Gracq : il est
temps de repenser ces noces rompues
Dans la revue Fario, n° 6,
cette citation de Gracq en ouverture du dossier qui lui est consacré : « [il
parle de l’époque du romantisme allemand]… monde de Novalis et de Nerval non
point, certes, coupé du tragique mais où du moins l’homme était constamment replongé dans ses eaux profondes,
réaccordé magiquement aux forces de la terre, irrigué de tous les courants
nourriciers dont il a besoin comme du pain. Il est temps de repenser à ces
noces rompues » (Extrait de Préférences)
→ Extrême difficulté à trouver un juste équilibre entre une excitation
vertigineuse devant l’abondance de ce qui est proposé aujourd’hui, y compris
pour alimenter ces courants nourriciers (la multitude des ressources, des
textes, des approches…) et la nécessité de se
replonger dans ces nappes phréatiques, alimentées quant à elles par le rêve,
la rêverie, la divagation libre.
Gracq, Salah Stétié
Bel article, même si langage pour moi un peu trop fleuri par moments, de
Salah Stétié dans ce même dossier Gracq et cela en particulier : « j’aime
sa phrase, qui est d’un musicien. Quelqu’un qui s’est trouvé ce pseudonyme,
Gracq, comme une branche casse, comme passe la mort dans un craquement d’allumette,
connait l’in-ouï » (Fario, 6, 19)
Gracq ; Laurent Margantin
Et toujours dans ce même contexte, article de Laurent Margantin sur l’importance
de sa formation de géographe pour Gracq. Une évocation de Novalis établissant
la première carte géologique d’Allemagne et posant les bases d’une activité poético-scientifique
qui occupera plusieurs auteurs du romantisme allemand (F, 6, 38). Cet article
est passionnant en raison de l’immense culture allemande de LM (qui a vécu à Tübingen
plusieurs années). Il parle aussi de Carus et de son approche : « déchiffer les formes du paysage et
surtout les forces qui y sont à l’œuvre ». Et quand je lis : « Novalis
chercha à libérer le paysage de son statut d’objet pour l’aborder comme un
corps », je ne peux m’empêcher de penser à Patrick Beurard-Valdoye – le paysage-corps
et le paysage-langue !
Mathieu Bénézet
Un livre de Mathieu Bénézet, Ne
te confie qu’à moi, le premier livre de poésie depuis longtemps. Y
entrer avec précaution. Commencer à le lire, le recevoir. Dans cette
fragmentation et cette tentative de reconstruction ou plus exactement de lutte
contre la fragmentation de la pensée et bien sûr du langage. La phrase est
déchiquetée, hachée, le point déplacé, en avant des petits tronçons, souvent
minuscules, qui font office de phrase, de vers. Et pourtant, il y a une tenue,
une « battue », comme celle d’un chef d’orchestre, qui entraîne le
texte vers l’avant, l’empêche de tomber dans la dépression qui s’ouvre à chaque
pas devant lui. Etrange jeu avec les chiffres, le 1 qui est un, le 2 qui est
deux, et le 7, souvent cet, cette
« Car l’amour d’aimer » : cette section est un des plus beaux
chants d’amour, des plus bouleversants et poignants qui soit : creusement
et négation de la perte dans le même mouvement de pensée, la même construction,
le même dire/écrire.
Et cette curieuse présence des alliés substantiels, rongés, tronqués :
baud ou céz.
Cixous
par moments donne une dimension quasi mythique à des faits très
courants, très ordinaires, usuels. Ainsi de la première fois où elle se trouve
obligée d’écrire un mot (pas n’importe lequel, il est vrai, baleine) sur un
papier car sa mère est trop sourde pour le comprendre, malgré plusieurs
répétitions (dialogue hilarant). Le récit de cet incident minuscule prend une
allure d’épopée, il est lourd de menaces, plein de suspens
Noter, dit-elle
« Rien d’aussi oubliable que l’inoubliable bruit de la cuiller car
si on laisse passer l’onde, si on ne s’attelle pas tout de suite à sa trace
[...] l’évènement sans nom disparait d’un glissement puissant de rêve (Ciguë, 182).
Je sais que j’ai déjà noté, chez elle, une phrase tout à fait similaire. Je la
retrouve, relevée en 2004 dans L’Amour du
loup : « Cet inoubliable est très oubliable. Au moment où il se
produit, je le sens, c’est ma sensation comparable à l’état qui suit le
rêve : je dois le noter vif, ou je ne note pas et il disparaît. C’est la
même ″chose″ dans la vie active : si je ne fais pas le geste actif de
nommer ce que je sens, la ″chose″ n’existe pas » (171 et 172)
Soirée de lecture(s)
De ivre à livre, un seul L, un bateau ?
©florence trocmé