Emaz
Dans Fario (n° 6), une
séquence de poèmes d’Antoine Emaz : avec les mots les plus simples, aller
au cœur. Juste. « Chaque jour semblait long à faire/peu » (145). La
fin d’une vie, le très peu encore de vie qui s’en va. Totale cohérence,
cohésion de l’écriture et de ce qu’il y a à dire : « on laisse
derrière soi/quoi de plus qu’un peu/de poussière de mémoire » (148), et
cela, si bouleversant, qu’on a connu aussi, d’un peu moins près : « on
est entré dans le grand temps/par la petite porte d’une nuit sans voir/s’effilocher
le cœur dans le sommeil//et tant mieux//pas d’adieu/de théâtre/ c’est plus
simple/merci »(149)
Et à recopier ces textes, on se rend compte de l’importance de l’enjambement
qui fait vaciller un moment le sens, comme si on ne savait pas encore si le
plateau de cette balance subtile allait pencher de tel ou tel côté.
Poignée de pages, à peine plus de mots et toute l’histoire, condensée, de la
perte d’un tout proche âgé. C’est la mère de tout le monde qui meurt ici, c’est
le deuil de chacun, banal, usuel, non spectaculaire et pourtant si crucial qui
se dit là.
Mathieu Bénézet, ne te confie qu’à moi
Je poursuis, lentement, ma lecture. Je ne dirai pas avec respect, le mot ne
sied pas ici, mais le lentement est celui des lectures les plus importantes,
celle que l’on veut approcher en éveil, au maximum, éveil de tous les niveaux
de perception que l’on peut avoir, éveil de la conscience, mais aussi ce
curieux éveil flottant qui advient souvent lors des lectures qui comptent, où
le texte vient toucher des dimensions plus obscures de soi, moins accessibles à
l’analyse et au décryptage. Le texte s’adresse, là et il faut laisser ouvert ce
canal, sans insister, trop.
Sur un voyage en Italie : dérision et ce terme terrible « l’immondice
de la beauté ». Ce qui est à retenir : rien de ce que l’on dit qu’il
faut retenir, comme si cette monnaie-là avait été complètement dévaluée, qu’elle
n’était plus d’aucun usage : cours pour rien, cours à vide, cours du
néant. Seule réalité, une ombre derrière un rideau, le soir (retour à la
caverne, à Platon ?). Du voyage en Italie, il ne reste rien que des
projections dérisoires. Effet puissant d’opposition entre les noms des villes,
tellement connotés (Florence, Venise, Ferrare) et le dérisoire de ce qui s’y
passe, s’y vit : rats dans l’eau de l’Arno, coureurs abrutis dans les rues
de Ferrare… et celui qui écrit qui se dit « tu es l’homme qui marche dans
les choses contaminées ». Il y a une conscience historique dans ce livre,
exprimée à plusieurs reprises, conscience de la ruine, mais pas à la manière, de
la Renaissance, ce serait sans doute trop beau (Baud ?), plutôt à la
manière du sarcophage contaminé de Tchernobyl, que lui, peut-être, appellerait
Tcher…..
« Le signe t’a oublié, le sens ne t’accompagne pas » : plus de
recours à l’image, à la parabole, à la métaphore, au symbole, pas de signe, pas
de direction, pas de sens.
Car « pourquoi es-tu séparé/séparé des fleurs et du bleu/d’une mer
Pourquoi/ es-tu séparé de toi-même /quand la beauté abonde » (56) :
il y a là des accents qui évoquent les grands mystiques et la nuit de l’âme.
Se mêlent ici le désespoir et le chagrin, le désespoir ontologique et le
chagrin le plus humain, le plus personnel. Et le miracle de ce texte, c’est que
cette déréliction, cette « acédie », n’empêche pas le rebond. Les
textes, courts, semblent à chaque fois épuiser le filon découvert. Mais grâce à
la « battue » évoquée hier (qui est le chef, est-ce cette « âme »
de la page 56 : « Pas de destin Pourtant/une âme t’accompagne »),
chaque séquence semble passer non le flambeau mais plutôt la cendre brûlante à
la séquence suivante, qui rallume puis étouffe le feu (Une des séquences s’intitule »D’une
succession de cendres »). Dialectique de vie&mort, incessante,
harassante : « comment dire 1
phrase » « la mer [...] une eau de vaisselle » (cf. l’Arno et
ses rats) avec « un cœur vieilli, qui s’incline et se rassemble » (p.67,
passe le fantôme de des Forêts). Et ce « Viens me toucher près du cœur »
inscrit dans un petit carré, avec un gros point noir. Cela qui fait cette
poésie, toujours près du cœur, non pas au cœur du cœur, mais là où le cœur pense.
Avec la douleur pour seule possession : « La douleur d’Ovide [...] Elle
seule lui reste quand il a tout perdu »
Et me revient ici en tête cette phrase de Stéphane Bouquet à propos de Creeley : « Avec le
temps, la solitude va devenir la note dominante et lugubre de l’œuvre, et le
langage occupera le devant de la scène, moins parce que Creeley a viré
avant-garde linguistique que parce que le langage est notre dernier recours, et
notre seul refuge. »
MB, encore
La poésie de Mathieu Bénézet bouleverse par sa fraternité. Elle donne le
sentiment d’une présence tangible. Il y a ce titre « ne te confie qu’à moi » :
peu de chances que le poète parle de lui, de moi, je ne le sais pas encore, n’ayant
pas encore trouvé cette phrase dans le texte, mais il me donne envie de le suivre
dans le labyrinthe, aux enfers, sur le chemin que l’on (lui, nous) sait sans
retour. Il nous reste.
Cixous, elle
est plus loin. Elle est avant, elle est avec sa mère (éternelle), elle
ouvre mille pistes, elle creuse au cœur mais elle ne me donne pas la main dans
le noir comme MB, plutôt des outils pour avancer seule dans le noir
Lectures, la mort
partie d’Emaz, traversée de Bénézet, clôture Cixous, partout des ombres
(errantes), des fantômes