Entretien avec André Markowicz, écrivain, traducteur et éditeur
par Isabelle Baladine Howald
Ce n’est pas « seulement » au traducteur auquel nous nous adressons aujourd’hui mais également à l’éditeur, André Markowicz, qui vient de créer avec Françoise Morvan les éditions Mesures.
Nous connaissons André Markowicz pour ses nombreuses traductions de Dostoïevski, Tchekhov, Shakespeare, Pouchkine (Actes Sud pour l’essentiel) et d’autres également, pour les volumes de Partages (Inculte), journaux de travail qu’il tient sur Facebook, et pour L’Appartement (Inculte), merveilleux livre sur l’appartement de sa grand-mère à Saint Pétersbourg, un livre peuplé de fantômes, un récit en vers, bouleversant.
Isabelle Baladine Howald : - André Markowicz, à l’époque où l’édition et la librairie vivent une période pour le moins compliquée, vous décidez de vous lancer dans l’édition de poésie, comment cette idée vous est venue et quel est votre souhait avec ce travail de partage ?
André Markowicz : - En fait, justement, et même si nous publions de la poésie — des textes, disons, qui se présentent comme des poèmes, — ce n'est pas une maison d'édition de poésie. Ce que nous voudrions, au fil des années, c'est publier des textes qui nous sont indispensables, quelque que soit leur genre apparent, prose, poésie, théâtre. Les livres de Françoise Morvan mélangent poésie et prose et, lus comme ils doivent l'être, dans leur suite, ils tiennent plutôt du roman que de la poésie — à tout le moins d'un récit, certes étrange, puisqu'il n'est pas linéaire, mais un récit réel : les livres de Sur champ de sable sont quatre âges d'une vie, vus à partir des instants gardés par la mémoire et c’est cet anonymat de la mémoire qui permet au narrateur d’être absent… On peut dire que le rôle de la poésie est ici inversé puisqu’elle permet au lecteur d’écrire l’histoire comme en écho. Nous comptons aussi publier des contes (ce qui n’est pas s’éloigner de la poésie, puisque Françoise écrit depuis toujours des contes en partant des motifs clés qui permettent à la poésie du conte de rayonner). Je vais publier les textes de Harms qui unissent prose et poésie sans distinction…
IBH : - « Mesures » c’est un terme musical ? Pourquoi ce choix ?
AM : - Le nom répond à plusieurs de nos préoccupations. D'abord, je cherchais un terme musical, — et également un terme de métrique, — parce que nous voulons travailler avec des musiciens, et en particulier Sonia Wieder-Atherton. Je tâtonnais autour de « cadences », et je comprenais bien que le terme n'allait pas, ne sonnait pas. Françoise a proposé Mesures. Mesures fut aussi le titre d'une revue des années 30 dont l'originalité était qu'elle ne distinguait pas entre écriture originale et traduction. Cette revue a malheureusement disparu très vite, avec l’Occupation. Et puis, il s'agit bien de prendre la mesure des choses. Et enfin, c’est tout simplement un beau mot ancien dont le spectre polysémique, depuis le mensura latin, mène de l’évaluation de grandeur à la prise de décision : nous voulions prendre les mesures qui s’imposent pour publier librement ce que nous voulions comme nous le voulions… au fur et à mesure.
IBH : - Voici donc les deux premiers volumes parus, un volume de Françoise Morvan, Buée, et l’autre de Guennadi Aïgui, Le dernier départ. Françoise Morvan est traductrice, poète, peintre (comme en témoigne la couverture du livre). Cette parution est l’occasion de découvrir un travail trop peu connu et presque intemporel alors même que le temps et son passage sont le leitmotiv des quatre livres qui seront publiés par Mesures ?
AM : - Françoise Morvan est écrivain. Pas plus que moi, elle ne distingue l'écriture originale et l'écriture traduite. Dans tous les cas, il s'agit de faire passer par le travail sur la langue l'expérience d'une présence au monde. Françoise a écrit ce qui peut se présenter comme une grande fresque, qu'elle a intitulé Sur champ de sable (c'est-à-dire, en termes d'héraldique, sur fond noir). Ses quatre livres principaux (car il y a aussi un prologue et un épilogue que nous publierons plus tard) traversent les âges de la vie. L'enfance dans Assomption (qui va paraître en juin), l'adolescence dans Buée, l'âge adulte dans Brumaire, et, dans Vigile de décembre, non pas la vieillesse, mais ce moment où toute la vie se représente en miroir, en chemin accompli. Et oui, donc, on peut dire que le sujet, le personnage principal de cette fresque, c'est le Temps. Mais le temps n'est-il pas au centre de bien d'autres grandes fresques de la littérature ?
IBH : - Qu’est-ce qui vous touche le plus, dans son travail ?
AM :- J'ai toujours connu Françoise Morvan travaillant sur les textes que nous publions aujourd'hui, et dont les premières versions ont été publiées, voilà bien des années, par Robert Gallimard et Georges Lambrichs, dans quelques numéros de la NRF. Je l'ai connue parce qu'elle m'avait demandé de travailler avec elle sur des traductions du russe d'Armand Robin, qu'elle a édité, contre les lieux communs qui font de lui un poète maudit, martyr du "don des langues" et des propagandes — et j'en profite pour signaler qu'à la rentrée, sans doute, une version actualisée de la monumentale thèse qu'elle lui a consacrée sera publiée chez Garnier. Nous avons travaillé sur les poèmes de Boris Pasternak, et, à ma stupeur, à moi qui connaissais la langue (car elle, à ce moment-là, n'en savait pas un mot), c'est elle qui m'expliquait les poèmes. Elle les comprenait naturellement, et m'en démontrait l'évidence. Je retrouve dans les textes publiés aujourd'hui l'intensité, et la présence vivante, je dirais sensuelle, de la vie, dite par la matière sonore des mots. Car ce n'est pas pour rien que dans les spectacles que nous donnons à partir de ses textes avec Annie Ebrel et Hélène Labarrière (nous en avons déjà donné quatre en Bretagne et un, Avril, autour de Buée, au Théâtre Gérard Philipe), je dis toujours un poème de Pasternak : je ne vois pas d'autre poète qui soit plus proche de son travail.
IBH :- Elle utilise un vocabulaire d’autrefois, évoque des objets comme la lampe à huile, le berceau en bois, la dentelle, et des occupations d’autrefois, le travail (au lavoir par exemple) et la vie qui vont avec, s’agit-il de nostalgie ou d’un rapport différent au temps ?
AM : - Il n’y a aucune nostalgie, bien au contraire. Détachés de leur contexte, ces mots peuvent sembler bizarrement désuets, mais si je recherche où apparaît la lampe à huile, par exemple, je m’aperçois qu’elle se trouve dans un texte tramé sur les images des Mille et une nuits – mais les images des Mille et une nuits revues dans l’ombre de la mémoire, telles qu’elles sortent d’un vieux livre rouge lu dans le grenier de la maison natale par un jour d’août. Le rouge, la chaleur, la poussière et la présence d’une Arabie mystérieuse diffusant ses images jusque dans la vie de l’enfant devenue adulte sont l’occasion de glisser des personnages qui reviendront tout au long des quatre livres, les voleurs, le calife, tous personnages angoissants que l’on a parfois l’impression de voir resurgir au fil de l’existence. La lampe à huile est celle des illustrations mystérieuses des contes des Mille et une nuits que nous avons tous lus, et elle est associée à celle du cheval qui s’envole emportant la princesse du conte, image non moins mystérieuse et qui se surimpose à celle des hirondelles, noir bleu comme les cheveux de la princesse emportée au fond du ciel.
Au fil du temps perdant ses pages
Le livre rouge à grandes lettres d’or
S’ouvrait entre les pans des rideaux mauves
Où remuaient les ombres des voleurs
On y voyait sortir du cuivre
Enflant dans l’air un génie de fumée
Qui fulminait soufflait repoussait les nuages
Et levait son grand sabre à trancher les montagnes
Vieux miroirs d’Arabie armoriés de moirures
Sous un rayon furtif tout flammé d’or
Haussant en feu la joie des soirs de fête
Les soies des anciens bals flamboient
Les souffles font bouger les voiles de la danse
En houles sur les flux légers de la poussière
Poussés au gré du vent de lucarne en lucarne
Jusqu’à la malle au ventre de poussah
Soleil puissance et gloire
Un temps le cœur se gonfle
L’esprit s’emplit d’un rêve immense
Et l’avenir grandit ses espoirs en promesses
Le coffre au trésor s’ouvre on découvre un palais
Tout bruissant de passages mystérieux
De voix de pas dansants de secrets distillés
Sous une fine odeur de poussière et d’encens
Puis une main reprend la lampe à huile
Une hirondelle glisse au fond du ciel
Où le cheval s’envole emportant la princesse
Cheveux bleu noir soieries mêlées au vent
Allongées sur le vieux tapis les ombres molles des voleurs
Fluent et refluent dans une torpeur veloutée
Le rêve endort la peur apaise les images
Et le vent chaud feuillette avec lenteur le livre rouge.
Le livre rouge fait partie de ces objets que l’on peut voir n’importe où sur les étals de brocanteurs qui vendent des livres usagés : ces magnifiques « livres de prix » à la somptueuse reliure framboise qui faisaient l’orgueil des familles et qui ne valent plus rien. Le livre des Mille et une nuits si beau, si riche, si plein de mystères plongeant dans la nuit des temps finit dans la poussière des ventes aux enchères. De même les dentelles, les images pieuses, les objets chargés d’espoirs, de croyances, de prestige. Ce sont ces strates de temps portés par les objets ou les personnages, tous inéluctablement broyés, qui sont la tragédie de tous, et le thème des quatre livres La journée d’adolescence au lavoir par un jour de printemps froid n’est rien de plus, un moment d'éternité, un moment hors du temps remémoré sans nostalgie mais avec, au contraire, la présence d’une grande violence, d'une grande cruauté. À chaque moment, tout est vu hors du temps, comme un instant posé, entre la vie réelle et le rêve. Le temps, me semble-t-il, dans ses livres, est un temps intérieur : il ne passe pas, même si chaque texte dit la brièveté de la vie ; chaque instant est suspendu dans un espace-temps fragile, souvent en décalage avec le cours du temps qui le porte. Là encore, je pense à une strophe extraordinaire du dernier Pasternak : « Ne dors pas, ne dors pas, artiste/ Ne te livre pas au sommeil, / Tu es l'otage de l'éternité/ Dans la prison du temps. »
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