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14 décembre 2004

Commentaires

Impressions fugitives et associations d'idées après la lecture du livre de Pontalis :

* Tout d'abord sur la collection "Traits et portraits" de Mercure de France (grâce à Colette Fellous). Le premier que j'ai lu était celui de Le Clézio, "L'Africain". J.M. Le Clézio contournait le problème d'une autobiographie en évoquant ses rapports avec son père et en faisant un portrait de l'Afrique. Là, Pontalis part d'un tableau de Piero Della Francesca pour pouvoir parler de lui et de quelques souvenirs : "peindre un paysage, c'est peindre un portrait".
Cette promenade à travers certains tableaux lui permet de faire surgir des souvenirs : le tableau de Lorenzetti avec sa barque lui fait penser à une bouche ou un sexe de femme ; son portrait enfant par Foujita en petit chinois, les rapports conflictuels avec son frère ; L'ïle des morts de Böcklin lui rappelle la rencontre avec Claude Roy ; les tableaux de Boudin, la Normandie...

* J'ai retrouvé cette même lassitude de ne voir que des Madones à l'Enfant à la Pinacothèque de Sienne dans un livre de Dominique Fernandez. Fernandez décrit "les mères couvant les fils en les inondant d'une tendresse qui les empêchent de grandir, de devenir adultes [...] On aurait presque envie, dans les salles du musée, de redresser toutes ces têtes maternelles penchées abusivement, de crier à ces génétrices oppressantes : votre bébé étouffe."

* Le terme de watercolours qu'il préfère à aquarelle (un peu trop fade à son goût).

* Cette phrase : "définir c'est instituer une frontière entre ceci et cela". Pontalis n'est pas un homme à définitions mais un homme en marge, qui aime peu les frontières.

* Enfin, "une maison demeure. Une maison est une demeure. " Brusquement le livre de Cécile Clozel est encore revenu à ma mémoire. Mais oui, Pontalis a raison, peut-être est-ce pour cela que cette routarde tombe amoureuse d'une maison et y dépose ses bagages ? pour s'ancrer, pour enfin demeurer.

« La petite barque »
(en marge de Bruegel l'Ancien, J.-B. Pontalis et Arnold Böcklin)

« La petite barque s’ébranle doucement. Un clapotis léger vient battre de mille bulles ses flancs arrondis. Elle glisse, et fend l’eau en silence. L’eau huileuse du Canal Grande. Une eau mortelle sans lumière et sans vie. Une silhouette sombre se dresse à sa poupe. Silhouette encapuchonnée d’un moine noir. À l’arrière, entortillée dans un linceul de lin blanc, la forme indistincte d’un corps recroquevillé. La barque continue de tracer son sillon dans le bras désormais élargi du canal : à la croisée de deux bras d’eau, également obscure. Les lignes chevelues d’une île dessinent au large leur estampe. Les cyprès lancent leur fuselage vers la brume. La masse opaque des arbres estompe les contours. La mandorle au sexe de femme se rapproche peu à peu des rives et la berge frangée dévoile ses escarpements rocheux. Inhospitaliers. Au détour d’une boucle de terre et d’eau, une allée de tombeaux aligne une géométrie de façades blanches. Le voyage tire à sa fin et la barque accoste sans violence l’île San Michele. La silhouette noire ébauche un signe. D’autres se profilent au devant d’elle. La forme indistincte du corps est hissée sur la terre ferme, emportée à son tour dans le royaume caverneux des âmes du silence. »

Texte©angelepaoli

Parmi les lys d’eau, Alfea

Elle se souvient du Dormeur éveillé, que la lecture récente de J.-B. Pontalis a fait surgir de sa mémoire. Elle a retrouvé intact ce « serviteur », guide d’une rêverie presque immobile. Qui l’a tenue, elle, longtemps hypnotisée devant les fresques de Piero della Francesca. Dans l’église San Francesco à Arezzo. En Toscane, terre d’origine du maître. Elle se souvient de ces collines douces dont il avait admiré, bien avant elle, la blondeur des courbes, celles qu’il aimait à représenter dans ses paysages. Des étés durant, elles avaient épanché, sous ses regards charmés, leur infinie tendresse.

La lecture de ce Dormeur éveillé la ramène à l’été de cet amour-là. Un été toscan, de chaleurs lourdes et de siestes. L’été de ses trente ans. C’est là, qu’un matin, elle avait fait la rencontre d’Alfea. Dans le parc de la villa du Seicento dont elle avait loué un appartement. Une vague de fond les avait emportées l’une et l’autre dans un innamoramento d’une majestueuse et imprévisible violence. Leur passion réciproque avait balayé toute chose alentour. Le paysage solaire les enveloppait, qui les rendait aveugles à tout ce qui n’était pas elles. Elles s’étaient aimées d’un amour qui n’osait aller au-delà des mots. Elle l’appelait « amore ». Elle en était bouleversée. Elles se tenaient étroitement blotties l’une contre l’autre. Sans oser le moindre geste. Sans tenter la moindre approche. Elles étaient vierges d’une virginité nouvelle, jusqu’alors inconnue. Elles échangeaient les mêmes battements de sang, les mêmes palpitations de l’âme. Elle se sentait jeune et belle, désirable dans l’éclat de ses trente ans. Mais sa beauté à elle, beauté farouche de femme mûre, l’attirait dans des rets dont elle ignorait tout des linéaments, des nodosités, des entrelacs. Elles se tenaient l’une et l’autre au-delà des mots, au-delà des gestes. Au-delà des pièges de l’amour. Elle portait un prénom étrange. Qui la rendait inaccessible. Un prénom de fleuve mâle. Un fleuve de Sicile dont lui échappait l’aimantation mythique. Elle s’appelait Alphée. Elle était l’amant éconduit de la nymphe Aréthuse. Condamné par Diane à fuir dans des eaux volubiles. Inlassablement

Alfea souffrait d’un mal inconnu et secret. Elle respectait son silence. Ensemble, elles défiaient en riant les mamelons des collines. Jusqu’au petit bois de pins crissant du grésillement des cigales. La nuit, elles rêvaient le long de sentiers odorants qui vibraient du scintillement des lucioles. Elle lui parlait de l’île d’Elbe où elle passait ses vacances. Elle lui parlait de la Corse où elle terminerait les siennes.
L’idée de leur séparation prochaine attisait leur désir exacerbé de tendresse. Avec son départ, Alfea disparut. Des lettres passionnées restèrent sans réponse.

Plus tard, à Syracuse, dans l’île d’Ortygia, elle rendit visite à la source Aréthuse, cachée au creux des joncs. Longtemps, elle s’absorba dans la contemplation des reflets de jeux d’eau. De cette onde mouvante surgit, absolument intact, le visage d’Alfea. Elle murmura des mots d’amour que la nymphe emporta avec elle. Parmi les lys d’eau.

Texte©angelepaoli

juste pour vous signaler un article de nos membres à propos du dernier ouvrage de Pontalis :
http://groups.google.com/group/la-libraire-de-germinalyse/edit/elles-de-j-b-pontalis
cordial
ft

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