Sombre
dans le sombre du sombre
Sombre dans le sombre du sombre où houlent l’opaque l’épais le lourd aux
épaules. Poids toujours poids encore à enfoncer dans le sol. Dans ce sombre en
portes et couloirs, avancer en mains d’aveugle à tâtons, lire murs visages
silences. Renforcer la paume, exercer le bout des doigts. Tout ici braille, en
silence mot à mot ostinato, au jugé. Lire la paroi, lire la peau, lire l’envers
de la peau, mots nouveaux jamais lus, capter dans le sombre sans fond l’ombre
de ce qui fut. Elle fuit en avant, sans se retourner, hors de voix elle danse
dans le regard, toujours en avant, impossible à rejoindre, ombre détachée sur l’opercule
du conduit. Elle avance, hors de toute portée, image seule sillage ombre
chinoise, visage à réinventer seconde à seconde, face tournée de l’autre côté,
toujours fuyant impossible à rattraper à jamais. En avance dans le temps, distance
infranchissable et toi dans le sombre du sombre avançant en demi-aveugle parois
à lire issue en mire, après elle qui danse là-bas.
Déformation
Le mot que tu écris, au crayon, à la main, sur du vrai papier, ce mot dont tu
te demandes s’il existe, cet "opercule " que, ne le voyant pas
souligné de rouge, tu retiens comme si le dictionnaire t’avait donné le feu
vert !
Paysage avec brume
Dans le for intérieur comme dans l’air atmosphérique mille courants se jouent
se croisent ne semblent pas s’apaiser alors que la nuit est montée. Réminiscences
en lambeaux, effilochures d’un présent déjà dévitalisé, encore accessibles un
moment à la mémoire, aux prises avec les dents de fer broyeuses de cet informe
vécu ; pour en faire quoi, compost ou déchets, recyclables ou radioactifs,
enfouis dans les cryptes du cœur et peut-être même celles du corps ? Qu’est-ce
qui travaille à même la chair, quelles traînées de jour vont s’incruster,
s’enfouir dans les sables. Resurgiront-elles un jour ? Des rencontrés, des
observés, des aimés, des indifférents, de cette immense cohorte des croisés du
jour qu’adviendra-t-il au fin fond de l’être dans cette nuit. Strates sur
strates se déposent les sédiments des émotions, impressions et sensations,
terreau vivifiant ou poussière stérile. Est-ce question de sélection, de soins,
d’exposition, est-ce affaire de chance, d’intuition, de formation, lente et
patiente formation, construction organique. Étrange travail de la mémoire. Paysage
envahi de nuages d’où émergent ici et là trois arbres, un mamelon de colline, une
scène, un visage.
Paysage comme mémoire, dévoilements possibles quand s’estompe la brume : bonheur
ou désolation, luxuriance ou dévastation.
(16 janvier 2007)
©florence trocmé