Comme je l’avais laissé entendre dans mes mes premières notes de lecture concernant ce livre, si j’ai éprouvé une déception à son égard, j’ai aussi trouvé quelques pépites qui me consolent d’une lecture souvent un peu fastidieuse.
Car de quoi s’agit-il ici ? Essentiellement d’une compilation d’articles de Virginia Woolf, dont on imagine que certains furent peut-être rédigés à des fins alimentaires. La préface est malheureusement plus que sommaire et si à propos d’un des premiers textes, il est précisé qu’il a été rédigé spécialement pour le Commun des lecteurs, on se demande ce qu’il en est de ce projet de livre, quel place il a tenu dans la vie de l’écrivain, comment elle l’a conçu et réalisé. Seconde difficulté, les sujets abordés puisque Virginia Woolf parle aussi bien les plus grands, Montaigne, Chaucer, Jane Austen que des écrivains de second ou troisième rang qui me semblent quasiment inconnus du « commun des lecteurs » français.
Néanmoins, si on persévère dans la lecture, on est récompensé. Non pas que Virginia semble présente derrière chaque mot, chaque remarque. Le style paraît souvent lourd, un peu conventionnel et compassé (je soupçonne la traduction !). Mais si j’ose m’exprimer ainsi (et pourquoi au fond ne le ferais-je pas ? ), on voit Virginia Woolf de temps en temps poindre le bout de son nez, ou du moins ce qu’on imagine être le bout de son nez. Et on se retient de refermer définitivement le livre car on a envie d’autres rencontres fortuites au fil de ces pages denses à la typographie un peu oppressante. On se régale même parfois d’un chapitre entier, comme celui « sur l’ignorance du grec », analyse qui ferait le bonheur de Jacqueline de Romilly et où Virginia ne s’apitoie pas sur l’abandon de l’étude du grec mais analyse les raisons pour laquelle nous ne pouvons pas comprendre en profondeur la langue grecque, quelle que soit notre érudition. Et c’est au passage l’occasion, subtile, d’étudier quelques-uns des mécanismes efficaces quand il s’agit de capter un public a priori non réceptif : « il leur fallait être spectaculaire à n’importe quel prix » dit-elle des grands auteurs du théâtre grec.
Je ne peux énumérer les vingt et un articles repris ici, ni
citer tous les auteurs abordés. Je propose plutôt une petite compilation de
deux ou trois citations propres à illustrer ce que j’entends quand je dis qu’on
trouve au fil des pages de véritables pépites : « restons à
contempler, tout frémissants, notre chaudron imprévisible, notre fascinant
désordre intérieur, notre pêle-mêle d’élans, notre miracle continuel, car l’âme
produit des merveilles à chaque seconde « (83) ou bien dans une autre
veine « au fil des siècles, nous avons beaucoup appris sur la production
des machines, mais avons-nous appris quoi que ce soit sur la production de la
littérature ? » (178, article publié en 1919). Et enfin :
« La vie n’est pas une série de lanternes alignées avec symétrie ; la
vie est un halo lumineux, une enveloppe à demi-transparente qui nous entoure
depuis les premiers jours de notre conscience jusqu’à la mort. La tâche du
romancier n’est-elle pas de communiquer cet esprit changeant, inconnu et
indéfini, quelle que soit l’aberration et la complexité qu’il offre, en
s’efforçant d’y mêler le moins possible d’éléments étrangers et
extérieurs ? » (p. 182. Virginia parle ici de Joyce, mais on ne peut
s’empêcher de penser que c’est un plaidoyer pro domo !).
©florence
trocmé

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