« Ce que peut un
homme seul »
« On avait fini par oublier combien les rouages du temps peuvent
être perturbés par des grains de sables, de petits bonshommes isolés, imprévus,
obstinés. Au départ sans soutien, sans crédibilité, sans argent. Pourvu seulement
d’une manière singulière de penser et d’agir tout ensemble, ils s’activent
conformément à leurs idées [...] L’essentiel, qu’ils ne lâchent pas. Qu’ils
suivent leur chemin, lequel ne figure sur aucune carte avant qu’ils ne le
tracent »
Roger-Pol Droit, Le Monde, vendredi
28 mars 2008, p. 30
→Article important autour de l’action du Père Patrick Desbois qui a été le
premier à faire reconnaître la « Shoah par balles », le massacre d’un
million et demi de juifs, en Ukraine et Europe de l’Est, tués au fusil ou à la
mitraillette par les nazis, aux lisières des villages.
Double mouvement intérieur à la lecture de ce texte : l’horreur devant ce
qu’il décrit, ces charniers partout sur lesquels les gens aujourd’hui
« pique-niquent », ces ossements qui affleurent un peu partout, ces
centaines de milliers de morts sans nom et sans sépulture, « [ces] maraudeurs qui]
emportent une tête s’il reste une dent en or ». Et la mise en évidence que
l’action d’un seul, déterminé, différent, allant contre, peut quelque chose
contre l’enfouissement (dans tous les sens du mot). Roger-Pol Droit termine son
article en disant que P. Desbois lance un appel à l’aide, car il ne peut seul assumer
cette tâche immense et que les témoins disparaissent désormais très vite. « Si
aucune jeune âme du Vieux Continent ne pouvait plus se lever, frappée par
l’évidence qu’il faut y aller, alors il n’y aurait plus rien à attendre ».
Il dit aussi de Patrick Desbois : « l’important ce n’est pas ce qu’il
éprouve. La seule chose qui compte : établir les faits, recueillir les
derniers souvenirs, localiser les fosses - empêcher l’oubli, et réparer
l’avenir ».
Et cela encore : « ce que peut un homme seul ? Ramer à contre-courant,
découvrir de l’insoupçonnable, défaire des pesanteurs, créer dans le monde
d’infimes bifurcations qui peuvent, de proche en proche, en modifier de grandes
parties »
inculte et le fil d’alerte
J’avais pris avec moi, pour lecture du soir, trois revues récemment
arrivées au courrier : Inculte, Fusées, Rehauts. Mais j’ai été happée par la première et j’ai donc laissé
de côté, pour l’instant, les deux autres.
De quoi s’agit-il dans cet Inculte :
d’un dossier consacré à la poésie contemporaine, raison pour laquelle Arno
Bertina m’a proposé de me l’envoyer. Pas tout à fait un dossier de plus, car la
très belle idée a consisté ici à demander à plusieurs romanciers, pas forcément
familiers de l’univers de la poésie contemporaine, de lire, chacun, un livre de
poésie (et pas tout à fait n’importe lesquels : JC Bailly, B. Heidsieck,
A. Portugal, mais aussi Tarkos et d’autres, j’y reviendrai sûrement dans Poezibao). La « rencontre »
Jean-Christophe Bailly / Arno Bertina est passionnante. Ce dernier lit Basse Continue et fait part,
honnêtement, de ses difficultés et bonheurs de lecture. Je cite Bertina citant
Bailly : « l’araignée quand elle n’est pas au centre de sa toile, est
reliée à elle par un fil d’alerte – D’où cette incroyable conclusion "le
fil d’alerte de l’homme, c’est le langage" »
→ce qui me renvoie à ce projet actuel de loi sur les "témoins
d’alerte"(ne suis pas très sûre de la formulation), loi destinée à
protéger les individus isolés qui prennent conscience avant tout le monde et
souvent contre tous les pouvoirs en place, d’un danger potentiel lié à une
technologie, un produit, etc. et qui tentent de donner l’alerte, souvent au
détriment de leur carrière et même parfois de leur vie. Et comment lancent-ils
leurs alertes, si ce n’est par la parole, le langage.
Et si la poésie, chambre de condensation du langage, était le lieu clé de
l’alerte ? Poésie, fil d’alerte, élastique, souple, réactif, encaissant et
détectant les menaces, les ondes dangereuses.
Dans ce texte, Bertina ressasse : « Bailly m’apprend », « Bailly
m’apprend » et que lui apprend Bailly ? « à ne pas avoir
peur » ou « la souplesse, l’art du décentrement, du
débordement ».
Où l’on constate que la poésie est aussi un lieu d’apprentissage pour les
écrivains même qui ne la pratiquent pas.
Le parti pris de ce dossier est plus que malin. Suit une contribution de Joy
Sorman sur Bernard Heidsieck, véritable petit roman de sa découverte de Le Carrefour de la Chaussée d’Antin,
avec ses aléas de lecture, ses emballements, ses questions. On se voit (ou se
revoit) aux prises avec ces livres de poésie qui résistent (et dieu
sait !).
A suivre…..