Fil d’alerte encore
Ce fil d’alerte jouant son
plein rôle et sonnant alarme, j’ai fait une brève recherche. Et compris que
chez certaines araignées, l’angle supérieur droit de la toile est vide à l’exception
d’un fil unique, ce fameux fil d’alerte
qui conduit directement au refuge de l’araignée, une sorte de tube à cette extrémité-là
de la toile. Je suppose que toute tension, même infime, en un point de la
construction arachnéenne est amplifiée par le jeu des soies puis transmise par ce
fil inducteur, sirène ondulatoire qui avertit l’araignée de l’arrivée du dîner
ou d’une menace sur le piège orbiculaire !
Il faudrait creuser la raison pour laquelle Jean-Christophe Bailly dit que « le
fil d’alerte de l’homme c’est le langage : « nous autres, avec notre
bave, avec notre salive noire /appelée à devenir voix et /voix vive dans l’air
(p. 46). « Une mince pellicule, une apparence/sauvée in extremis par la
voix/c’est cela peut-être que, de point en point/le même point errant, je le
répète/je voudrais coudre ou tendre/ici maintenant en disciple de l’araignée »
(p. 87).
Point errant et disciple de l’araignée, l’écriture, l’écrivain. Ecriture non
pas en pattes de mouche mais d’araignée....
Lecture contradictoire
Étrange expérience avec ce livre, Basse
Continue. Je me fraie, péniblement, un chemin dans plusieurs longues
séquences (dont une à New York). M’ennuyant. Rien ne m’accroche (l’oreille, ni le
cœur, ni la tête, ni le ventre concernés, l’un, l’autre, l’un et l’autre,
celui-ci, parfois, miraculeusement, si rarement, tous, tout). Et puis soudain,
sur l’expression éponyme, Basse Continue,
la lecture s’emballe, démarre, l’intérêt se déclenche. Entrée dans un monde d’évocations
de sons : « et maintenant
écoute » (p. 78), injonction à laquelle on cède sur le champ (le chant ?)
Son nom de vie dans le
monde quitté
Un peu plus loin dans Basse
Continue (p. 83), ce poème, qui tourne autour de la mort, d’un enterrement :
je regarde le nom de Jean-François Lyotard. Je regarde ce nom, à l’encre, sur
le papier, imprimé, se détacher. Fixant ce nom (derrière lequel transparait la
couverture d’un numéro de la revue L’Arc
acheté il y a des années et des années). Pensant à la chair derrière ce nom.
Pensant à ce nom donné un jour, ce prénom, ce patronyme, donnés au petit enfant
qui allait devenir Jean-François Lyotard. Tout l’habillé de ces syllabes
aujourd’hui (même si on ne parle plus beaucoup de lui), toute la laine qui a
poussé sur le nu de ce nom. Et qu’il y eut (mesure-t-on assez la beauté
déchirante du passé simple ?) un être de chair & d’os derrière les
lettres de ce nom, et que cette chair & ces os se sont défaits, que les
lettres, elles, sont restées assemblées ; resteront assemblées peut-être
un peu plus qu’il n’est de coutume pour le tout
venant que nous sommes. Regardant ce nom sur la page, que le poème me
semble apposer au bord de la tombe ouverte et éprouvant l’étrangeté de ce nom,
là, sur cette page. Étrange de toute cette concrétion. Car même si « la
mort est précise /c’est là que le dé achève sa course », elle n’attaque
pas de même tous les noms. De Gertrude Deschaussé ne reste qu’un nom vide, de Jean-Sébastien
Bach, une basse continue. Le nom de Bach ne s’est pas vidé de toute substance,
mais s’accroit substantiellement en permanence. Le nom de Gertrude s’est éteint
de lui-même avec la disparition de la dernière personne susceptible de penser à
elle. Le nom de Bach se propage de génération en génération et ne cesse de
recevoir pensées, émotions, expériences. De Gertrude le nom énucléé, de Bach,
le plein nom, le plain chant.