Il s'agit ici de débusquer ces groupes de mots, ces formules, ces expressions qui envahissent soudain les média (je songe ainsi au terrifiant nettoyage ethnique) et dont à force de répétition ou parfois par manque d'information on édulcore la charge de sens. Ainsi de cet agent orange qui a beau jeu d'évoquer des séries TV ou des agrumes gorgés de soleil. Hélas, la réalité est tout autre. Première chronique de cette nouvelle série Sous les mots, les larmes
« La terre est bleue comme une orange »
disait Eluard, mais pour les petits vietnamiens ce vers a de quoi faire rire
jaune. Agent orange : une fois de plus un mot, un groupe de mots,
anodins en apparence et qui ouvre, si on se prend à les explorer, un gouffre. L’agent
orange est un terrible produit responsable d’une catastrophe humanitaire et
écologique. Ce défoliant chimique à base de dioxine a été largué en quantités
effrayantes de 1961 à 1971 par les États-Unis sur le Vietnam : l’opération
s’appelait Ranch Hand (ce qui signifie ouvrier agricole, ne s'agissait-il pas de nettoyer le terrain sans doute pour y voir plus clair et faire ample récolte) et a consisté à
épandre 42 millions de litres du produit qui contenait plusieurs centaines de
kilos de dioxine pure. Le résultat, quarante ans et deux générations plus
tard : 800 000 à 1 000 000 de personnes contaminées, atteintes de
mongolisme, retards mentaux, membres absents, cancers précoces,
malformations….. ©Florence Trocmé
Très belle série en perspective Florence. A propos de ces formules qui envahissent les médias, je me faisais la réflexion ce week-end en entendant un politique demander aux français de ne pas prendre la France en otage. As-tu remarqué cette "prise d'otage" accommodée à toutes les sauces ? Je suis certaine que F. Aubenas ne l'emploiera pas à la légère dans ses articles à son retour...
Rédigé par : Marie | 03 mai 2005 à 15h56
Et te lisant, Marie, j'ai pensé aussi à ces peintures de Fautrier, le trop peu connu, dont il semblerait qu'il y ait une exposition importante en ce moment en Suisse, et qui a intitulé une série de toiles parmi ses plus fortes et ses plus belles Otages, en hommage aux civils exécutés par les nazis.
Le danger, qu'il s'agisse d'images, de formules, de situations, de mots, d'idées est que leur charge émotionnelle s'émousse, qu'à force de les entendre employer à tort et à travers et surtout de saturer les consciences en les ressassant indéfiniment on obnubile ces consciences, on émousse leur capacité de révolte, leur volonté d'opposition à ce qui n'est pas acceptable. C'est peut-être un peu l'idée qui me guide en tentant de revisiter parfois le vocabulaire. Je pense que ce n'est pas pour rien que l'on parle de "langue de bois", je pense que ce n'est pas pour rien que j'ai un besoin vital de poésie, langue de chair.
Rédigé par : Florence Trocmé | 03 mai 2005 à 16h19
Poésie, langue de chair. Besoin vital de sens nourrissant, au risque du pléonasme (qui n'en n'est plus tellement un de nos jours). Cela fait écho à mes lectures sur le "devoir de mémoire", autre expression plus mortifère qu'il n'y paraît, sur laquelle il y aurait aussi beaucoup à dire et à laquelle je travaille comme tu sais.
Rédigé par : Marie | 06 mai 2005 à 02h27