« décembre 2004 | Accueil | février 2005 »
Rédigé par Florence Trocmé le 19 janvier 2005 à 18h54 | Lien permanent | Commentaires (0)
C’est une impression un peu mitigée que me laisse, dans le numéro de novembre-décembre de la revue Europe, l’article Le psychanalyste appliqué signé Michel Schneider. Un Michel Schneider, que je considère comme psychanalyste et écrivain, dont j’ai beaucoup aimé certains livres sur la musique, sur Glenn Gould, sur Schubert, mais aussi sur la psychanalyse et qui s’interroge sur la possibilité de cette double pratique dans le cadre du dossier Psychanalyste et écrivain ? monté par la revue. Impression étrange car au fond, il semble réfuter totalement la possibilité d’être l’un et l’autre, alors que lui-même est au cœur de cette problématique. Il semble s’en exclure avec une certaine verve, légèrement agressive lorsqu’il dit qu’on voit des « psychanalystes partir pour les lettres comme en 14 on montait au front : avec la certitude que c’est là que ça se passe et qu’on va voir ce qu’on va voir ». Je lui concède volontiers au passage un sens de la formule qui fait mouche (ou mal) : « comme s’ils ne travaillaient qu’à une seule chose : à ce que leur petit je devienne un grand moi ». Les confrères en prennent pour leur grade et notamment Jean-Bertrand Pontalis et François Gantheret. L’article est substantiel, étayé, documenté mais encore une fois il laisse une impression de malaise. A quoi joue Michel Schneider ? Quel coup nous fait-il ? Il faut sans doute croire que lui, qui a commis plusieurs livres, ne se considère pas comme un écrivain. Est-ce une posture ? « On aura compris que ce portrait de l’analyste en écrivain appliqué, vaguant entre tyrannie et ridicule, est largement l’autoportrait de quelqu’un qui pratique l’analyse depuis près de trente ans et depuis vingt-quatre ans, de livre en livre, se demande ce que c’est que d’écrire ».
Rédigé par Florence Trocmé le 19 janvier 2005 à 12h06 | Lien permanent | Commentaires (2)
Thème récurrent des cailloux, des galets, dans ma vie et aussi à la suite de la lecture des textes de Valère Novarina…..
Lisant Novarina (Devant la parole, P.O.L. 1999) : idée magnifique que celui qui écrit "ne cherche pas à dire quelque chose qu'il aurait à dire, mais porte chaque mot à son oreille pour entendre" (p. 30).
"La parole m'a été donnée non pour parler mais pour entendre" (Novarina, p. 31).
Les mots comme cailloux, coquillages que l'on porte à son oreille
pour entendre (cf le caractère exploratoire de l'écriture) La
"parole" de Novarina procèderait-elle des deux, parole mais aussi
écriture ?
Cette impression souvent éprouvée que l'on fore avec les
mots dans le monde et dans le sens, que l'on embarque à bord des mots tels des
vaisseaux qui vous entraînent vers des mers inconnues, flots énormes,
mystérieux et insondables dont il sera donné cependant de connaître la crête.
"Le langage n'est plus un instrument à dire mais un
outil d'apparition. Il déchire le monde devant nous". (N. 57)
Bribes de quoi, fragments d'avant,
brisures de solide, écorchures du rigide, semés, vestiges, signaux, fanaux.
Écrire un poème sur
les galets et les cailloux
Méditer sur ceux que j'ai ramassés, prélevés, au Cape, un
jour je m'en souviens à l'Ile de Ré, à Trebeurden aussi.
Bonheur des promenades : cueillettes des ciottoli,
toutes cueillettes au demeurant, fleurs, insectes, feuilles, écorces, photos….
Ciottoli comme microcosmes, un monde dans le caillou,
le monde de ce qu'il fut, le monde de ce vers quoi il entraîne.
"Le mot scintille, irradie et miroite [...] il sait
qu'il ne contient ni le sens ni la choses, mais qu'il l'appelle, l'évoque, fait
résonner tout l'espace de son manque [...] Projectile, il est lancé pour qu'on
entende comme on sonde un gouffre par
l'écho. (N. 166).
Ciottoli/mots, il semble donc qu'il s'établisse un
jeu de correspondances entre les cailloux et les mots.
Les couches géologiques, les concrétions dans l'un comme
dans l'autre, concrétion de sens concassé, concrétion des gemmes de la pierre,
stratification.
Dans le caillou, le temps, le temps prisonnier comme dans la
carotte de glace prélevée au Pôle Nord, le temps compressé sous la pression
énorme des siècles, le galet arraché, poli.
Le trajet dans le temps du caillou comme le trajet dans le
temps et dans le langage du mot depuis son apparition jusqu'à aujourd'hui en
imaginant – vertige – toutes ses occurrences !
Lire et relire Ponge sur le galet :
Le galet (extraits)
"Terne au
sol, comme le jour est terne par rapport à la nuit, à l'instant même où l'onde
le reprend elle lui donne à luire. Et quoiqu'elle n'agisse pas en profondeur,
et ne pénètre qu'à peine le très fin et très serré agglomérat, la très mince
quoique très active adhérence du liquide provoque à sa surface une modification
sensible. Il semble qu'elle la repolisse, et panse ainsi elle-même les
blessures faites par leurs précédentes amours. Alors, pour un moment,
l'extérieur du galet ressemble à son intérieur : il a sur tout le corps l'œil
de la jeunesse.
[...]
Sorti du
liquide, il sèche aussitôt. C'est-à-dire que malgré les monstrueux efforts
auxquels il a été soumis, la trace liquide ne peut demeurer à sa surface : il
la dissipe sans aucun effort.
Enfin, de jour
en jour plus petit mais toujours sûr de sa forme, aveugle, solide et sec dans
sa profondeur, son caractère est donc de ne pas se laisser confondre mais
plutôt réduire par les eaux. Aussi, lorsque vaincu il est enfin du sable, l'eau
n'y pénètre pas exactement comme à la
poussière. Gardant alors toutes les traces, sauf justement celles du liquide,
qui se borne à pouvoir effacer sur lui celles qu'y font les autres, il laisse à
travers lui passer toute la mer, qui se perd en sa profondeur sans pouvoir en
aucune façon faire avec lui de la boue.
Francis Ponge, Le Galet, in Le parti pris des
choses, in Œuvres complètes I, la Pléiade 1999, p. 55
Rédigé par Florence Trocmé le 18 janvier 2005 à 19h49 | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 16 janvier 2005 à 11h17 | Lien permanent | Commentaires (3)
Hier soir, j’ai été attirée par un de ces Portraits
publiés quotidiennement dans le journal Le Monde, sans doute parce que le
premier mot du chapo était « Le botaniste ». Immédiatement, j’ai
repensé à ces documentaires et articles sur le jardinier-paysagiste Gilles Clément qui
m’avaient tant intéressée il y a quelques années.
Patrick Blanc est à sa manière aussi un
sacré innovateur dans le domaine de… de quoi au fond, non, ce n’est pas le
domaine du jardin, il se défend de s’intéresser aux jardins, voire même de les
aimer…non, il semble qu’il se situe plutôt à la jonction du végétal et de
l’architectural. A partir de ce concept de mur végétal qu’il avait inventé,
testé et breveté dès l’âge de vingt ans. Des murs végétaux, il en a créé un qui
lui a attiré la notoriété au Festival
des Jardins de Chaumont-sur-Loire en 1994. Il travaille sur un autre mur
pour une tour de 67 étages à Tokyo. Et puis il vient de planter ( ?) le
mur végétal du musée des Arts premiers, actuellement en construction Quai Branly. Et que je me suis
empressée d’aller voir et photographier. Rien de bien spectaculaire encore, il
faut sans doute laisser aux végétaux le temps de s’exprimer. Il faut savoir que
le mur déploie sur 800 m2 environ quelque 15 000 plants issus de 170 espèces
différentes…..
En attendant, j’ai relevé cet
extrait de l’article de Grégoire Allix : (à lire très vite en ligne,
les articles du Monde sont, dans leur version gratuite, archi volatils)
« Son domaine d'étude, c'est la vie des plantes herbacées et arbustives dans les sous-bois tropicaux, dont la très faible ressource en lumière génère des stratégies adaptatives étonnantes, des inventions de formes et de comportements. "Je m'intéresse au thème de la compétition dans la biodiversité. Je m'oppose à l'idée darwiniste absurde selon laquelle, dans la nature, le plus fort a plus de chances de survie." Un de ses articles, titré "S'éviter, se réajuster, se mimer, se répéter ; de l'art de la cohabitation chez les plantes de sous-bois", donne le ton de ses travaux : dans leur lutte pour la lumière, les plantes apprennent constamment à vivre ensemble. Une éthologie des plantes qui évoque de manière troublante les comportements humains. »
©Florence Trocmé
Rédigé par Florence Trocmé le 15 janvier 2005 à 17h56 | Lien permanent | Commentaires (1)
Hélice d’angoisse surtout en fait, et non pas refonte de la biologie moderne ! Mais je suis frappée par la triple irruption du dit ADN dans l’actualité.
Première occurrence bien sûr cette terrible et macabre recherche sur les cadavres inidentifiables rejetés par la mer après les tsunamis. Prélèvement d’ADN, pour tenter une difficile identification et permettre aux proches des victimes de « faire leur deuil », selon l’expression utilisée à tort et à travers partout, utilisée de telle sorte qu’il semble à chaque fois que faire son deuil vaut exact équivalent de se débarrasser du chagrin.
Deuxième occurrence tout aussi terrifiante : ces neuf couples qui revendiquent le même bébé, là-bas encore. Petits orphelins que l’on s’arrache, des proxénètes approvisionneurs pour l’effroyable « tourisme sexuel » aux beaucoup plus respectables parents occidentaux en mal d’adoption mais pas toujours très regardants sur la façon dont les enfants leur sont proposés, ni sur le bien réel de ces petits. Donc neuf mères qui se disputent le même bébé ! Comment ne pas penser à Salomon et à son fameux jugement pour départager deux femmes qui se disputaient un même enfant (I Rois, 3, 16-28) « coupez en deux l’enfant qui vit et donnez en la moitié à l’une et la moitié à l’autre ». Sauf qu’aujourd’hui ce n’est pas l’épée qui peut trancher, mais une fois encore l’ADN. Précision pragmatique du journaliste : c’est long et c’est cher.
Troisième occurrence, dans un registre moins grave peut-être : la recherche de paternité qui fait les beaux jours de laboratoires d’analyse allemands. (Le monde, samedi 15 janvier, page 4). Car comme chacun sait si la maternité est une certitude, la paternité est une probabilité. Était une probabilité, car désormais, via l’ADN, le père qui a des doutes peut savoir si oui ou non l’enfant est de lui. Et on apprend dans la foulée qu’en Allemagne, 10 % des petits seraient des « enfants-coucous », du nom de l’oiseau qui fait couver ses œufs par un autre ! Heureusement en Allemagne les associations féministes veillent au grain et veulent faire voter une loi pour limiter le recours à ces tests. Précision : en France, ils sont interdits en dehors d’une procédure judiciaire.
©Florence Trocmé
Rédigé par Florence Trocmé le 15 janvier 2005 à 14h12 | Lien permanent | Commentaires (3)
L’intelligence du labyrinthe, c’est le beau titre choisi par Patrick Kéchichian (décidément peut-être avec Roger-Pol Droit mon chroniqueur préféré dans ce Monde des Livres qui me déçoit tant depuis des mois et des mois…) pour rendre compte des deux nouveaux tomes de Dernier Royaume de Pascal Quignard, Les paradisiaques et Sordidissimes.
Notes prélevées au hasard de son article (Le Monde des livres, vendredi 14 janvier 2005)
« …une forme littéraire ouverte, mouvante. Un livre-monde qui ambitionnerait d’épouser le mouvement perpétuel de la pensée – non pas d’abord celle d’un homme, mais celle que les générations et les civilisations élaborent, développent, perdent, prolongent, s’échangent. L’auteur n’étant lui-même que le bibliothécaire, le lecteur et le scribe de cette circulation des idées, des images et des rêves, des mythes set des fantasmes tout au long de l’histoire […] Cela tient à la fois des Vies de Diogène Laërce, des Essais de Montaigne, des Pensées de Pascal ou des Cahiers de Paul Valéry. […]
Il laisse toute latitude à la chance, au hasard et aux rencontres, aux sautes de la pensée, aux embardée du langage et de l’étymologie. Comme si dans l’interminable déchiffrement du monde, il fallait davantage s’attacher àl’aléatoire, au fortuit et à l’accidentel, qu’à la science et au savoir des hommes. Comme si les mots et les images possédaient, au-delà de leur usage, une puissance propre. »
Lire aussi la note de Pierre Assouline dans son excellent blog.
Rédigé par Florence Trocmé le 14 janvier 2005 à 17h01 | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 14 janvier 2005 à 16h25 | Lien permanent | Commentaires (0)
Éteinte l’agitation diurne, les images, les visages, les
mots, les bruits resurgissent.
Et la mort.
On pense au choc de cette mort sur l’esprit du monde. Est-ce
que ça existe l’esprit du monde? Comment savoir…. ? On imagine
néanmoins une sorte d’immense conscience/mémoire universelle dont les strates
les plus profondes sont communes à tous, quels que soient le pays, la religion,
le contexte, une sorte de substrat, de terreau sur lequel sont plantés les six
ou sept milliards.
Et on pense à la dévastation sur ces strates profondes d’un
tel événement, secousse sismique. La mort niée, oubliée, barrée, refusée,
réfutée sans cesse par la consommation (serait-ce là la fonction première de la
consommation ?) qui fait irruption dans toute sa réalité matérielle :
ce que c’est que d’avoir un cadavre pour avenir (court avenir avant la
disparition complète de toute trace). Cadavre qui se délite en quelques heures,
qui gonfle dans des proportions inimaginables (ces cercueils sur-dimensionnés),
qui flotte entre deux eaux. Âmes errantes, tels vaisseaux fantômes, sans
sépulture. On prend conscience de l’importance du rite funéraire,
ensevelissement ou crémation. Et de la nécessité pour le vivant qui reste
encore un peu de temps sur terre de s’assurer que le mort est bien mort, de
visu.
On pense à cette insupportable irruption du réel dans le
ciel bleu d’un dimanche matin (de fête et de vacances pour quelques-uns
seulement parmi ces cent mille, ces deux cent mille, ces trois cent mille) mais
qui semblent si proches parce que venus de la même « plantation ».
« La pensée est mince faible inutile une traînée
brumeuse comme la Voie Lactée
Tandis que le monde est matériel est étendu est
effrayant est véritable comme la paroi de l’enfer
La pensée sourit parce que peut-être elle va mourir »
Pierre Jean Jouve, Les Noces, cité par Franck
Venaille, in Pierre Jean Jouve, l’homme grave, jean michel place/poésie,
2004, p. 52.
©Florence
Trocmé
Rédigé par Florence Trocmé le 12 janvier 2005 à 10h23 | Lien permanent | Commentaires (1)