Claude Minière a confié à Poezibao ce poème, ici publié au format PDF (à ouvrir d'un d'un simple clic sur ce lien), pour en respecter la mise en page.
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Claude Minière a confié à Poezibao ce poème, ici publié au format PDF (à ouvrir d'un d'un simple clic sur ce lien), pour en respecter la mise en page.
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 20 novembre 2019 à 10h34 dans Cartes Blanches | Lien permanent | Commentaires (0)
Rilke allophone
Rilke. Non pas le poète des Sonnets à Orphée ou des Élégies de Duino. Celui des poèmes français, ici repris sur papier épais au Bruit du temps, avec une préface de Bernard Baillaud. À savoir : Vergers et les Quatrains valaisans (recueils initialement parus en 1926 à la NRF). Avec, en prime, treize lettres de Rilke à Jean Paulhan, où l’on apprend notamment que le titre Vergers est de Paulhan, non de Rilke. Et Baillaud de noter de manière plaisante dans sa préface : « Toujours est-il que ceux qui, de Gustave Roud à Philippe Jaccottet, ont employé le terme de vergers, pensant rendre hommage à Rainer Maria Rilke, ont été réellement fidèles, sans le savoir, et sans qu’il le sût lui-même, à Jean Paulhan. » Paulhan a décidément joué un rôle important pour nombre de poètes et d’écrivains : que l’on songe, par exemple, à Joë Bousquet, Francis Ponge, Malcolm de Chazal ou encore à Pauline Réage.
On disposait déjà de l’intégralité des poèmes français de Rilke dans la collection « Poésie / Gallimard », avec une agréable préface de Philippe Jaccottet. Cette nouvelle édition ne s’intéresse qu’aux poèmes français publiés du vivant de Rilke. Les lettres à Paulhan permettent de mieux situer le geste de Rilke, encore que le mystère qui enveloppe ces quatrains leur assure leur grâce et leur charme si particulier.
Les pièces de Vergers et des Quatrains valaisans ne sont conçues par leur auteur que comme des « essais de latinité » (lettre du 14 février 1925). On y lit la pointe la plus fragile de la poésie de Rilke. Des poèmes allophones, donc, couchés dans « une voix, presque mienne ». Rilke, qui avait porté la langue allemande au très haut degré de perfection de ses sonnets et élégies ; Rilke traducteur de Paul Valéry ; Rilke arrivé au bout de la langue allemande ; Rilke au seuil du silence, chante dans une langue qui n’est pas la sienne.
Holzwege
Cette réédition constitue une occasion de relire le « Pourquoi des poètes ? » de Heidegger, conférence prononcée en 1946, pour célébrer le vingtième anniversaire de la mort de Rilke. Heidegger reprend la formule célèbre tirée de l’élégie Brot und Wein de Hölderlin : « Wozu Dichter in dürftiger Zeit ? » À quoi bon des poètes en temps de détresse ? La méditation de Heidegger débute sur Hölderlin et l’immense nuit du monde, avant de se concentrer sur Rilke. En quoi, demande Heidegger, Rilke peut-il être considéré comme un poète en temps de détresse ? Et jusqu’à quel point ?
À partir d’un poème tardif de Rilke, Heidegger interroge le risque et l’abri. Toutes deux notions inséparables de l’Ouvert rilkéen. C’est, au fond, une sorte de hasard objectif à la croisée des langues, du poème et de la philosophie qui nous ramène à Heidegger, lorsque l’on songe aux poèmes français de Rilke. « Pourquoi des poètes ? » sera repris dans Chemins qui ne mènent nulle part (Holzwege, 1949), recueil dont le titre français fait écho aux Quatrains valaisans :
Chemins qui ne mènent nulle part
entre deux prés,
que l’on dirait avec art
de leur but détournés,
chemins qui n’ont
devant eux rien d’autre en face
que le pur espace
et la saison.
Les sentiers valaisans qui sillonnent « entre deux prés » ne sont en rien les sentiers forestiers et ardus (c’est le sens de Holzwege) sur lesquels s’engage Heidegger. « … Dans la forêt, il y a des chemins qui, le plus souvent encombrés de broussailles, s’arrêtent dans le non-frayé. […] Bûcherons et forestiers s’y connaissent en chemins. Ils savent ce que veut dire : être sur un Holzweg, sur un chemin qui ne mène nulle part. » Or, à la manière des chemins de Heidegger, ceux de Rilke, quand bien même « détournés », quand bien même semblables à des sentiers d’égarement ou d’abandon, sont autant de détours vers l’Ouvert (das Offene). Ils ouvrent vers l’ineffable, « le pur espace/et la saison ». La poésie n’est autre qu’une aventure dans le « non-frayé ». À plus forte raison pour un poète au bout des mots :
Notre avant-dernier mot
Serait un mot de misère
Mais devant la conscience-mère
Le tout dernier sera beau.
Car il faudra qu’on résume
Tous les efforts d’un désir
Qu’aucun goût d’amertume
Ne saurait contenir.
Fenêtres, départ, écart, regard
Autre figure rilkéenne de l’Ouvert : la fenêtre, à laquelle la section 50 de Vergers (onze quatrains) est précisément consacrée. Ut fenestra poesis, comme nous l’apprend Pascal Dethurens dans un ouvrage récent (L’Œil du monde, 2018). La fenêtre sert aussi de cadre au poème, sans quoi déborderait le « grand trop du dehors ». La fenêtre permet de situer, de contenir l’apparition.
Tous les hasards sont abolis. L’être
se tient au milieu de l’amour,
avec ce peu d’espace autour
dont on est maître.
Il convient également de relire Les Fenêtres, recueil posthume composé en français, qui n’est pas sans prolonger le regard. La fenêtre donne accès aussi bien au bleu du ciel qu’à la longue nuit du monde.
On a pu dire que ces petits poèmes relèvent du secondaire, du mineur dans l’œuvre de Rilke. Soit. Ils ne sont pas, pour autant, le produit d’un lyrisme garroté. Ils participent bien au contraire d’un chant plus profond. Seulement, l’essentielle mélopée passe ici par un écart, du fait de la langue française que pratique Rilke en allophone.
Sans doute que ce passage par le français était lié à l’état civil du poète, puisqu’il se fit en vue d’une naturalisation suisse. Qu’importe. Rilke reste incontestablement chez lui en poésie. C’est affaire de musique et de regard.
Et la musique : ce dernier regard
que nous jetons nous-mêmes vers nous !
Introspection, à la lettre. Mais reprenons ce poème issu de Vergers dans son ensemble :
Le sublime est un départ.
Quelque chose de nous qui au lieu
de nous suivre, prend son écart
et s’habitue aux cieux.
La rencontre extrême de l’art
n’est-ce point l’adieu le plus doux ?
Et la musique : ce dernier regard
que nous jetons nous-mêmes vers nous !
Le sublime comme départ, comme arrachement, comme scission de l’être vers le haut. Un orietur, si l’on veut. La langue est ici dépouillée, claire. Elle sillonne vers l’Ouvert, au risque du poème. Départ, écart, regard. Seule manière de se tenir dans l’éclaircie de l’être.
L’infime et l’intime
Ces poèmes français sont autant de miniatures élégiaques, de stances au lyrisme sinon restreint, tout du moins intimiste. Pour le dire autrement, ce n’est pas là le souffle duinésien. Les poèmes français de Rilke témoignent incontestablement de « diese Liebe zu den Geringen » dont il est question dans les célèbres Lettres à un jeune poète.
De fait, Rilke entretient ici un amour pour les choses infimes (« den Geringen »). On assiste à une entreprise de sauvetage du fragile et du ténu. L’infime communique avec l’univers : l’espace restreint du quatrain au vers resserré est une sérénité crispée tendue vers l’Ouvert. Même quand les yeux se ferment, ou lorsque s’éteint la bougie.
À la bougie éteinte,
dans la chambre rendue à l’espace,
on est frôlé par la plainte
de feu la flamme sans place.
Faisons-lui un subtil
tombeau sous notre paupière,
et pleurons comme une mère
son très familier péril.
Ce « familier péril » n’est autre que la constante mise en danger de l’être lyrique. Wozu Dichter… ? Le poète, fragilité bordée de néant, dont la silhouette se découpe dans l’Ouvert ; fragilité qui déambule dans l’Impossible. On découvrira dans cette réédition de Vergers et des Quatrains valaisans un poème offert à Paulhan, lequel témoigne de ce constant péril :
Oh, les bulles de savon !
Souvenirs d’anciens dimanches :
Leur vide prend sa revanche
en confectionnant ces fruits ronds
du néant. D’être lancé
un peu de souffle se flatte.
Et comme ces bulles éclatent
dès qu’elles commencent à penser !
Image du poème que la bulle de savon, mais il est aussi dans Vergers un « portrait intérieur » de Rilke, non moins fragile, qui tient en trois quatrains seulement. Comme une fenêtre au-dedans de soi et du poème. Infime image lyrique de l’intime :
PORTRAIT INTÉRIEUR
Ce ne sont pas des souvenirs
qui, en moi, t’entretiennent ;
tu n’es pas non plus mienne
par la force d’un beau désir.
Ce qui te rend présente,
c’est le détour ardent
qu’une tendresse lente
décrit dans mon propre sang.
Je suis sans besoin
de te voir apparaître ;
il m’a suffi de naître
pour te perdre un peu moins.
Mathieu Jung
Rainer Maria Rilke, Vergers suivi des Quatrains valaisans, Le Bruit du temps, 2019, 192 p., 15 €.
Sur le site de l’éditeur
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 20 novembre 2019 à 10h28 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Les textes réunis par Ludovic Degroote dans Si décousu, qui vient de paraître aux éditions Unes, ont été publiés à diverses époques sous forme de plaquettes à tirages limités ou plus confidentiels encore, de livres d’artistes avec lesquels Ludovic Degroote a beaucoup collaboré. Le livre comporte aussi de nombreux textes inédits couvrant une période allant de 1987 à 2017.
FALAISE
ce qui nous sépare du poème
c'est une lente espérance
qui descend le long de la falaise
truffée de blockhaus je me souviens
il faut reprendre le rythme
recommencer à vivre écrire
ce n'est pas le désir qui manque
les mots murés dessous
on se demande quel intérieur
quand on voit l'épaisseur
du dehors c'est bien pour ça
qu'on croit ne rien voir dedans
une espèce de va-et-vient
entre marche et avancée
quelque chose sur sa propre peau
on s'en rend à peine compte
et puis cette peine nivelée
ça descend s'éboule
par pans par blocs rien n'a changé
la lente érosion des âmes
se ravine avec l'âge
ce qu'on essaie de façonner
là-dessus n'est ni plus ni moins
voué à l'échec si c'était
un poème simple
ce n'est pas le poème
qui s'éloigne y en a-t-il eu seulement
il aurait fallu du souffle
recommencer à respirer sur la terre
dans le grand vent vent frais vent
du matin vent qui chante au
milieu des grands pans
râpés défaits comme de vieilles comptines
mots poreux images sans vue
en bas descendu sans autre attente
que la suite de la falaise un
blockhaus peut-être espoir mince
dans l'épaisseur des murs
on est bien tombé soi pourtant
alors qu'on regardait le paysage
qui ne tenait pas compte de nous
malgré toutes ces choses
accumulées dedans
un espoir mince en est toujours un
c'est une question d'urgence
et dans le dégoût tel qu'une mort
à peine l'équivaut c'est
compter sans la peine on ne compte
jamais assez dans l'intime
l’urgent c'est l'intime
quand on vomit par morceaux
les blockhaus du dedans
gravir gravats
ce peu qu'on donne
et qui nous est rendu
au centuple un ordre dans le désordre
inhabituel pour qui s'est mal habitué
l'incapacité d'une falaise
au bas de laquelle
l'horreur du monde soudain découvert
n'importe quoi pourvu qu'on se
trouve au milieu comme si c'était
pas assez de ne pas se toucher
de devoir rester dans le bruit des autres
poème course dans le vent
à peine extrait du silence
où sa nature même le condamne
tout juste séparé de ce qui l'y mène
une parole effrayée rebondie brisée
dans l'instant où elle s'élève
c’est comme si par moments on
allait rattraper ce qui allait
tomber une imprudence au pied
de la falaise une chute ce qui tombe
exactement on n’en sait rien
une approche des choses une espérance
lente qui rebondit sur la paroi
un corps en voie de mort une parole
sans mots et des yeux révulsés
regardant passer ce qui passe
dans cette chute distraite et continuée
Ludovic Degroote, Si décousu, Editions Unes, 2019, 136 p., 19€
Sur le site de l’éditeur :
Ce livre rassemble plus de 40 poèmes, parus en éditions limitées et livres d’artistes, ainsi que de nombreux textes inédits de Ludovic Degroote, couvrant une période allant de 1987 à 2017. Si décousu évoque les promenades solitaires, aussi bien au-dehors qu’à l’intérieur de soi : le paysage de mer au fond des yeux, les villas côtières, la digue, le ciel et les briques. Évoque aussi et surtout, à travers allées et venues, trajets circulaires, variations d’écriture, une façon d’aller toucher le monde comme on frappe au carreau, ou comme on se retient au dernier moment d’y frapper. Par pudeur, en blessure souriante, gestes hésitants, dans le mouvement complexe et contradictoire d’une parole qui voudrait atteindre un lieu où être bien. Mais sur le point d’y arriver elle recule, effrayée par la distance incompressible entre y être et y être presque. C’est dans cet infime écart que se creusent et se renforcent les impossibilités et les manques. Car on existe par manque, « fantômes embourbés les pieds dans la vie », avec tant de visages à l’intérieur et cette drôle d’impression que les morts « vivent deux fois », et pas soi. « C’est comme si c’était simple », nous dit Ludovic Degroote, avec une grande douceur, que fissure parfois la violence. Avec drôlerie aussi, quand grincent des poèmes trop lucides pour pleurer. C’est comme si c’était simple de porter avec soi un poids trop lourd, et de s’en débarrasser quand on est soi-même son propre poids. On fait partie de lieux que l’on traverse, sans pouvoir en disparaître tout à fait. Face à soi retenir les effacements de la vie, et tout embarquer à l’intérieur, les disparitions comme les joies, l’amitié, le silence, l’enfance, on ne peut rien abandonner en route. Si décousu est un lent travail de désencombrement des sacs de ruines qu’on accumule. Gestes patients, impossibles, répétés, de poèmes dispersés dans les années, en suspension ; finalement réunis en s’agrégeant les uns aux autres, ils se rapprochent, se resserrent, s’entrelacent, pour révéler le cœur d’une œuvre.
Ludovic Degroote dans Poezibao :
prix des découvreurs de poésie, extrait 1, extrait 2, wimereux (parution), Un petit viol (par Ariane Dreyfus), ext. 3, Le Début des pieds (par A. Emaz), Eugène Leroy, auportrait noir (F. Trocmé), ext. 4, feuilleton, la Digue (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12,13, 14 avec pdf), "La Digue", par Antoine Emaz, "Le début des pieds" (par Georges Guillain), ext. 5, "Monologue" par Florence Trocmé, "Monologue" par Matthieu Gosztola, "Monologue" par Jean-Pascal Dubost, "Monologue" par Antoine Emaz, "josé tomás", par Antoine Emaz, "josé tomás", par Isabelle Maunet-Salliet, [note de lecture] Ludovic Degroote et Jacques Lèbre, par Antoine Emaz, [note de lecture] Ludovic Degroote, "Ligne 4", par Antoine Emaz, (anthologie permanente) Ludovic Degroote, (Note de lecture) Ludovic Degroote, zambèze, par Anne Malaprade (Note de lecture) Ludovic Degroote, zambèze, par Antoine Emaz,(entretien) avec Ludovic Degroote, par Florence Trocmé, (Les Disputaisons) La critique en poésie, Ludovic Degroote
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 20 novembre 2019 à 10h04 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Nombreuses lectures et publications signalées dans le scoop.it de Poezibao.
à découvrir en cliquant sur ce lien.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 18 novembre 2019 à 11h49 dans Agenda, liens, informations | Lien permanent | Commentaires (0)
A l’occasion de l’anniversaire de la mort de Paul Eluard, le 18 novembre 1952, à l’âge de 56 ans, Poezibao propose à ses lecteurs un grand article de Matthieu Gosztola paru il y a quelques années dans un ouvrage collectif aux Presses Universitaires de Rennnes : « Paul Éluard : un désir éperdu de liberté trouvant sa forme précaire »
Pour en respecter la mise en page, le rendre plus facile à enregistrer ou à imprimer il est ici publié sous forme d’un fichier PDF à ouvrir d’un simple clic sur ce lien.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 18 novembre 2019 à 11h19 dans Cartes Blanches | Lien permanent | Commentaires (0)
Poezibao publie aujourd’hui la dernière contribution d’une série de seize autour du thème « la critique en poésie » qui a été l’objet de la première Disputaison mise en œuvre sur le site, grâce à Jean-Pascal Dubost qui en a eu l’idée et qui en a assuré la réalisation.
Une nouvelle Disputaison est à l’étude pour le mois de janvier.
Pour retrouver l’ensemble des seize contributions, il suffit de cliquer sur le lien 'Les Disputaison' dans la colonne de droite sur le site ou de suivre ce lien.
Critiques et destinataires.
Pour cette disputaison sur la critique en poésie contemporaine, Jean-Pascal Dubost et Florence Trocmé ont invité des lecteurs/auteurs assidus aux profils voisins mais variés. Il existe des nuances voire des différences sensibles. Hommes ou femmes, on trouve des éditeurs, auteurs stricto sensu, revuistes, critiques dans les journaux ou magazines, animateurs de site internet, etc.
Cet éventail ouvert n’empêche pas de repérer, à la lecture, trois constantes présentes dans la plupart sinon toutes les contributions. Les deux premières présentent ou décrivent des attitudes, des comportements au regard du travail de critique. La troisième également mais le travail critique s’inscrit dans un contexte spécifique qui entraîne des différences notables avec les deux autres.
La première attitude consiste pour les auteurs à situer l’activité de critique en regard de leur propre pratique d’écriture et de lecture (I. Baladine Howald, E. Jawad, A. Malaprade,..). La deuxième décrit le travail critique avec une prescription, selon S. Plümper-Huttenbrink de « discerner, disjoindre et trier ». Au mieux, il s’agit d’un travail de « passeur » comme l’écrit JN. Clamanges. Mais ce travail avec prescription peut être jugé désagréable ou hors de la compétence des auteurs (L. Degroote, L. Albarracin). Enfin, la troisième constante inscrit le travail critique dans une réalité objective, donnée inattendue mais nullement anodine. Elle est liée aux choix légitimes des animateurs de Poezibao.
Quelle est-elle ? La majorité, voire tous (?), des intervenants (sans oublier F. Trocmé et Jean-Pascal Dubost, à l’origine de ces échanges), sont ou ont été membres de la Commission Poésie du CNL. Pour ma part, j’observe que sur les 3/4 des participants que je connais bien, tous sans exception, ont œuvré au CNL comme « lecteurs ou lectrices experts ». Affirmer que le dernier quart, connu de plus loin, ne change guère ce résultat, - ou pas du tout, est une probabilité grande et sans doute vraie.
Partant de là, on fait l’hypothèse que ce particularisme de lecteur CNL déplace le point de vue sur la question de la critique et peut aider à préciser ce qui se passe pour les deux autres constantes. Dès lors, le lecteur ne s’étonnera pas qu’en suivant ce chemin de traverse, cette contribution prenne une orientation un peu différente des autres analyses présentées dans le dossier.
* * *
Concernant le CNL, la contribution d’Anne Malaprade est éclairante et d’une grande justesse. « Je m’engage avant [la]lecture [de l’ouvrage] à rendre compte de sa spécificité, travail que je considère comme un service, (...), une réponse à un contrat, bref une sorte de « commande » [souligné par moi] qui exige une forme de neutralité bienveillante et responsable. Elle pointe, dans ce contexte, la fonction du travail critique : choisir, pour les soutenir ou non, des œuvres (ou poètes) dans le cadre financier précis déterminé par un commanditaire : à savoir l’institution CNL, dépendante du Ministère de la Culture, soit : l’État. Le commanditaire ne pèse pas – en principe, sur le choix littéraire. Mais ultime destinataire le commanditaire exige que le critique prescrive qui aider ou pas, y compris en « défend[ant] des projets aux antipodes de [s]es goûts » (L. Degroote).
Commanditaire, lecteur expert, texte à lire, auteur critique, destinataire.
Cette chaîne se retrouve dans les deux autres constantes. La particularité du CNL, c’est que le travail critique s’élabore dans un espace encadré par les contraintes financières. Peu importe sur des manuscrits soumis au CNL d’être peu élogieux (G. Cartier) ou dithyrambique : le travail critique, dans une neutralité bienveillante, est un jugement écrit (donc une production de texte) sur un livre, par un auteur poète, romancier, libelliste, journaliste, etc. Ce jugement est la réponse à une obligation de prescrire signifiée par l’institution commanditaire. Mais, notez cette spécificité, les deux bouts de la chaîne sont une seule et même entité : le CNL. En effet, le destinataire CNL reçoit une réponse à la prescription induite par le commanditaire CNL.
Les deux autres constantes : d'une part, lire et écrire en regard de son propre travail d’écriture ; d'autre part, juger et prescrire pour des tiers s’inscrivent dans des logiques voisines de celle du CNL. Toutefois elles ont des particularités qui éclairent autrement le travail de critique en poésie contemporaine.
Si on affirme : Une fois dans le texte, je souligne, (…), je ne sais plus qui conduit qui est conduit (I. Baladine Howald) ; pour écrire sur un livre, il faut l’apprivoiser, (A. Malaprade) ; se couler dans le projet de l’auteur (JM Baillieu) ; le critique aime,(...) le lecteur est dedans (F. Huglo) ; écrire avec les œuvres (JN Clamanges), qu'est-ce que qui se dit là ? Sans doute ceci : après m’être procuré tel livre, moi, lecteur expert, avec l’œil critique du juge, travaillé par le texte, je fais mienne cette œuvre, pour à mon tour créer, peut-être.
Ce qui veut dire que le processus : acquérir, recevoir un livre, le lire en s’autorisant à juger, trier, discerner (soit : être critique), fait du lecteur un commanditaire de lui-même. Il répond à un contrat qu’il se fait : lire le livre pour s’en nourrir ou s’en distancier, afin que, lecteur ou lectrice, il devienne auteur. En lisant, on juge et répond à une prescription qu’on s’est donné : nourrir le/la destinataire (et poète) qu’on est.
La lecture critique permet à un(e) poète d’être nourri(e) par la prescription : lire et juger, c’est bien écrire. Écrire est une réponse à une demande intime : remplir le contrat de créateur, comme le disent A. Malaprade : « je lis pour écrire » et L. Albarracin « écrire sur les autres c’est encore écrire pour soi, par les autres. ». Le commanditaire est ainsi destinataire du travail critique. Mais le poète n’en rend compte qu’à lui-même (L. Degroote). Dans ces conditions, les livres qui n’intéressent pas tombent dans l’oubli. Bons ou mauvais peu importe : ils ne nourrissent pas, c’est tout. Car le livre qu’on a acheté (ou reçu) n’ayant pas d’effet, après lecture, sur l’écriture du destinataire, c'est-à-dire soi-même, il est inutile d’en parler.
Il reste le travail critique avec transmission dans une revue, un journal, un site etc. S. Plümper-Huttenbrink, O. Barbarant, JM Baillieu, entre autres, l’indiquent : la pression de ces structures ne compte guère, les enjeux financiers et de pouvoir étant médiocres voire inexistants dans le microcosme de la poésie contemporaine. Le critique lecteur comme n’importe qui, navigue au gré des livres qu’il lit...Il est là pour transmettre, tenter d’entrer dans un livre, de le prendre sur lui pour le porter vers d’autres » (F. Huglo).
Toutefois il existe ici une différence considérable : le critique, ici, doit penser le travail sans connaître ses destinataires nombreux, variés et, en principe, inconnus. Cependant même dans cette situation, fréquente au demeurant, les destinataires changent aussi la perception qu’on peut avoir du travail critique.
Car s’il n’a pas de lien, en principe, avec le critique, le destinataire a accès à la critique dans des instances ou médias précis : magazines, revues papier ou sites si nombreux... Or pour être lu il faut placer son « papier », dans une instance où il sera recevable par le destinataire. Or celui-ci choisit ses lieux d’information et ne va pas n’importe où. Rares sont les boulimiques qui dévorent du tout-venant.
Ainsi, le choix du lieu de publication de la note critique manifeste que pour l’auteur, le destinataire n’est pas complètement inconnu ou indifférent. Car une critique pour être publiée doit correspondre peu ou prou à ce que peut recevoir le lectorat.... Or, les abonnements et livres coûtant chers, les lecteurs, souvent poètes aussi, préfèrent lire des auteurs qui leur sont proches. (Cf. le premier paragraphe d’E. Jawad). On le vérifie aussi, signale P. Le Pillouër, sur les sites. Les destinataires investissent ce qui, évidemment, est en proximité de leurs pratiques littéraires et choix esthétiques. Du dépaysement il y en a parfois, sans doute, mais pas trop. La note de lecture assure, involontairement sans doute, une fonction de renforcement du profil des lieux destinataires ainsi que l’entre soi inhérent à ces comportements qu’évoque O. Barbarant.
Qu’en est-il, enfin, du lecteur qui n’écrit pas ? Lecteur de hasard, rarement abonné, il est volatile et s’évapore rapidement. Beaucoup de petites structures se reconnaîtraient dans ce constat que j’ai pu faire dans la revue N47. La situation est évidemment différente pour Europe ou Po&sie. Ces lecteurs s’intéressent-ils à ces textes de critique ? Simple supposition mais on peut le penser : probablement pas. Destinataires n’apparaissant pas, disparaissant facilement, ils ne pèsent pas sur les enjeux du travail critique.
* * *
En replaçant le destinataire dans la logique de création, on déplace le critique et son travail de lecteur. On peut alors réévaluer cette activité selon trois critères : le sens de cette pratique, la visibilité sociale qu’elle induit (ou pas), son effet sur les lieux et structures où la poésie contemporaine s’épanouit. Comme on l’a vu, en étudiant les rapports entre auteurs de travaux critiques et destinataires, trois directions apparaissent.
La première est créatrice de visibilité sociale pour les œuvres. Mais c’est le destinataire institutionnel qui entérine le jugement d’un lecteur expert capable de trier et hiérarchiser des textes. Cette critique littéraire répond à la demande du destinataire : compte tenu de l’impératif financier, qui soutenir ? La deuxième est créatrice de sens et d’écriture pour le destinataire. Celui-ci connaît la fécondité du regard critique puisque c’est en lisant qu’il s’enrichit et crée. Enfin la troisième, la plus fréquente, crée ou renforce la cohérence de ces lieux multiples où la poésie d’aujourd'hui vit ou vivote. Les structures connaissant leur public, elles acceptent ou refusent telles ou telles critiques. Diffusées (et lues ?) dans des lieux où le destinataire les attend, ces notes donnent, par rebond cohérence, visibilité sociale, et sens au travail du critique. Entre les lecteurs et l’auteur existent des liens intellectuels, artistiques, esthétiques. L’auteur y gagne, certes, mais là encore, le destinataire a le dernier mot.
Christian Vogels
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 18 novembre 2019 à 10h54 dans Les Disputaisons | Lien permanent | Commentaires (0)
Le poète Raymond Prunier (né en 1947) arpente depuis longtemps, près de chez lui (Laon) le Chemin des Dames (où Joffre, Nivelle et Pétain se sont, en 17-18, relayés comme intendants de boucherie – mais comment moraliser pareil engagement militaire sans renforcer d'autant l'ennemi ?), et écrit, en dix-huit sobres et fortes stations poétiques, un chant qu'il a voulu, dit-il, « sans ponctuation ni majuscules ». Sans ponctuation pour que chaque lecteur puisse dompter lui-même, à voix libre et haute, le désordre du carnage rapporté ; sans majuscules pour que ni des garde-à-vous de débuts de vers, ni des soulignements d'importance (de lieux et noms propres !) ne prétendent scander légitimement, hiérarchiquement, une guerre chaotique et forcément sale. Comment en effet, sans d'aussi étranges précautions, prétendre respecter l'innommable ?
« quand j'emprunte le chemin des dames
je mets des semelles légères
je leur demande l'autorisation de poser mes pas sur le champ
je redoute en effet d'effacer les traces
en mettant mes pas dans les leurs » (« Imprécations »)
Une guerre totale de cinq ans est comme une apnée de civilisation dont le combattant n'imagine pas se remettre ; elle suspend l'idée et l'espérance d'une humanité de droit (puisque deux versions incompatibles d'humanité y luttent à mort), elle renverse toute exigence morale (fuir la violence y est désertion, se refuser à tuer est lâcheté, chercher consensus devient trahison !), elle confronte chaque heure de vie à de l'insoluble (comment, dans un front sans cesse mouvant, éviter le sentiment ridicule d'assiéger un horizon ? comment pouvoir respecter celui qu'on doit mettre hors de combat ? comment conserver autonomie à une vie que la souveraineté de l'État menacé réclame de pouvoir sacrifier ?). L'universalisme chrétien de l'Europe, des deux côtés, en fut réduit à supplier Satan d'interrompre l'Enfer ! Et comment redevenir un jour honnête, sincère et pudique si l'on a dû renoncer à toute maîtrise morale des forces de la guerre ?
« des cris des cris des cris
la haine aux cordes aux voyelles
tu vas revenir gros d'habitudes détestables
cracher boire fumer vitupérer les femmes
une éducation européenne
ensanglantée misérable » (« confidences »)
Dans la terreur continue, l'issue fatale ne fait presque plus de doute ; c'est que le passé seul est inévitable, et qu'on se sent soi-même, comme presque promis à la mort, déjà un être du passé. Chaque combattant voit ainsi son voisin, également menacé, comme un joueur dont la carte de vie est déjà tombée des mains, dont le sursis est comme un atout perdu. La nostalgie précède la formation du fantôme !
« qui contera désormais les aveux de ta femme
vos fols souhaits d'étreintes entre les draps
je me souviens des cheveux de ta dame
des tics de langage de ta belle
de ses rires pointus imités sous les balles
de celle qui allait t'épouser te disant
- je revois son écriture que tu soulignais de ton doigt -
tu sais je t'aime tant
ravi tu riais tu riais tu riais
ta voix ensuite revenait au murmure
je l'aimerai tant disais-tu entre tes dents
dussé-je en crever » (« confidences » )
Alain dit quelque part que le fait le plus important de l'histoire humaine est que l'esclave pense. Prunier ajoute : l'ennemi rêve.
« l'ennemi et moi pourrions
c'est le chemin des dames après tout -
bâtir un podium de bois blanc
où nous inviterions nos familles à danser verre en main
lui la valse moi la java
histoire de parler par gestes
puisqu'il semble que nos mots soient si différents
des nôtres
que c'est finalement le vrai motif de la guerre
ma baïonnette s'enfonce dans tes tripes pour une pauvre affaire de syllabes
obscures barbares grossières
mais je ne l'entends pas de cette oreille
il rôde dans l'air de drôles de mensonges
mein freund
le rhin ne justifie pas la mort de l'un
ni de l'autre » (« l'ennemi »)
La guerre de positions est comme un confinement sacré et sanglant, où nul ne peut plus s'évader, passer au large de soi, prendre douceur de loisir et loisir de douceur, se délivrer d'un coup (comme l'offrirait une paix prodigieuse) de la peur, des éléments, des lignes d'attaque et des terrifiantes consignes de « tenir ». Prunier évoque avec une rare finesse l'inconfort vital de la permission (qui se sent aussi peu méritée et à l'aise qu'un congé d'équarisseur !), et, par contraste, le miracle, pour l'acteur parvenu indemne en fin de désastre, de bénéficier lui-même de la catharsis qu'il aura si laborieusement et misérablement exposée
« une fois dans mes meubles rentré
je vendrai à la foire les armes exaspérantes de mes ancêtres
j'empoignerai la poêle et nous ferai des œufs
je t'aimerai
j'apprendrai le maniement du fer à repasser
tu m'apprendras
tandis que je lisserai chemises et robes de lin
tu me liras les livres des rois
il était une fois
tu seras ma marquise
je prendrai le temps de toucher nos peaux à travers les tissus
à défaut d'arpenter les boyaux de la terre » (« en silence »)
Ce beau recueil - qui est comme une courte épopée murmurée – complété, en vis-à-vis, d'une imprévue (et pourtant logique !) version allemande du texte (due à Helmut Schulze), illustré de dix-huit gouaches (singulières, mais vraiment utiles, comme fidèlement énigmatiques) d'Elisabeth Detton, édité par un jeune et probe éditeur, qui a su avec cela construire un bel objet noir et brillant – nous touche aussi par deux fortes leçons : d'une part, les mères sont les seules personnalités courageuses de l'arrière ; d'autre part, les hommes qui ont de nos jours déclaré la guerre à leur propre Planète ne pourront plus espérer, eux, que des fiancées, sauves et ferventes, les attendent, puisqu'elles-mêmes seront au front !…
« divinités prosaïques encloses dans la nuit des cuisines
tabliers bleus ou blancs – puis à trente ans noirs
nous avons langé les petits tendresse
leur offrant inépuisables l'élémentaire (…)
éduqués à la dure
ils ont été tirés vers le haut
ainsi nous sommes-nous fanées à contrarier leurs désirs il les fallait obéissants
puis un matin une aube d'été sans pourquoi
nous les avons vus partir – souvenir très net du mouchoir ruisselant -
on les barde de ferraille sur la tête aux bras
ils creusent – les avions-nous seulement conçus pour ça -
tombes et tranchées
tranchées et tombes
les lettres étaient boueuses » (« mères »)
« et ma chère lointaine aux caresses si longues
jambes bras visage cœur lieux de mon corps exposé
qui pourrait l'être à la folle espérance des jupons et des lèvres
et le voilà offert à la mitraille rationnelle d'un crachat de hasard » (« présence »)
Marc Wetzel
Raymond Prunier, Le Chemin/ der Weg/ 14-18, Editions Lumpen, non-paginé, 2019, 20 €.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 18 novembre 2019 à 10h24 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Poezibao a publié vendredi dernier une note de lecture du livre de Fernando Pessoa, Poèmes jamais assemblés, d’Alberto Caeiro, paru tout récemment aux éditions Unes, avec des traductions de Jean-Louis Giovannoni, Isabelle Hourcade, Rémy Hourcade & Fabienne Vallin.
En complément voici quelques poèmes extraits de ce livre.
Au-delà du tournant de la route
Il y a peut-être un puits et peut-être un château,
Ou peut-être simplement la route qui continue.
Je ne le sais pas ni ne pose la question.
Et quand je suis sur la route avant le tournant
Je ne regarde que la route avant le tournant,
Parce que je ne peux voir que la route avant le tournant.
Cela ne me servirait à rien de regarder au-delà,
Vers ce que je ne vois pas.
Préoccupons-nous seulement de l'endroit où nous sommes.
Il y a assez de beauté à être ici et non quelque part ailleurs.
S'il y a quelque chose au-delà du tournant de la route,
Que d'autres s'interrogent sur ce qu'il y a au-delà du tournant
de la route,
C'est bien là ce qu'est la route pour eux.
Si nous devons arriver là-bas, nous le saurons quand nous
y arriverons.
Pour l'instant tout ce que nous savons c'est que nous n'y sommes pas.
Ici, il n'y a que la route avant le tournant et avant le tournant
Il y a la route sans aucun tournant.
1914
*
Si je meurs jeune,
Sans avoir publié aucun livre,
Sans voir à quoi ressemblent mes vers en caractères d'imprimerie,
Je demande, si l'on veut s'attrister sur mon sort,
Que l'on ne s'attriste pas.
S'il en est ainsi, c'est bien ainsi.
Même si mes vers ne sont jamais imprimés,
Ils auront toujours leur beauté, s'ils sont beaux.
Mais ils ne peuvent pas être beaux sans être imprimés :
Les racines peuvent être sous la terre
Mais les fleurs éclosent à l'air libre et à la vue de tous.
C'est forcément comme ça. Rien ne peut l'empêcher.
Avoir de la beauté, c'est montrer la beauté.
Comment cela serait-il possible sans se montrer ?
Si je meurs très jeune, écoutez bien ça :
Je n'ai jamais été qu'un enfant qui jouait.
J'ai été païen comme le soleil et comme l'eau,
D'une religion universelle que seuls les hommes n'ont pas.
J'ai été heureux parce que je n'ai rien demandé,
Que je n'ai pas cherché à trouver quoi que ce soit,
Ni trouvé qu'il y avait d'autres explications
Que de ne trouver aucun sens au mot explication.
Je n'ai désiré qu'être au soleil ou sous la pluie —
Au soleil quand il y avait du soleil
Et sous la pluie quand il pleuvait,
(Et jamais l'inverse)
Et ressentir la chaleur, le froid et le vent,
Sans chercher plus loin.
Une fois, j'ai aimé, j'ai cru qu'on m'aimait,
Mais je n'ai pas été aimé.
Je n’ai pas été aimé pour une seule bonne raison.
Parce que je n’ai pas été aimé.
Je me suis consolé en retournant tout seul au soleil et sous la pluie,
Et en m’asseyant à nouveau sur le pas de ma porte,
Les champs, en fin de compte, ne sont pas aussi verts pour ceux qui sont aimés.
Que pour ceux qui ne le sont pas.
Ressentir, c’est avoir l’esprit ailleurs
7 novembre 1915
*
La stupéfiante réalité des choses
Est ma découverte de tous les jours.
Chaque chose est ce qu'elle est,
Et il est difficile d'expliquer à quelqu'un combien cela me met en joie,
Et combien cela me suffit.
Il suffit d'exister pour être complet.
J'ai écrit suffisamment de poèmes.
J'en écrirai beaucoup plus, bien entendu.
Chacun de mes poèmes dit cela,
Et tous mes poèmes sont différents.
Chaque chose qui existe est une façon de le dire.
Parfois je me prends à regarder une pierre.
Je ne pense pas qu'elle puisse ressentir quelque chose.
Mais je ne me hasarde pas de l'appeler ma sœur.
Je l'aime parce qu'elle est une pierre,
Je l'aime parce qu'elle ne ressent rien,
Je l'aime parce qu'elle n'a aucune parenté avec moi.
D'autres fois, j'écoute le vent passer,
Ça vaut la peine d'être né juste pour écouter passer le vent.
Je ne sais pas ce que les autres penseront en lisant cela ;
Mais je trouve ça bien parce que ça me vient sans effort,
Sans avoir l'idée que d'autres personnes m'entendent penser.
Parce que je le pense sans pensées,
Parce que je le dis comme le disent mes mots.
On m'a traité une fois de poète matérialiste,
Et ça m'a étonné parce que je ne pensais pas
Qu'on puisse me traiter de quoi que ce soit.
Je ne suis même pas poète : je vois.
Si ce que j’écris a de la valeur ce n’est pas moi qui en ai :
La valeur est là, dans mes vers.
Tout cela est absolument indépendant de ma volonté.
7 novembre 1915
Fernando Pessoa, Poèmes jamais assemblés d’Alberto Caeiro, traductions du portugais de Jean-Louis Giovannoni, Isabelle Hourcade, Rémy Hourcade & Fabienne Vallin, éditions Unes, 2019, 50 p., 16€pp., 10, 11 & 14.
Lire la note de lecture d’Isabelle Baladine Howald qui donne de très nombreux autres extraits du livre.
Voir les autres parutions de Pessoa chez Unes
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 18 novembre 2019 à 10h07 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Lettre d’information de Poezibao
(parution hebdomadaire, le samedi, on peut s'abonner et la recevoir par e-mail, voir colonne de gauche, en haut)
Ci-dessous, liens vers les douze articles parus dans Poezibao cette semaine.
On peut aussi signaler une nouvelle parution du Flotoir (Ligeti, Herta Müller, Christian Prigent, Claude Minière, Corinna Gepner, Karin Kneffel, etc. ) et deux nouveaux articles dans Muzibao (une note de lecture d’un livre sur les Études de Ligeti et un compte rendu de Don Giovanni aux Champs Elysées, où Matthieu Gosztola revient sur le personnage d’Anna.
Les Disputaisons arrivent à leur terme, une dernière contribution sera publiée la semaine prochaine. Un nouveau thème est en préparation pour janvier 2020 :
(Les Disputaisons) La critique en poésie, Jean-Claude Pinson
(Les Disputaisons) La critique en poésie, Yves Boudier
(Les Disputaisons) La critique en poésie, Françoise de Laroque
Les notes de lecture :
(Note de lecture), Où sont ceux que ton coeur aime, de Gemma Salem, par Isabelle Baladine Howald
(Note de lecture), La revue TXT n° 32 et 33, par Olivier Penot-Lacassagne
(Note de lecture), Johannes Kühn , J’ai mesuré ma vie à l’aune de l’herbe, par Frédéric Dieu
(Note de lecture), Fernando Pessoa, Poèmes jamais assemblés d’Alberto Caeiro, par Isabelle Baladine Howald
Dans l’anthologie permanente :
(Anthologie permanente) Hans Faverey, Poésies
(Anthologie permanente) Lucien Suel & William Brown, Ourson les neiges d'antan ?
(Anthologie permanente) Michèle Métail, Berlin : Trois vues & rues
Une « note sur la création » :
(Notes sur la création) Liliane Giraudon, écriredessiner
Les 20 livres reçus par Poezibao cette semaine, notamment Ludovic Degroote, Pierre Bergounioux, Susan Howe, François Migeot, Gérard Cartier, Laurent Margantin
(Poezibao a reçu) du samedi 16 novembre 2019
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 16 novembre 2019 à 10h30 dans Poezibao Hebdo | Lien permanent | Commentaires (0)
Les vingt livres reçus par Poezibao cette semaine
Ludovic Degroote, Si décousu, Editions Unes, 2019, 21€
François Migeot, Des voix à travers les feuilles, à l'écoute de Claude Debussy, aquarelles originales de Bern Wery, L'Atelier du Grand Tétras, 2018, 18€
François Migeot, Au fil des falaises, L'Atelier du Grand Tétras, 2019, 14€
Anna Ayanoglou, Le fil des traversées (en librairie le 21 novembre), Gallimard, 2019, 12,5€
Gilles Baudry, Les questions innocentes, L'œil ébloui, 2019, 13€
André Petitat, bascules ciao, Editions de l'Aire, 2018
Clara Molloy, Tempe a païa, Cheyne Éditeur, 2019, 17€
Florence Andoka, Call center, éditions Vanloo, 2019, 7€
Florence Andoka, Trop bête pour toi, Médiapop éditions, 2019, 5€
Traductions
Emily Dickinson, Un ciel étranger, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par François Heusbourg, Editions Unes, 2019, 20€
Suzanne Howe, La marque de naissance, traduction Antoine Cazé, Ypsilon 2019, 26€
John Taylor, Hublots / Portholes, édition bilingue, peintures de Caroline François-Rubino, traduction de Françoise Daviet, L'œil ébloui, 2019, 13€
Anton Pincas, Est-ce que tu me vois encore, 24 poèmes traduits de l'hébreu et présentés par Emmanuel Moses, Aux éditions Obsidiane, 2019, 15€
Milo de Angelis, Rencontres et guet-apens, traduit de l'italien par Sylvie Fabre G. et Angèle Paoli, préface de Jean-Baptiste Para, édition bilingue, Cheyne Éditeur, 2019, 22€
Prose
Pierre Bergounioux, François, Fario, coll. Théodore Balmoral, 2019, 12,5€
Philippe Blanchon et Jacques Sicard, Chorus, La Nerthe, 2019, 15€
Philippe Blanchon et Jacques Sicard, Godard, de Manon Lescaut à Manon l'Echo, La Nerthe, 2019, 12€
Bernard Bretonnière, ça m'intéresse de savoir suivi de ça m'amuse de savoir, L'œil ébloui, 2019, 15€
Laurent Margantin, Aux iles Kerguelen, Editions Œuvres ouvertes, 2019
Gérard Cartier, Du Franglais au volapük ou Le Perroquet aztèque, Obsidiane, 2019, 14€
Laurent Margantin, Eclats d'une ville, Berlin 90, Editions Œuvres ouvertes, 2019
A noter aussi aux Editions Furtives, une collection de petits fascicules :
Liliane Giraudon, Du mimosa pour Mina Loy, 2019
Emmanuelle Sarrouy, Le cœur en suspension, 2019
Anna Serra, Je suis trop propre, Soc massa neta, nouvelle édition augmentée, 2018
Quentin Bob-Mercier, Un hibou faible, 2019
Frédérique Cosnier, avec Adrien Belgrand, Formats Belgrand, 2019
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 16 novembre 2019 à 10h10 dans Poezibao a reçu | Lien permanent | Commentaires (0)