Sur Rabelais
Dans un texte sur Rabelais de François Bon (publie.net)
« La première surprise est qu'on se retrouve chez nous. Les disjonctions
par glissements et sautes de Proust, et cette manière de l'œuvre de se générer
par elle-même à chaque boucle : elles sont pratiquées ici. Les grands
éboulements dans des mots transformant à chacun leur propre loi de
fonctionnement et de compréhension, où Joyce nous fascine, ils s'élaborent ici
et lui le savait. Les filées denses et sans paragraphes où toute l'acidité
monte de ces collages d'interlocuteurs, charroi serré s'agrippant par les
ongles à ce à quoi sa colère s'en prend : il y a, au moins plastiquement,
quelque chose de nos blocs contemporains de littérature (comme se présentaient
Dostoïevski ou Thomas Bernhard) dans le
Rabelais tel qu'il s'imprimait, et que nous remettons sur ses pieds. Cascades
de double point, insertions de parenthèses : d'autres grands textes
d'aujourd'hui, pour regarder en face la violence du monde, reconduisent à la
machine-prose du Pantagruel. » (p. 6)
→ suis très sensible à cette idée de boucle et de texte qui se génère lui-même
Langue, mer
Langue, mer, ta houle et tes abîmes, masse immense, incommensurable– lit
des sirènes et des sorcières, royaume des
ombres errantes – liquidité intemporelle sans cesse fluctuant, déformée,
reformée, de longue traîne, en fulgurances éphémères – langue, monture
tempétueuse, tu les déplaces, les pétris, les réformes, les reformates – tissus
ondoyants soumis aux vents des pensées instables, tourbillonnaires, tromperies
et draperies, séductions et mirages – laisse venir les bateaux et les pêcheurs,
laisse-les sonder tes fonds, ramasser coques et crabes, donne-leur encore
pitance.
Cixous, un écrivain
qui se songe…
« un écrivains qui se songe [...] comme si sa nature ou son naturel
se tremblant par définition, il était toujours en écho dans sa phrase même, en
tiers en lui-même » (Cigüe, 92)
→ il y a bien dédoublement dans l’écriture, constant feed-back, l’écrivant
s’avançant comme un peu en avance de l’auteur des phrases, comme une frange la
bordure d’un tissu, d’une taie, l’écume au bord de l’eau. Toujours un peu en
avance, dans une sorte de projection et en même temps sans cesse se retournant
sur ses pas (mais devrait se retourner le moins possible car comme Orphée, à se
retourner risque de tuer ce qui s’est manifesté), se recaptant pour avancer,
s’étayant pour continuer, deux plans glissant l’un sur l’autre, mouvement de
coulisse d’avant en arrière de deux niveaux distincts et pourtant
consubstantiels.
Des phrases dites
« longues »
Comme certaines phrases (Cixous, une seule quasiment sur trois pages, Cigüe, 93 à 95), certaines énumérations
(Rabelais, chap. VII de Pantagruel),
vous embarquent à bord et vous entraînent à fond la caisse jusqu’à leur terme,
sur leur accumulé tendu comme le câble d’un pont suspendu ! Quelque chose de
l’ordre de l’excitation, psychique et sexuelle, dans cette affaire-là.
©f.trocmé