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Rédigé par Florence Trocmé le mardi 15 octobre 2019 à 10h20 dans Agenda, liens, informations | Lien permanent | Commentaires (0)
Le poète cultive les fissures. Il faut fracturer la réalité apparente ou attendre qu’elle se crevasse, pour capter ce qui est au-delà du simulacre. Nous sommes loin de la beauté cultivée en serre, de l’extase sentimentale, de la littérature transformée en jeu, en refuge hédoniste, en virtuosité ou en recherche de l’impact. Nous sommes loin du journalisme déguisé en actualisation de la vérité, de la critique qui prétend soumettre la création à une grille pseudo-scientifique ou à un système à la mode pour justifier ses interprétations et ses valeurs. Enfin, nous sommes également loin des disciplines comme la philologie ou la linguistique qui, même si elles étudient le langage avec un certain sérieux, ne pourront jamais rendre compte de la poésie, car elles oublient, entre autres choses, cette idée d’Emerson rappelée par Borges lors d’une de ses dernières entrevues, peu avant sa mort : « Le langage est de la poésie fossile ». Autrement dit : la poésie est la vie non fossilisée ou défossilisée du langage.
Oui, le poète cultive les fissures, surtout le poète moderne. Voilà pourquoi, peut-être, il est seul, car c’est uniquement ainsi qu’il peut remplir sa tâche. Il n’ignore pas le sens ultime du texte du rabbin Joseph Ben Shalom, de Barcelone : « L’abîme devient visible à chaque brèche. À chaque transformation de la réalité, à chaque mutation de forme ou chaque fois que s’altère un état de chose, l’abîme du néant est traversé et devient visible par la grâce d’un instant mystique passager. Rien ne peut changer sans qu’ait lieu le contact avec cette région de l’être absolu. » [...] Le poète est un mystique irrégulier, un étrange mystique qui parle, tout en sachant que le silence est à la base de tout – ou qu’il est la base de tout, y compris de la parole.
DIVIDENDES DU SILENCE
Que peut écouter une oreille
quand elle s’appuie sur une autre ?
L’absence de la parole
est un long signe moins
qui se dessaisit de son chiffre.
La couleur est une autre façon
de rassembler le silence.
La forme est un espace distinct
qui fait pression sur l’autre espace
comme le ferait une écorce.
Un oiseau recule
devant un soleil carré, noir
et s’arrête à l’envers sur le fil métallique
où se tait une pensée.
Et la pensée recule à son tour devant l’oiseau
comme l’élastique d’une fronde
qui lance des projectiles de silence.
Un poisson affolé
éparpille le cœur de l’eau
au centre de l’homme
pour y ouvrir l’espace
où peut nager
le silence du poisson,
son acrobatie d’absence.
Roberto Juarroz, Poésie et réalité – traduit de l’espagnol par Jean-Claude Masson – Éditions Lettres vives, 1987, 2e édition, p. 22-24.
Contribution de Jean-Nicolas Clamanges
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 15 octobre 2019 à 10h19 dans Notes sur la création | Lien permanent | Commentaires (0)
Le poète américain John Giorno est mort ce 12 octobre 2019 à l'âge de 72 ans. On peut lire cet article sur le site du magazine Connaissance des arts.
Et découvrir ce faire-part de Julien Blaine, en cliquant sur ce lien.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 14 octobre 2019 à 15h04 dans Evènements | Lien permanent | Commentaires (0)
La critique de poésie
Quand nous parlons de poésie, nous ne devons pas refuser de considérer que la poésie est aujourd’hui dans un état critique. C’est d’ailleurs par quoi elle existe… Ce poème, comment est-il à la hauteur de la poésie ? Comment prend-il, ou atteint-il, le langage poétique ? Nous ne sommes plus « confortablement » logés, comme au long des temps qui vont, disons, de Villon à Verlaine (voire Aragon) en passant par La Fontaine et Racine, à l’intérieur du cadre de conventions littéraires qui soutenait son statut. On ne peut mesurer la place culturelle de la poésie au 21ème siècle en occident qu’à noter quelques événements historiques.
Pour exemples a, b, c :
a) Les Sonnets de Shakespeare furent déroutants en une époque où le théâtre dominait l’actualité culturelle.
b) Le procès « moral » intenté à Baudelaire repose pour une part sur le fait que la philosophie et la religion, dans un siècle laïque (« sécularisé »), ne sont plus intimement liées à la poésie. Les juges et le public ignorent désormais Saint Augustin. Or, dans ses Confessions (autre chose que « les Confessions d’un enfant du siècle » !) Augustin avait accordé un rôle central au goût du mal, au plaisir pris à faire le mal. Baudelaire en offrira les fleurs.
c) Rimbaud abandonnera chez l’imprimeur les exemplaires d’Une saison en enfer. Les Illuminations ne connaîtront, du vivant du poète, que quelques parutions très fragmentaires dans les revues (dont il ne se soucie plus).
Ensuite, vous avez des tentatives de retour (Symbolistes et autres), bien pâles, ou des engagements nihilistes (Dada), puis de pathétiques facilités subjectives (« horriblement fadasses » selon le jugement, déjà, d’Isidore Ducasse). Mais de poésie ? Objectivement ?
Dans les années 1960, Denis Roche (« La poésie est inadmissible. D’ailleurs, elle n’existe pas »), singulièrement obsédé par le pourrissement, avait le tort de miser tout sur l’envahissement de la scène culturelle par le roman (et la photographie) mais il manifestait un symptôme. Relèverons-nous le défi ou nous contenterons-nous de livrer nos poèmes aux seuls poètes ? Ou aux « lectures publiques » de divertissement, aux « performances » spectaculaires… qui, socialement, plaisent au public ?
Claude Minière
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 14 octobre 2019 à 14h11 dans Cartes Blanches, Les Disputaisons | Lien permanent | Commentaires (0)
« Mengdie », le prénom choisi par le poète, fait allusion, nous explique la préface du traducteur Alain Leroux, au fameux rêve du penseur taoïste Zhuangzi se demandant qui rêve en son rêve, lui ou le papillon ? Disparu en 2014 âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, ce poète était une légende vivante à Taïpei. Né en Chine dans une famille de paysans pauvres, la guerre le sépare de sa famille et le conduit à Taiwan où il est démobilisé à la fin des années cinquante. Il ne reverra jamais les siens. Il tenait un maigre étal de libraire dans une galerie couverte près d’un café littéraire, et avait fini par incarner pour tous une sorte d’ermite-poète citadin.
Une lampe dans la forêt dense, dont un extrait avait déjà été publié dans l’ « anthologie permanente », rassemble des poèmes tirés de quatre recueils parus entre 1958 et 2002. La souffrance y domine, tempérée d’un humour rappelant celui du fameux Han-Shan (a) ou encore celui du japonais Issa (b) ; il y a sans doute bien d’autres allusions adressées au lettré chinois, mais Zhou Mengdie est ouvert à tous les vents de l’esprit et dialogue également avec la mythologie grecque, Khayam, Diogène, Shakespeare, Goya, Thoreau, Pound, O’Neill, Rilke, Paz. La dimension méditative de sa poésie s’approfondit au fil des années, sur fond d’acceptation ombrageuse d’un devenir dont l’illusoire ne cesse d’être interrogé : que ce soit comme énigme de la prolifération du différencié à partir de son contraire : « un », « origine de l’origine », voire « rien » ; ou encore comme mystère de ce qui a été avant toute naissance, quelque part dans un temps sans rivages, comme question errante : « quel grain d’écume porte ton nom ? » (54).
L’expérience qui s’y transmet est celle d’une présence poreuse au monde et aux êtres ; on y essuie des pluies de larmes, y compris comme rire en pleurs ; on y croise un fantôme déposant, le 13 du mois, un bouquet de 13 chrysanthèmes blancs sur l’étagère du libraire en son absence, convertissant ainsi son étal en « stèle devant le tertre » ; comment lire cet intersigne ? âme antérieure ? présage émané d’une « affinité » karmique : « une fois nouées elles sont présentes vie après vie » ? (84) ; le poème transmutera l’angoisse en auto-dérision. La quadrature des saisons tourne la mémoire en spirale sur le mystère de l’absence comme absolue présence, et c’est un autre poème : « Après la floraison des cerisiers, au mont Yangming » – où se renverse la question de Lamartine : « Qui l’an prochain viendra m’accompagner ? ce pont ce rocher me reconnaîtront-ils [...] ? » (65). Autre question suscitée par la valse des saisons, celle de l’identité dans le(s) temps : « Combien y a-t-il de juin en moi ? » (44). Ce « moi » qui est aussi bien « je » que l’infinie diversité des êtres que la langue s’évertue à distinguer : « Eux aussi ont beaucoup de ‘moi’ » (32) – la nature entière autrement dit, comme conversation universelle des existants réalisés en présence, où par exemple nous parle « l’herbe du retour de l’âme », une plante guérissant tous les maux qui, d’après la légende, pousse au sommet de l’Everest :
À plus de huit mille huit cent quatre-vingt d’altitude
Dans un regard de joie au monde tu proclames
« À ceux qui viennent dans mes pas
Je me donnerai et donnerai mes pas ! » (57)
En ces parages, limites et distinctions tendent à s’effacer ou se révéler passages car différences et contradictions, proche et lointain, possible et impossible sont simplement momentanés pour qui pratique l’art contemplatif de modifier mentalement échelles, perspectives ou cadrages : un poème s’intitule ainsi « Voir l’hiver d’un certain regard ». Ailleurs, on rend hommage au bambou dont chaque anneau rappelle que « le passé demeure présent », une pomme tombe en riant, les oiseaux laissent des traces dans l’air, le destin est dit « daltonien » (ce qui nous laisse une chance !), une morue fond en larmes, « chaque caillou est un sommet unique », on entend des cheveux marmonner, une grande feuille tombée sur l’épaule de quelqu’un lui dit « je t’appartiens » (ce qui semble le chagriner), le poète bavarde chaque soir avec la pile d’un pont (s’efforçant sans succès d’arriver au rendez-vous en avance, à moins que ce ne soit l’inverse ?), il est possible de marcher « plus loin que le vent » ou d’avoir des yeux pour voir ce que jamais homme n’a cru voir, comme l’imagine le poème qui a donné son titre au recueil :
Si toi aussi tu avais des yeux de nuit
Par chance, ou malchance, relégués au dos du passé sans fin et de l’avenir
Sans fin. Vois !
Le monde serait assis devant toi
Et tu serais assis devant toi
Toi et toi et le monde chaque jour face à face
Mais eux jamais ne te verraient (87)
Dans cette œuvre, ici c’est partout, jamais c’est maintenant ; arriver c’est déjà partir, s’en aller revenir encore ; exister, c’est indéfiniment muer. Quant à naître et mourir :
Si l’on regarde de ce côté-ci de la route vers le passé, c’est le début de la vie
Et si on regarde de ce côté-là vers ce qui arrive
Aussi. [...]
C’est l’enseignement que la réminiscence émue d’une femme « Plus vieille que plus vieille que soixante-dix-sept et plus fraîche que plus fraîche que dix-sept » (95) aperçue dans le bus, sept ans auparavant, tenant un bouquet de fleurs de prunus, inspire soudain, un jour de pluie, à Zhou Mengdie.
Enfin, si le « vivre c’est souffrir » karmique revient en basse continue dans ces poèmes, lui fait contrepoint la hantise d’une échappée selon l’enseignement bouddhiste et/ou celui du Tao selon Zhuangzi (c) – les deux traditions se mêlent en ces poèmes –, une échappée belle dont la quête inquiète trame l’ensemble de l’œuvre, affleurant parfois en quelques épigraphes ou brèves notes de bas de page. Nul prêche cependant, au contraire même, car en cette expérience méditer est toujours questionner ; ainsi de l’Éveil en son paradoxe quasi tautologique :
[...]
Quand tu es venu, la neige était neige et tu étais toi
Une veille plus tard, la neige n’était plus neige et tu n’étais plus toi
Jusqu’à cette nuit, par dix degrés au-dessous de zéro
Quand l’éclat de la première comète a déchiré le ciel
Alors tu as vu :
La neige est toujours neige, tu es toujours toi
[...] (45)
C’est de l’illumination du Bouddha selon la tradition qu’il est question, nous indique la note. En ce qui me concerne, ce poème (intitulé « Sous le pipal »), m’a révélé la portée d’un haïku d’Issa que j’appréciais seulement pour son côté iconoclaste : « Le seigneur Bouddha/au bout de son noble nez/un long glaçon ».
On a les éveils qu’on peut ... Et l’on vérifie du coup qu’on n’a jamais fini d’apprendre à lire ...
Jean-Nicolas Clamanges
Zhou Mengdie, Une lampe dans la forêt dense, poèmes traduits du chinois (Taïwan) par Alain Leroux, Circé, 2018, 119 p., 12 €
Sur le site de l’éditeur, on peut lire la préface du traducteur
(a) De ce poète vagabond du VIIe-VIIIe siècle, on peut lire Le Mangeur de brumes, trad. Patrice Carré, Phébus, 1991.
(b) Par exemple : « Tombent les fleurs/et déjà pour moi aussi/le chemin descend » ; « Presque toutes absentes/mes dents où le vent d’automne/s’est mis à souffler ». Kobayashi Issa, En village de miséreux, choix de poèmes, trad. Jean Cholley, Gallimard, « Connaissance de l’Orient », 1996, p. 85 et 79.
(c) Alias Tchouang-Tseu. On peut lire à son propos le lumineux petit essai de Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu, éditions Allia, 2002.
Extrait
Sur la jetée
Tu n’es pas poisson, comment pourrais-tu connaître le plaisir des poissons ?
Tu n’es pas moi, comment saurais-tu que je ne connais pas le plaisir des poissons ?
Zhuang zi, « Crue d’automne »
Tu souris par un chapelet de bulles
Pour répondre à ces sourires
Échappés d’entre ces moustaches
Si clairsemées
Le crépuscule. Leurs cannes
Réveillent ici sur la rive les galets assoupis
Et serrée dans les fentes du rocher, plus seule que la solitude
L’attente, et blottie dans l’attente
Plus lointaine que le lointain, la mémoire. Ah ! en ces temps-là
Eux et moi, ensemble au sein de l’obscurité d’un printemps
Jamais encore tranché chantions d’une seule voix le silence
Sans savoir la joie – plus joyeux que la joie
Qui est-il ? Le malin, le mauvais plaisantin
Qui nous a déjumelés eux et moi
Qui a déjumelé la joie d’avec
La joie. Qui voudrait de ces écailles ? de ces nageoires, de ces branchies ?
De ces queues de pie superflues ? de ce sang glacé
De ce mur de verre répugnant de puanteur...
J’en ai assez. Je ne puis retourner au départ
Je veux voler. Mais je ne sais comment voler
En cet instant, je sais parfaitement ce que je sais
« Eux aussi ont beaucoup de ‘moi’ »
Et ils le savent. Et ils savent
Que je sais qu’ils savent
(in « L’herbe du retour de l’âme », p. 32-33)
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 14 octobre 2019 à 11h00 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Françoise Clédat publie Rivière et Alaskas aux éditions Tarabuste.
[alaskas 1]
Macula
Petite tache au fond de l’œil, petite fosse dont la partie centrale, 0,3 mm de rayon, est la zone d'acuité maximale de la vision.
L'altération de cette première tache détermine l'apparition d'une seconde, zone maximale d'aveuglement occupant tout le centre du champ visuel, ne laissant libre que la périphérie.
Ce rapport de proportionnalité inverse entre les dimensions des deux taches et l'acuité ou la perte de la vision signe la dégénérescence maculaire liée à l'âge (DMLA, son acronyme euphonique).
L'âge altère notre rapport au monde et altère celui que nous avons à notre propre visibilité.
Vieillir c'est être trahi par sa propre image — nulle issue à espérer que l'aveuglement final qui est aveuglement de soi comme de toute image — nul autre choix que consentir.
Consentir est anticipation et pari.
Anticiper la perte de la vue est parier sur un déclassement de la visibilité dans la hiérarchie des sensations.
L'obscurité sied à l'altération de notre nudité.
Jouir qui nous ferme les yeux nous la restitue plénière, plus nue, plus sensible, plus imageante, plus corporelle que ne l'a jamais été sa visibilité.
Bien que démultipliant notre corps à la périphérie au-delà et en-deçà de lui, notre nudité n’existe qu’intérieurement à lui, par jonction aveugle, sensible et imageante de notre corps à l’aveuglement d’un autre corps.
Perdre l'acuité d'un sens n'est pas perdre le nord mais pousser vers lui les antennes de nouvelles sensibilités. Que ressentons-nous à lire le ressenti des sensations que nous ne ressentons pas ?
Quelle efficience sensible corporellement agie par la lecture ?
L'image vue derrière nos yeux quels yeux la voient qu'aucun rayon ne frappe hors ce renversement sur fond de rétine des mots lus sur la page ?
Si venir au monde c'est ouvrir les yeux en même temps que les poumons, ne plus voir nous oppresse-t-il comme ne plus respirer ?
À quoi nous répondons à regret : manquer de lumière qui tant y ressemble n'est pas manquer d'air quelle que soit l'oppression de la taie sur nos yeux et la suffocation de ne jamais plus pouvoir la soulever.
La clarté du grand nord à la nuit de nos yeux possède toute l'intensité de la neige bien qu'aucun organe ne soit ébloui par sa blancheur. Sauf à entendre ébloui comme émerveillé. Nous parlerons alors d’une idée d'émerveillement rendue sensible.
Puis le chien Buck arrive. Il a perdu l'homme qu'il aimait. Le dernier lien brisé, plus rien ne le retient de céder à l'appel sauvage.
[alaskas 2]
Omniprésence du visible
Avers et revers
Écran baissé
Fond d’œil macula environne et dedans
Mécanique des contacts
Arbres nus à la tangence
Blanc des troncs exacerbés silence
Tactile bruitage de sensations
Tout le reste hors la vue
Je fais mon lit d’une pierre
il y a une sensation (ce qu’elle me fait)
je n’arrête pas de la panser
il y a les branches au-dessus
doigts de gecko sur bleu de ciel bleu
Faire rivière ou amour
sont même transfusion
d’être
vols en aquatique
bergeronnette ou abeille
parallèles et méandre
et puis d’un coup le froid
Physiquement rien ne sera franchi
la diamanterie ruisselle sur le noir
le froid s’amoncelle
blanches corolles autour des pierres
Tricherie contemplatrice
: l’émerveillement ne rédempte rien
(blancheur est impuissance et exaucement à la fois).
Françoise Clédat, Rivière et alaskas, Tarabuste, 2019, 116 p., 13€
Françoise Clédat dans Poezibao :
extrait 1, Le gai nocher, note de lecture, extrait 2, extrait 3, EtnaXios, note de lecture, ex. 4, Une baie au loin (par F. Trocmé), L’Adresse (par Sylvie Fabre G.), L’Ange hypnovel (par F. Gondran), « Le Piano humain », ext. 5, ext 6, [note de lecture] Françoise Clédat, "Fantasque fratrasie (une suggestion de défaite)", par Isabelle Baladine Howald, "Fantasque Fatrasie, (Une suggestion de défaite)", par Jean-Pascal Dubost, ext. 7, [revue Sur Zone] "Ils s'avancèrent vers les villes", de Françoise Clédat, (Enquête) de Poezibao : l’art, un recours ? / réponse de Françoise Clédat, (Note de lecture), Françoise Clédat, "A ore, Oradour", par Ludovic Degroote, (notes sur la création) Françoise Clédat, (Anthologie permanente) Françoise Clédat, "Ils s'avancèrent vers les villes",(Note de lecture) Françoise Clédat, Ils s’avancèrent vers les villes, par Ludovic Degroote, (Note de lecture), Françoise Clédat, Ils s'avancèrent vers les villes, par Sylvie Fabre G.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 14 octobre 2019 à 09h35 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Les onze articles parus dans Poezibao cette semaine.
Une Carte blanche à Claude Minière :
(Carte blanche) à Claude Minière : Dix poètes kurdes
Deux entretiens :
(Entretien) avec Fiona Sze-Lorrain, par Magdalena Arnoux
(Entretien) Giuseppe Bonaviri avec Rodolfo di Biaso, traduction de Philippe Di Meo
Les notes de lecture :
(Note de lecture), des disparitions avec vent et lampe, de Fanny Garin, par Julia Lepère
(Note de lecture), Antoine Vitez et la poésie, de Marie Etienne, par Anne Malaprade
(Note de lecture), Payne, de Florent Papin, par Régis Lefort
Dans l’anthologie permanente :
(Anthologie permanente) Stéphanie Ferrat, Côté ciel, notes d'atelier
(Anthologie permanente) Jacques Jouet, Idi Nouhou, Cécile Riou, Niamey
(Anthologie permanente) Florent Papin, Payne
Les 23 livres reçus cette semaine par Poezibao (notamment de Béatrice Bonhomme, Claude Minière, Françoise Clédat, Jacques Ancet, Jacques Réda, Jean-Gabriel Cosculluela, Marcel Migozzi, Michèle Métail, Paul de Brancion
(Poezibao a reçu) du samedi 12 octobre 2019
Et aussi, les dernières informations (Salons, lectures, sites, etc.)
(Agenda) du 7 octobre 2019
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 12 octobre 2019 à 10h21 dans Poezibao Hebdo | Lien permanent | Commentaires (0)
Les vingt-quatre livres et revues reçus par Poezibao cette semaine
Françoise Clédat, Rivières et Alaskas, Tarabuste, 2019, 13€
Marcel Migozzi, Rouge convalescent suivi de l'Invisible Donation, Tarabuste, 2019, 13€
Béatrice Bonhomme, Les boxeurs de l'absurde, L'étoile des limites, 2019, 19€
Anne Calas, Déesses de corrida, Flammarion, 2019, 18€
Jean-Gabriel Cosculluela, S'amuïr suivi de Résister aux mêmes, préface de Jean-Michel Maulpoix, gravures de Gisèle Celan-Lestrange, La Passe du Vent, 2019, 10€
Jacques Ancet, Et les oiseaux, peintures Martine Jacquemet, Voix d'encre, 2019, 20€
Paul de Brancion, Tu veux savoir comment je m'appelle, suivi de 0.1. 0. désorientation, LansKine, 2019, 10€
Ariane Jousse, La Fabrique du rouge, Editions de l'Ogre, 2019, 14€
Françoise Louise Demorgny, Pointillés, Editions Isabelle Sauvage, 2019, 16€
Paul Vinicius, La chevelure blanche de l'avalanche, poèmes choisis et traduits du roumain par Radu Bata, Jacques André éditeur, 2019, 15€
Daniel Vander Gucht, Sous influence, avec des aquarelles de Damien De Lepeleire, La Lettre volée, 2019, 25€
Daniel Vander Gucht, Robert, va te coucher, avec des dessins de Pascal Courcelles, La Lettre volée, 2019, 18€
Daniel Vander Gucht, Pourquoi je n'écris plus de poésie, pièces à convictions, avec des dessins de Xavier Noiret-Thomé, La Lettre volée, 2019, 19€
Josette Ségura, Au plus près de nos pas, Les Cahiers d'Illador, 2019, 15€
Alter Wu, Cordes 2017, 2018 et 2019, Le vieux sage bourru ne va pas les peler pour vous, 15, 9 et 9€
Romain Biard, Valparaiso, Tangerine Nights, 2019, 10€
Antonio Moyano, Tirez l'épave videz la carcasse, encres d'Amina Rezki, La Collection, 2019
Prose
Michèle Métail, Berlin : Trois vues & Rues, Tarabuste, 2019, 15€
Jacques Réda, Quel avenir pour la cavalerie ? Une histoire naturelle du vers français, Buchet Chastel, 2019, 20€
Claude Minière, Courbet, marée montante, Invenit, 2019, 12€
Jacques Ancet, Amnésie du présent, Publie.net, 2019, 19€
Jean-Michel Cornu de Lenclos, L'Abysinienne de Rimbaud, Editions Lurlure, 2019, 22€ (en librairie le 20 octobre)
Revue
La Revue des Revues, n°62, Ent'revues, 2019, 15,50€
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 12 octobre 2019 à 10h03 dans Poezibao a reçu | Lien permanent | Commentaires (0)
La préfiguration du poème :
l’œil métamorphique du son
Payne est tout de musicalité bâti. On le sait dès le titre, par intuition. On a roulé le mot dans sa bouche, on l’a laissé diffuser son sel maritime, on ne connaît pourtant rien de ce pays-ne, mais on pense déjà à un lieu, un lieu qui serait le non-lieu ou bien encore le lieu secret du poème, où rien n’a besoin de se justifier, où tout est, où tout advient en liberté. On veut entrer. On se moque de savoir ce que ça veut dire, on s’en saisit, on l’écrase précautionneusement dans la bouche, on goûte déjà son élégance, on coince le « y » entre les molaires et comme mâchant faussement pour ne pas l’abîmer on fait glisser le « ne » de « Payne » aussi discrètement que possible afin de ne pas détacher la syllabe. Puis on laisse peu à peu fondre le tout dans un silence presque religieux (au sens étymologique de religare, lier) jusqu’à ouvrir les yeux au début du poème. Le titre intrigue, attire, fait déjà vibrer la corde du chant et emplit d’air nos poumons, même si nous n’en avons pas encore tout à fait conscience. Le poème de Florent Papin est préfiguration. Il est le mot d’avant le mot, le mot de naître à chaque vers, encore et en avant. Il ancre dans le passé une projection future. Il enrôle, il cajole, il berce, mais il fait de toute nostalgie une mélancolénergie et nous avons rompu dès le début avec le bruit assourdissant de notre quotidien, fût-il même de silence, car nous avons plongé dans un autre espace-temps. Non pas un autre, l’Autre, indéfectiblement :
Chaque heure retenait sa musique
Et des ports jamais ne naîtraient
Dans le sillage des feuilles
Chargées tantôt d’humeurs, tantôt ivres de soupirer
L’écho de ciel qui n’était pas leurs
Ce qui se dit sans se dévoiler, c’est cela le grand poème, c’est le chant dans la caisse de résonance du corps qui amplifie votre émotion avec la sienne. Tout une gamme de sons, de couleurs, de parfums se répondent et ce dès l’ouverture. Il s’agit peut-être moins de correspondances baudelairiennes que d’une nouvelle alchimie. Florent Papin est alchimiste du langage et transforme – est-ce un « songe » – notre nuit en une nuit du bouleversement.
Il convenait – comme nous le regrettions – que la pierre se tût
Abstenue sûrement moins que stupéfaite
Interdite plutôt, pour qui ne craint de dire l’exact
Comme dans tout le livre, les sons, ici, ouvrent un espace imaginaire ou imaginatif ou, en tout cas, sont d’une telle puissance que, poussant notre imagination à l’invention première de la lumière, ils en éveillent nos sens, ou plutôt ils éveillent en nous une nouvelle intériorité, ils donnent à la terre la violence harmonique de leur pas. Ce qui se ferme dans les vocaliques du mot « abstenue » (a-e-u) se rouvre à la fin du même vers avec « stupéfaite » (u-é-è), et va s’amplifiant puisque tout s’est ouvert, le « e » en pinçant pour l’accent jusqu’au « é » et le a s’évasant légèrement en « è ». Quelque chose frémit, que nous avons saisi, touché de l’œil ou goûté, et dont nous attendons une plus ample manifestation pour faire résonner le bonheur du partage. Mais rien ne se confie du poème si aisément. Un poème, il faut le mériter en écoutant sa voix, en l’adoptant, en l’épousant, en s’en faisant une peau. Alors bat avec lui, le poème, ou avec elle, la voix, le rythme naissant des abysses. Le poète nous prend par la main, nous invite dans sa nuit, qui est peut-être l’a-nuit et accompagne notre cheminement.
Ce qui vient de nous enserrer, de nous altérer, de nous désaltérer, nous est rivé au corps – fond d’œil et fond d’oreille – dans un mitraillage pluri-sensoriel. On l’a senti dès le début, on pensait ne plus s’en relever tant le vent qui soufflait dès les premières notes nous avait laissé rompus, mais on le dit clairement désormais : « pour qui ne craint de dire l’exact », tout se livre du monde dans le secret confondant de la transgression. Quel interdit ? Quelle transgression ?
Il s’agit là de métamorphose. La langue du poète est roche métamorphique. Elle transforme le son en image, la boue en or, et l’ici-là en tout-là-bas. Pourtant, même si nous sommes presque tous emportés avec le premier des poèmes de Payne, il se peut que certains n’aient encore rien vu, n’aient pas suivi le mouvement qui happe le lecteur attentif à ce qui frappe en lui comme un rythme de cœur. Ne pas regretter, ne pas s’impatienter, se laisser gagner : « ce n’était pas l’heure, voilà tout / Et le sel sur les roches égrainait des noms marins ». Entrons alors « de l’autre côté de l’hiver ». Nous avons changé de forme, nous atten[ons] sans fin ». Reste à se livrer. En confiance. Pour la confidence. Et la présence.
Ainsi se déclinent dès lors seize sections, dont on peut noter que deux d’entre elles forment rupture en ce sens qu’elles rompent une narration à l’imparfait, ce temps duratif qui accroît en sa forme un espace onirique. La première, au présent de l’indicatif, est de l’ordre du questionnement, de l’étonnement et oblige à une pause : « D’où vient l’image que le jour se lève » ou « À quoi voit-on que pareil jour se lève ». La seconde, qui privilégie la phrase nominale, descriptive absolument, établit, en cinq paragraphes réguliers, l’orientation de la vision. Un questionnement et une description-injonction, la loi du poème, à la fois doute, lumière et assertion sans que rien ne se soustraie.
S’agit-il d’une « fable hermétique », ou d’un « décalage, conséquemment » ? De fait, quelque chose d’un gris de Payne, cette couleur grise à tendance bleue, obtenue par le mélange de plusieurs pigments par l’aquarelliste, définit un entre deux d’où l’informe, l’impalpable, l’inouï prennent consistance, de la même façon que le poète avec ses mots cherche cette couleur subtile. Cet espace, encore appelé « passe grisâtre » ou « bleu gris », animé d’un mouvement « Atonal moins qu’épuisé de blanc », révèle à de certains moments sa dynamique puissante de l’engendrement. Mais l’œil doit se méfier de son caractère « irrésolu, flagrant » qui fait se précipiter la vision jusqu’à un paysage de « fixités ». Car tout est mouvement, métamorphose, enroulement de la matière comme le poème pourrait se définir comme une alchimique contrée. Rien n’y est sûr qu’une volonté de prendre « possession des terres ». Mais « sans traces », les terres s’évanouissent. Et si le poète doute au début de la maîtrise de son art, tout finit par advenir à qui sait attendre « la lente dépossession des feuilles ».
Peu à peu la nuit du poème est ourlée d’un souffle d’air qui laisse advenir un peu de blanc. Puis c’est au tour du limon (« les silts ») de rougeoyer. Le lecteur est alors dans ce mouvement incessant qui le porte vers le naissant, vers l’orient de toute chose, vers un originel du signe. N’est plus important alors que le cheminement. Non pas le but mais le cheminement. Le cheminement dans la profondeur des terres. C’est là que prend toute sa valeur ce « gris de Payne » du titre. Dans cet espace en demi-teinte ou plutôt dans cet espace où la lumière se joue des ombres guerrières, dans cet espace où la déclivité est garante à la fois de l’équilibre et de sa perte, l’œil « se hiss[e] / Plus sûrement / À même les paupières » et le poète devient bouche d’ombre ou chambre d’écho. Des voix se font entendre, et le souvenir, pour porter le lendemain vers sa source : « C’était donc ça la plénitude des sols / Une saison exagérée de pas ». C’est dans cette géographie langagière que le poète se rappelle et nous appelle.
Lire. Relire Florent Papin. Son gris de Payne. Et se sentir conquis. Infiniment.
Régis Lefort
Florent Papin, Payne, gravures de Renaud Allirand, La tête à l’envers, 2019, 48 p., 14€.
Lire ces deux extraits du livre
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 11 octobre 2019 à 10h30 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Florent Papin publie Payne aux éditions La Tête à l’envers. Poezibao donne ici ces deux extraits du livre tandis que Régis Lefort en propose une note de lecture.
III.
D’où vient l’image que le jour se lève
Que le vent se lève
Et que l’aube aussi
A quoi voit-on que pareil jour se lève
Que pareil vent se lève
Et qu’une aube aussi
/
XVI.
C’était donc ça la plénitude des sols
Une saison exagérée de pas
C’était donc ça
Et ces pas-là succédaient à eux-mêmes
Sans traces
Nuits d’hiver ou bien d’après
Des terres s’évanouissaient, lasses
Indistinctes ou ravinées
Et cela valait présence
Où que s’efforce le givre
Attentions-nous des surfaces une simple exhalaison de schistes ?
Qu’attendions-nous sinon le grave
Sinon la sollicitude des pierres
Elle ne viendra pas
Cela d’ailleurs avait été dit : méfiez-vous des sols qui s’ignorent
Et du bois mordu par le salpêtre
Ils retiendront les âges
Jusqu’à l’usure complète des roches
Il subsistait des voix
Cependant
Aux incidences plus pleines
– Qu’il neige d’ici jusqu’au couvert des hêtres
– Qu’il neige et qu’alors surviennent les pollens
Bientôt !
L’espérance des séries
Et ce remugle des quartz à l’entour des troncs nus
Quelque chose s’appartenait dans le silence des plaines
Un voisinage
Une géographie
Un gris de Payne
Nous étions de là assurément
De là et des circonstances qui agissaient
Dans l’encombrement des ronces
Sans doute eût-il suffi de le savoir
– Tous l’ont su
Sans doute eût-il suffi de l’oublier
– Tous l’ont oublié
Cela avait été dit, pourtant
Dans la lumière glacée
Cela avait été dit
Tout cela est vrai
Et à présent, je me rappelle
Florent Papin, Payne, gravures de Renaud Allirand, La tête à l’envers, 2019, 48 p., 14€.
Lire cette note de lecture de Régis Lefort.
Diplômé de l’École Normale Supérieure de Cachan et de Sciences Po Paris, Florent Papin travaille dans le domaine de la communication stratégique. Il est l’auteur du scénario de la bande dessinée Lehman, la crise et moi, paru aux éditions La Boîte à Bulles en 2012 (dessinateur : Etienne Appert) Il a cofondé et dirige la publication de la revue Prussian Blue, dédiée à l’art et à la création. Il a publié un premier livre aux Editions de la Tête à l’envers, Pollens, en 2014.
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 11 octobre 2019 à 10h25 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)