La souffrance, quel trajet en nous et où va-t-elle planter ses tessons ? Premier temps, diffraction, décomposition, fragmentation, tessons oui, tranchants ou limés, limaille, vis et clous, grenaille, petits plombs, arsenal de missiles infimes lancés à l’assaut du for intérieur. L’assaillent de toutes parts, se frayent leur chemin pour aller s’enficher à leur juste place. La souffrance atteint, une, puis éclate et s’élance à l’attaque des nerfs, des muscles, des viscères, elle sillonne la peau, longs serpentins brûlants, s’insinue sous le cuir, embarque à bord des vaisseaux sanguins, s’enfonce dans les méandres labyrinthiques de la mémoire, abandonnant aux épines et ronces ses bribes déchirées, ses lambeaux. Elle se divise fractalement à l’infini dans tout le dedans, s’installe fermement dans la nuit du temps interne, prolifère et bourgeonne. Elle s’empare ainsi de tout corps, de tout cœur, de toute âme, homme, femme, enfant, pays, civilisation. Indices tant éparpillés, comme débris d’un avion accidenté dans la jungle, qu’il est impossible de la reconstituer, de lui redonner chair et partant de l’extirper de soi. Quelle infinie patience il y faudrait, travail d’archéologue, brosseur de débris, recolleur de tesselles, joueur désespéré tentant de recombiner un puzzle. Bombe à fragmentation, cela, la souffrance.
Fragmentation, oui. Mais aussi unité doucereuse du brouillard, de la vase, de la nuit. C'est la mort qui nous prend par la main, c'est le vomissement très lent du sang à l'orée de nos lèvres, c'est la peur, et l'attente, c'est ne plus savoir vouloir, ne plus pouvoir attendre, et rester là, au seuil de ce palais où nous n'entrerons pas.
Rédigé par : Pierre Maubé | 29 janvier 2007 à 19h41