Les Éditions L’Oreille du Loup publie Avec un si léger bagage, mit leichtem Gepäck, une anthologie
poétique bilingue de la poète allemande Hilde Domin, décédée
en 2006. Présentation
de ce livre
[...]
Aucun chat avec sept vies
aucun lézard ni étoile de mer
à qui repousse
le membre perdu,
aucun ver de terre coupé
n’est aussi résistant que l’homme
qu’on place au soleil
de l’amour et de l’espoir.
Avec les traces de brûlure sur son corps
et les cicatrices des blessures
sa peur s’évanouit.
Défeuillé
son arbre de joie
bourgeonne à nouveau,
même l’écorce de la confiance
qui repousse lentement.
Il s’habitue à l’image
transformée, labourée
dans les miroirs,
il huile sa peau
et recouvre la Mort
impertinente
d’une nouvelle couche de graisse
jusqu’à ne plus avoir pour
personne une odeur bizarre.
Et complètement imperceptible,
peut-être un jour de fête
ou d’anniversaire,
il ne s’assoit plus
seulement au bord
de la chaise offerte
comme pour fuir
ou si le meuble avait
les pieds vermoulus,
mais il s’assoit
à table avec les siens
et il est à la maison
et presque
sûr
se réjouissant
des cadeaux
préférant ce qui est prêté
à une possession
et chaque jour
est pour lui
un ici surprenant
si légèrement lumineux
et clairement limité
comme la paume de la main
entre les rémiges
déployées
d’un oiseau qui plane.
Le repos terrible
de la preuve
s’enfonce.
À toutes les frontières
les barrières seront
déplacées dans le transparent.
Mais la substance du moi
est si autre
comme le métal qui sort du haut fourneau.
Ou comme s’il était
du dixième ou du vingtième étage
– la différence est dérisoire
dans le saut mortel
sans filet –
tombé sur ses pieds
au milieu de Times Square
échappant à grand-peine
avant le changement du feu rouge
au museau des voitures.
Pourtant, une certaine légèreté
comme celle
d’un oiseau
lui est restée.
*
Mais toi
qui le rencontres
dans chaque rue,
qui avec lui
partages le pain,
penche-toi et caresse,
sans la rompre,
la mousse tendre sur le sol
ou un petit animal
sans qu’il ne tressaille
sous ta main.
Mets-la protectrice
sur la tête d’un enfant,
laisse que la bouche affectueuse
de l’aimée
l’embrasse
ou garde-la
comme sous une grue
sous l’or fluide
du soleil du soir
pour qu’elle se fasse transparente
et sans aucune utilité
dans n’importe quelle manœuvre
construisant
des enfers de fils barbelés
publics
ou intimes,
et pour que jamais,
si la panique
distribue ses armes destructrices,
elle n’appelle « Ici »,
et jamais
ne doive retenir
la grande verge de fer
qui par l’autre forme
traverse
comme l’écume.
Et qu’elle ne te revienne jamais,
aucun soir,
à la maison
comme un chien de chasse
avec un faisan
ou un petit lièvre
telle une proie de son instinct
te mettant la peau
d’un Toi
sur la table.
Pour que,
si le dernier jour
elle se tient devant toi
sur la couverture,
comme une fleur pâle
si faible
pourtant pas tout à fait si légère
pas tout à fait si pure,
mais comme une main humaine
qui sera tachée
et lavée
et de nouveau tachée,
tu la remercies
et dises
Adieu
ma main.
Tu étais un membre
aimant
entre moi et le monde.
Hilde Domin, extrait de ″Qui est touché″ , Avec un si léger bagage, Mit Leichtem Gepäck, anthologie poétique, Sämtliche Gedichte, traduction de
Stéphane Chaumet, L‘Oreille du Loup, juin 2010, p.30-39.
(Texte allemand en cliquant sur « lire la suite de...»)
par Ariane Dreyfus
Hilde Domin dans Poezibao
bio-bibliographie,
décès
(février 06)
S’abonner
à Poezibao
Une de Poezibao