Bruit de fond de l’univers.
Il en va de l’écriture comme il en va du piano. Souvent la même réticence à s'y coller,
comme une sorte de résistance, qui se relâche dès que le premier geste, car c’est bien ici d’un geste qu’il
s’agit, est posé. La main sur le clavier, les premiers sons qui sortent de l’instrument,
les doigts sur l’autre clavier ou serrés autour du crayon, les premiers mots
qui viennent, qui montent, venus on ne sait d’où, comme les sons, qu’il faut aller
chercher un à un parfois, impression de tirer sur une lourde chaîne, de
remonter un seau d’un puits, sentiment d’échec latent. Et puis l’amorce, comme
dans ces contes où s’enclenche le mécanisme de la paroi invisible : quelque
chose se met en branle, une zone obscure, éteinte, froide s’anime, se met à
vibrer, à émettre quelque chose de plus ou moins net, de plus ou moins ténu. Ecouter.
Il y a un bruit de fond de l’univers qui en dit long sur son histoire, il y a
un bruit de fond de notre univers intérieur, fait en grande partie d’énergie
fossile, de reliefs de vies antérieures, un cimetière en nous, un monde
englouti mais accessible à l’archéologie, à la fouille, à l’exploration. La
plupart du temps tâtonnante, incertaine de ce qu’elle découvre, peu convaincue
de son intérêt ou de son utilité, pièces d’un immense puzzle dont chacun de
ceux qui écrivent, tout petits et très grands, dévoilent quelques pans. Figure
cachée dans le tapis, dessin dans le dessin, parties signifiantes mais masquées
du tableau (comme Didi Huberman l’a démontré à propos de Fra Angelico).
Et ce bruit de fond, ancestral, qui nous lie à notre espèce s’allie au bruit
émis par notre temps, bruit considérable, obnubilant, hétérogène, intrusif. Nous
sommes ancrés dans notre temps, infusés de notre temps et dans le même temps
nous plongeons d’immenses racines dans un substrat considérable, l’histoire de
notre espèce, de notre univers.
La douleur des femmes chinoises ou birmanes nous est constitutive, elle est
ancestrale et contemporaine. Nous n’en savons rien et nous en savons tout.
Siècle 21
Hier soir à l’invitation de l’association Ent’revues, dans leurs
magnifiques locaux de la rue de Rivoli, avec vue plongeante sur la Comédie
Française, rencontre autour de notre revue Siècle 21 et de son numéro 12. Toujours
trop peu de monde à mon gré, alors que nous avions des invités passionnants et
très divers, à l’image de notre numéro. Dominique Viart qui a tracé une
histoire brève mais tout à fait convaincante du roman depuis le Nouveau Roman démontrant
la place que tient Pierre Michon dans ce renouveau et dans l’approche de la
question de l’écriture et de sa possibilité aujourd’hui. Timour Muhidine qui a
dressé un portrait de Yacer Kemal et de tout ce travail de journaliste qu’il fit
dans son pays, ses reportages sur la campagne turque dans les années cinquante,
la mécanisation des cultures, etc. Gabrielle Althen qui a présenté au pied levé
et avec brio le dossier sur le thème Le Secret. Avec autour de ce thème, un vrai
kaléidoscope d’approches : les propos de Catherine Rihoit et sa lecture d'un court extrait de son très beau texte et la place du secret dans l'écriture ; ceux, très émouvants, comme une confession presque, de Pierre Jourde
sur la terrible affaire qui l’a mis aux prises avec son village d’enfance pour
avoir mis au jour quelques-uns de ses secrets ancestraux (et la haine fut telle que certains allèrent
jusqu’à jeter des pierres sur son bébé !), Christiane Baroche à la fois
facétieuse et profonde et Dominique Dou qui a lu, très bien, un de ses poèmes.