Arts de la mémoire ?
Très curieuse expérience : reprenant à rebours un podcast écouté en marchant
dans la rue, une fois arrivée à destination et désireuse de retrouver et noter
un moment qui m’avait particulièrement retenue, je m’aperçois que les mots sont
associés aux lieux traversés, de façon extrêmement précise : le long de cette haie, au tournant de cette
rue, quand cette personne m’a demandé son chemin, etc. Un écho aux fameux arts
de la mémoire de jadis ?
Philippe Lacoue-Labarthe
d’un podcast ancien (hélas, puisqu’on l’entend lui, parler avec Alain
Veinstein) : « Les muses sont filles de la mémoire et la mémoire est
la pensée. »
Jean-Pascal Dubost : écrire au sein
de la lecture
Extrait d’un livre futur : « écrire au sein de la lecture est
une manière de conquête, une lutte contre l’anéantissement ». Et en écho à
ma lecture de Pantagruel, cette tonique injonction : « Ne cessons d’envoyer
des rafales de Rabelais à tous ceux qui reprochent à d’autres l’ivresse, l’avalanche
ou la jonglerie verbales et veulent interdire le plaisir de bouche. Desserrons
la ceinture de notre phrase et calembourrons-nous le crâne joyeusement. Que nos
mots aient 5 g d’alcool dans le sang, au moins ! ». Ce n’est pas
Pierre Le Pillouër, si heureux que je rie en lisant son livre, qui dira le
contraire…Et enfin, toujours de JPD : « quand je lis, je respire à
fond. Tous les livres devraient sentir, page de gauche, le chèvrefeuille, page
de droite, le fumier » (mais les liseuses électroniques qui pourraient
après tout disposer de la fonctionnalité « odeurs », n’ont qu’une
page !).
Retour à Juliau
Continuation de la lecture de La
Face nord de Juliau, V. Je note une forme de violence dans ce livre. Ça ne
se passe pas en douceur, « gorge tranchée pour que le jaune s’écoule »,
multiples images de lames et de couteaux en particulier (voir la « lame
phrasique » relevée le 1er octobre). « La couleur nous
passe au fil de l’épée ».
Le jaune envahit le champ, on en a la sensation presque visuelle, comme dans l’aquarelle,
quand la couleur s’épand dans l’eau pure préalablement posée sur le papier. Le
jaune a pris la colline, « Juliau anisé jusqu’aux épaules », mais il
prend aussi le corps et la langue de celui qui écrit. Avec quelque chose d’électrique :
il est question de tension et même de voltmètre : « le poème ne
raconte que des éléments objectifs mesurés au voltmètre » (34). Le corps à corps avec la nature, la
colline est bien concret « ce travail-là, de peintre, je l’écris en m’empoissant »
(36). Mais souvent aussi, recul et abdication devant l’impuissance « Décrire
se tasse. Je me soumets au jaune et au genêt. Ils sont la robe et l’acuité »
(38)
La couleur est le motif dans le motif, se substitue en tant que motif au motif
premier, la colline. Est d’une certaine manière encore plus abstraite que la
colline : totalement concrète en soi (comme la colline !), très
abstraite quand il s’agit de la penser, de la définir, de la dire. C’est aller
encore plus loin dans la tentative de se confronter, par le motif, aux
frontières de la langue et du hors-langue
(on pourrait peut-être faire une analogie avec l’histoire de la peinture,
franchissant le pas de l’abstraction). C’est tenter d’introduire un coin dans
cet entre-deux, entre langue et hors-langue,
qui peut se transformer en crevasse dont on ne sort pas : « le jouir
achrome. La langue s’enfonce vers la sortie. ». Car le hors-langue est à la fois le redouté et
le désiré « douleur [...] du hors-langue
qui s’éloigne » : sans doute parce que c’est à cette extrême pointe
seule que cela se joue. (42). Et toujours en cours, intriqué au texte, le
journal de la tentative, parfois poignant : « 9 Août, rien » ;
« 10 Août, un frelon ».
Belle page sur la marche : « je marche tous les jours. Cette activité
déclenche souvent une méditation ». Pesquès rejoint ici les écrivains
marcheurs, Roubaud, Réda, du Bouchet et bien d’autre. Dans la marche, irruption
de « deux ou trois phrases résolues », dictées sans doute par « le
corps spéculatif ». Et extrême volatilité de ces trouvailles, de cette « formule
définitive », comme celles qui viennent la nuit. Cixous a bien parlé de
cet « inoubliable si oubliable » !
Et Rimbaud, pendant ce temps
….continue à être ausculté à la loupe par Pierre Le Pillouër qui note
son goût pour « les fins dévoilantes et telles qu’elles redéploient
immédiatement le texte dans un autre sens » (Retrouver Hortense, p. 35). Et le voilà parti à la découverte d’ « Enfance »
et de son apparente innocence. Innocence vraiment ? : « Il se
passe de curieuses choses aux bordures de ce bois, sous le ″costume″ du ″petit
oiseau″ se dissimule une réalité plus crue ». Car ces « textes sont
de véritables bombes à retardement » et c’est un des bonheurs de ce livre
que d’y voir l’auteur allumer la mèche (juste la bonne longueur, pas trop
courte, pas trop longue) pour que ça pète à la figure du lecteur ! Car « ici,
sous une pellicule genre Comtesse de Ségur se dissimule l’évocation de
cabrioles sodomiques ». Ce qui est fort et pertinent dans la quête pillouërienne
c’est qu’ inventivité et irrespect compris,
elle épouse celle de Rimbaud, la mimétise en quelque sorte, tout baba qu’il est
devant la virtuosité du « conteur-scrypteur ». Elle est aussi
emblématique de la tendance générale à chercher d’abord de belles explications savantes,
des allusions à l’alchimie par exemple, alors que la réalité est souvent plus
simple et verte. Ou plus complexe, car polymorphe. Comme s’il y avait du
refoulement non seulement chez les doctes exégètes (ça, on sait !) mais même
chez les fouineurs informés des tours de la langue.
Et si l’angoisse
…de penser n’était pas si loin, sous le rire, si elle n’était pas
aujourd’hui, une des conditions de la création ? Evelyne Grossmann
interroge en effet « la formidable puissance de création gisant au cœur de
la négativité » et montrent comment les auteurs dont elle parle explorent
inlassablement ce qui défait les formes
et bouleverse les identités : déconstruction
(Derrida), désœuvrement, désastre
(Blanchot), dédit (Levinas), décréation, littérature du non-mot
(Beckett), litanies des ″il n’y as pas de..″ chez Lacan, fin de l’homme renversant ironiquement toute finitude pour Foucault…
(27). Il y a « geste de déliaison », celui-là même sans doute que
tente aujourd’hui un Pesquès : il faut « arracher la pensée à ses
paisibles certitudes, à ses assises catégoriques ». Curieux de voir le jeu
d’échos entre les lectures, avec en filigrane toujours cette même injonction :
il faut (Levinas) « dédire le dit », mettre à mal « l’inévitable
cérémonial où se complait le dit » (cité p. 27). « La force de ces
écritures est d’excéder l’angoisse », de s’en servir comme « d’un levier
pour pulvériser les formes ». : « alors l’angoisse n’est plus
cette coagulation du néant dans laquelle se fige l’absence de pensée. Alors le
vide se révèle comme ce qu’il est : non une absence de vie mais un
formidable grouillement d’énergies, une infinie mobilité vibratoire » (27).