Donner forme à l’absence
Georges Didi-Huberman (La
Ressemblance par contact) parle à propos de l’empreinte de cette
possibilité qu’elle offre « de donner forme à l’absence » (57). On
pourrait dire la même chose de l’écriture, donner forme à l’absence, au creux
du manque, moule dans lequel se coule la lettre.
Crâne de Ramad
Tête de terre tirée
enterrée déterrée tirée
de tourbe et sec
arrachée à la terre
vidée de terre, tourbe ou sec,
résidu vidé remplie
façonnée de terre d’argile emplie
façonnée manipulée
lissée, relissée, lissée du plat
et du dos, caresse épousée de paume
chair décomposée, carcasse évidée
apparence effacée
forme recomposée, remodelée
recrânée de glaise
entre tête de mort & promesse, fœtale
squelette-embryon,
passé enterré futur déterré.
crâne ajouré.
Rêvé sur le crâne, la tête vide, orbites de silence, bouche muette, nez
déserté, oriels sourds – devant la tête, rêve d’il fut, habillement furtif de chair et d’os – repercé le passage éboulé
d’un jadis éteint de long temps – rêvé sur le crâne des vanités, mains du
philosophe : le crâne n’est pas cul-de-sac.
Prend, reprend forme, informe, déforme, reforme, réforme son intérieur de crâne,
pensées idées projections (lanterne magique) – champignons d’images aux parois
osseuses, fleurs de sel et de sens aux voûtes des fosses cérébrales.
(Crâne surmodelé - Ramad (Syrie) - 6000
av. J.-C. ; en lisant Georges Didi-Huberman).
Face & masque
La face (masque mortuaire, par empreinte) versus le masque (quant il n’est
pas empreinte). Du mot masque, l’ambiguïté, parfois construction, parfois
moulage.
Où sont passés les
morts ?
Lu hier soir un chapitre difficile mais prodigieux du livre de Georges
Didi-Huberman sur l’empreinte. Où il évoque de nombreuses pratiques funéraires :
celle du viie
millénaire avant J.-C. qui consiste à remodeler des crânes, déterrés après complète
disparition des chairs et tissus et remplis à nouveau d’argile, têtes
fascinantes dont il dit à juste titre qu’elles se tiennent « à mi-distance
d’une tête de mort, puisque le crâne y transparaît, et d’une forme en promesse,
fœtale, sorte d’embryon argileux au crâne proéminent » (p. 57) ;
celles des Romains anciens qui moulaient le visage des morts et gardaient ces
effigies à la maison (et dans tout cortège funèbre, ces effigies étaient de la
partie, convoquées au même titre que les vivants à accompagner le mort jusqu’à
sa sépulture.
→ Où se sont repliées – car nul doute qu’elles ont dû se
replier quelque part – ces pratiques, où sont aujourd’hui les masques des morts ?
Dans ces icônes indéfiniment reproduites et vidées de substance, images
fétiches d’« étoiles » de toute nature ?
Et cette insistance des voix éteintes à ressurgir dans nombre d’œuvres poétiques
contemporaines ne serait-elle pas le contrepoint de leur étouffement forcené
(où les habits de deuil, où les dais sur les immeubles, où les faire-part, les
brassards, les images bordées de noir, où le convoi funéraire dans la ville
suractive ?)
A quand un tout-à-l’égout pour les morts, un aspirateur automatique, à demeure ?