une solitude absolue. Mais ce n’est pas n’importe quelle solitude, c’est une solitude extraordinairement peuplée. Pas peuplée de rêves, de fantasmes ou de projets, mais d’actes, de choses et même de personnes. Une solitude multiple, créatrice". Créer, c’est faire une multiplicité, c’est faire duo, faire trois, le troisième étant l’entité comme une ligne qui file entre les deux, reliée mais autonome, l’inverse de la juxtaposition d’une diversité numérique et tout autant du dépassement de cette diversité par une unité supérieure (dialectique). » (source)
Paul Valéry et Einstein
« Paul Valéry et Albert Einstein, qui s’admiraient mutuellement, se rencontrèrent à plusieurs reprises au cours des années 1920. Un jour, le penseur-poète, persuadé que le père de la théorie de la relativité produisait des idées à une cadence d’essuie-glaces, osa lui poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis longtemps : "Lorsqu’une idée vous vient, comment faites-vous pour la recueillir ? Un carnet de notes, un bout de papier… ? " La réponse le déçut sans doute, le physicien se contentant de lancer : "Oh ! Une idée, vous savez, c’est si rare ! " (Etienne Klein, in Le Monde du 16 février 2016)
Un treuil ontologique
Et dans le même article, publié à la suite de la première détection d'une onde gravitationnelle, Étienne Klein poursuit : « Mathématiquement articulée, la physique agit décidément comme un véritable "treuil ontologique" : à partir d’un examen de ses équations et de ce qu’elles impliquent, elle révèle de nouveaux éléments de réalité. Elle le fit déjà en prédisant puis démontrant l’existence des photons, des antiparticules, des quarks, et, plus récemment, en 2012, du boson de Higgs. Mais là, l’histoire se donne en plus avec une certaine ironie, car Einstein n’a jamais cru en l’existence des trous noirs. Or, ce sont bien deux tels objets qui, en s’accouplant jusqu’à n’en plus faire qu’un, ont permis que soient enfin détectées les ondes gravitationnelles qu’il avait prédites. »
La voix enregistrée
« Plus je l’écoute, plus je suis gagnée par le trouble temporel. La voix reste au présent, mais ce présent, qui recueille des moments ayant appartenu à des points différents du temps, n’est pas le présent des vivants, instant sans cesse renouvelé. Le présent de cette voix est un présent amalgamé, un tas désorganisé, qui par nature ne saurait être autrement qu’en désordre. C’est un présent qui n’existe pas dans le monde réel. Pourtant, c’est bel et bien dans le monde réel que j’écoute maintenant cette voix qui est cet amas de présent solidifié. (Ryoko Sekiguchi, La Voix Sombre, p. 59)
Gôzô Yoshimasu
Belle évocation du poète japonais par Ryoko Sekiguchi. Je me souviens de les avoir vus tous les deux, à Nantes, en 2010. Je me souviens d’avoir pris un repas dans un restaurant avec eux deux, lui passant son temps à prendre des photos de toutes choses, en particulier les reflets du vin dans son verre ou bien des superpositions de feuilles de papier presque transparentes. « Le poète japonais Gôzô Yoshimasu a la manie d’enregistrer tout ce qui l’entoure. Les voix d’autres poètes, sa propre voix, les lectures qu’il donne, le bruit du vent, il enregistre tout. Il dispose ainsi d’une bibliothèque entière remplie de cassettes et de MP3, mais surtout de cassettes. (…) La vie qui avance en parallèle. (…) C’est sans doute cette présence de voix archivées qui donne au poète, à son corps même, sa nature si singulière. Il participe de ce présent permanent déjà de son vivant. En dédoublant ses mots sans relâche. » (72)
→ et il est vrai qu’il a une présence très singulière, Gôzô Yoshimasu. Une présence comparable, mutatis mutandis, à celle d’un sage rencontré au hasard d’un carrefour, dans une ville indienne, il y a de cela très longtemps. Ce sage allait nu, avec juste sa petite gamelle dans une main et même à grande distance, il émanait de lui quelque chose de très particulier. Cette explication donnée par R. Sekiguchi, d’une présence habitée d’une sorte de présence antérieure incarnée me touche.
Les morts
« Les morts sont des êtres entièrement et intégralement constitués d’essentiel, chose que la vie ne nous permet pas. » (R. Sekiguchi, p. 81)
Marie Jaëll
Marie Jaëll est une pianiste virtuose, compositrice et pédagogue du XIXe siècle. Le Palazetto Bru Zane vient de publier une monographie, livre et 3 CD, pour la faire mieux connaître. Je lis ce livre, en vue d’une prochaine chronique pour Res musica.
Je relève d’étonnantes notions, très originales, dans un extrait d’un des ouvrages de pédagogie de Marie Jaëll, Les Rythmes du regard et la dissociation des doigts, sur l’indépendance des doigts dans une main. Marie Jaëll doit presque toute sa vie de musicienne à l’audition d’un récital de Franz Liszt avec qui elle devait plus tard correspondre et qui admirait son travail. À propos de ce récital, elle écrit : « Ce n’est pas la musique telle qu’elle est écrite par le compositeur que j’entendais, c’est la transfiguration idéale de cette musique infiniment plus belle, infiniment plus divisible, dans laquelle précisément les gradations les plus infimes de rythmes et des nuances (celles qui ne peuvent plus se traduire par des signes de l’écriture) produisent les impressions les plus profondes et les plus durables. » et elle poursuivait ainsi, ce qui n’est pas sans me faire penser à toute l’approche de Celibidache : « C’est par points distincts que les notes sont groupées sur le papier de musique ; elles n’ont pas de vie commune dans le vrai sens du mot : au contraire les notes pensées par le musiciens s’influencent par rapport à leur durée et leur intensité ; elles se rapprochent et s’éloignent les unes des autres par gradations infinitésimales, et ce sont ces influences fluides qui forment le lien supérieur que l’écriture ne définit pas, mais que le musicien perçoit et fait percevoir. »
Elle attribue l’effet puissant opéré par Liszt sur ses auditeurs à un double aspect : « le prodigieuse dissociation des doigts, intimement reliée à la transcendante cérébralité de son jeu ». Elle ajoute que « Liszt possédait de chacun de ses doigts un état de conscience distinct, dans lequel il percevait, comme dans un quadruple miroir, les états de conscience différents de chacun de ses autres doigts. » (p.62)
On le voit, une pensée très originale, qu’on aimerait connaître un peu mieux. « Dans cette éducation, chaque nouvelle dissociation des sensations correspond à une circulation nouvelle de la pensée. » Et elle ajoute encore cela, très étonnant : « sous l’influence d’un simple changement d’attitude communiqué à l’index et au pouce, mes perceptions visuelles et auditives peuvent subir des modifications considérables. »
→ je ne suis pas loin à certains égards des Esquisses de Jean-François Billeter, j’y reviendrai.
Esquisses
J’avance doucement, car souvent j’en relis une plusieurs fois, dans les Esquisses de Jean-François Billeter. Il s’interroge sur l’observation du sujet par lui-même, « ce qui la rend possible et quels pouvoirs elle nous donne. » et à cette fin il relève trois points importants : 1. il s’agit d’observer ce qui se passe, autrement dit notre activité. Dans toutes nos occupations et dans toutes les circonstances, ce qui nous amène à nous percevoir « comme tout entiers faits d’activité. ». Il propose comme moyen d’augmenter cette attention, l’arrêt. Et enfin il nous invite à prendre conscience, et c’est essentiel, que « le langage constitue (…) le plus grand obstacle à l’observation de notre activité » (21).
→ le langage, le bavardage intime, qui habille toute chose, qui nous met à distance de toute chose. Dans une autre « Esquisse » (n° 10), J.-F. Billeter précisera : « rares sont ceux qui s’en éloignent pour soutenir une vraie rencontre avec l’inconnu. Bien vite les mots viennent se placer entre [nous] et la chose et [nous] font croire qu’ils ont vu la chose avant même de l’avoir rencontrée. » (27)
L’arrêt
Forte « esquisse » (la n°8) de Jean-François Billeter sur l’arrêt. Il s’agit de suspendre en nous l’intention. De cesser d’agir, même en pensée, de cesser de désirer et de redouter. « Mon activité devient alors conscience pure, sans objet ». Et dans l’esquisse 9, il montre comment les philosophes occidentaux, même s’ils pratiquent cette suspension de l’intention, n’en ont jamais pris vraiment conscience, n’en ont pas saisi la mesure. Pensant que la conscience est toujours « conscience de quelque chose. »
Les mots
Bel article de Cécile Ladjali dans Le Monde du 18.02.2016, sur la très polémique question de la réforme de l’orthographe. « Les mots et leurs formes étranges sont notre mémoire. Je les comparerais volontiers aux gracieuses auréoles que le bois des arbres décline comme autant de souvenirs des siècles, ou encore aux strates crayeuses le long des falaises qui rappellent aux marcheurs chaque vague, chaque tempête, chaque naufrage.
L’orthographe des mots est la trace fossile de notre passé, sans laquelle il est impossible de comprendre notre présent ni d’envisager sereinement l’avenir. Un accent, un tréma, une double consonne ne sont pas les caprices d’un scribe obscur ou d’un académicien abscons, mais les résultats de siècles et de siècles d’évolution. »
Et elle souligne cette autre inégalité, rarement évoquée : « Oublier l’histoire des mots, que l’orthographe révèle si bien, revient à renoncer à une partie de nous-mêmes. A bien des égards, le monde risque de devenir bipartite : d’un côté, les riches de mots qui auront appris le latin ou le grec et orthographieront correctement ; de l’autre côté, les pauvres de mots qui flotteront parmi les signes, en subissant le joug humiliant de ceux qui parleront et penseront à leur place. Il ne s’agit pas de misère économique mais de misère linguistique. »
L’intention
« Tous nos actes, tous nos gestes, même imaginés, sont intentionnels : ils tendent vers quelque chose. » (J.-F. Billeter, p.21)
→ à rapprocher de ce que j’écrivais récemment sur cette impression que tout mon discours intérieur était « dédié », s’adressait à l’autre ou bien le concernait. Une variante de l’intention.
Umberto Eco, le plus lettré des rêveurs
Bel article dans Le Monde du dimanche 21 février 2016, un hommage à Umberto Eco qui vient de mourir, « le plus lettré des rêveurs », par Philippe-Jean Catinchi. Je relève ces mots que je vais reprendre dans ma rubrique de Poezibao, « Notes sur la création » : « Il se préoccupe de la définition de l’art, qu’il tente de formuler dès L’Œuvre ouverte (Points, 1965), où il pose les jalons de sa théorie, en montrant, au travers d’une série d’articles qui portent notamment sur la littérature et la musique, que l’œuvre d’art est un message ambigu, ouvert à une infinité d’interprétations, dans la mesure où plusieurs signifiés cohabitent au sein d’un seul signifiant. Le texte n’est donc pas un objet fini, mais, au contraire, un objet "ouvert" que le lecteur ne peut se contenter de recevoir passivement et qui implique, de sa part, un travail d’invention et d’interprétation. L’idée-force d’Umberto Eco, reprise et développée dans Lector in Fabula (Grasset, 1985), est que le texte, parce qu’il ne dit pas tout, requiert la coopération du lecteur. »
Intégration
Jean-François Billeter met en avant une autre forme de causalité que celle qui est strictement déductive (enchaînement), l’intégration : « Il existe au sein de notre activité une autre forme de causalité, qui naît de l’intégration : des éléments épars s’assemblent, s’unissent et créent un phénomène nouveau. »
→ ce serait un peu l’idée de ce flotoir qui procède bien plus par rapprochements, échos, assemblages d’éléments séparés que par déductivité.
→ lisant ces propos je pense à cette formule liturgique : « Comme les épis jadis épars dans les campagnes et comme les grappes autrefois dispersées sur les collines sont maintenant réunis sur cette table dans ce pain et dans ce vin (extrait de la Didaché, utilisé notamment dans le culte protestant). Je suis toujours très frappée par cette idée d’une multitude d’éléments, d’entités totalement séparés qui un jour vont venir fusionner pour créer une nouvelle réalité. (En lisant Esquisses de Jean-François Billeter)
La recherche d’une solution
Comment faire devant une difficulté : « le remède est toujours le même, écrit Jean-François Billeter : réduire la tension pour que les forces qui s’opposent et se paralysent l’une l’autre se remettent en mouvement et s’engagent dans un processus d’intégration qui nous rendra notre capacité d’agir et de nous renouveler. Mais comment la réduire cette tension, continue-t-il : « D’abord par l’arrêt, en m’abstenant de chercher une solution, de vouloir quoi que ce soit et en créant ainsi une détente dans le conflit des forces tout en restant attentif à ce qui va se passer. » (31 et 32)
Hommes de solutions
Accrochant du linge, je rencontre un petit problème : alors que j’ai presque tout étendu, il me faut installer une pièce sur deux tringles, car elle doit être sèche ce soir et je n’ai plus la place nécessaire. Je trouve presqu’immédiatement comment faire, solution qui repose sur une hiérarchisation a minima et sur une redistribution tout aussi limitée. J’ai donc mis en œuvre une solution simple et économe en énergie, sans presque la chercher. Je pense alors à cette remarque d’un de mes proches me conseillant un entrepreneur pour des petits travaux à faire chez moi : « c’est un homme de solutions ». Très belle formule, très parlante. Certaines personnes sont des personnes de solutions, d’autres compliquent à l’infini les choses les plus simples. Je pense aussi à nos hommes politiques et experts de tous bords et je pressens que le manque total de confrontation avec des petits problèmes pratiques, comme étendre du linge, leur porte préjudice et empêche trop souvent qu’ils soient des hommes de solutions !




