Pesquès, la phrase distancière
Avortement souvent des tentatives menées par le poète : une
gestation, un échec et cette « phrase distancière », qui peut-être
occupe, tente d’occuper l’entre deux, entre-langue et hors langue ? Et
échoue sans échouer puisqu’elle est donnée à lire.
Sensation très particulière, assez rare finalement en lecture, d’une vibration dès
l’ouverture du livre. Que je relierais volontiers à une forte polysémie de la
plupart des énoncés.
« Que chaque pensée ait l’architecture de sa pulsion. Que l’on s’y abreuve
et s’y fournisse. Telle est la traversée du bois de genêt » (La Face Nord de Juliau, V, p. 50). La
question ici est celle de ce « sa ». J’aimerais entendre que ce
possessif renvoie à la pensée (et non à la couleur, à la colline) car j’aime l’idée
qu’il y a quelque chose de pulsionnel (induit éventuellement par une couleur,
une colline) à l’origine de la pensée. (Et cela me semble en accord avec ce que
je perçois de la façon qu’a Pesquès d’assimiler la pensée au corps). Et que la
pensée sans cesse a à revenir à ce jaillissement qui l’a suscitée, à la nature
pulsionnelle de ce jaillissement, pour s’étayer. Et que cette approche, ce
retour à la source pulsionnelle, permet d’éviter à la pensée de s’enliser dans la
grisaille inodore et sans saveur de développements arbitraires et trop
construits.
Insistance chez Nicolas Pesquès en effet : il ne s’agit pas ici d’une
démarche intellectuelle. Même s’il arrive souvent que l’on y songe, on n’est
pas dans les Cahiers de Valéry, en
présence d’un esprit qui se regarde penser, sentir, se remémorer. La démarche
est de nature poétique, c’est la mise à l’épreuve – extrême – cela tient par
moments de la roue du supplice – du
langage et du langage comme moyen de traduire l’expérience. Au point qu’il faut
parfois excéder les ressources données par la langue, l’inventer. Pas tant par
la syntaxe qui semble relativement tenue que par la création de mots ou d’emplois
adaptés des mots : « je laisse la langue s’enroncer » ou bien « la
lumière phrasante de disperce » (écho ici de certaines créations de
Patrick Beurard-Valdoye)
Avec la confrontation permanente à l’illusoire de la tentative : « nos
phrases sont des tombeaux. En nommant ce qu’elles ne peuvent ressentir, elles
ferment les yeux, elles cessent de
savoir ce qu’elles pourraient chercher » (53) : si on lit bien
cette phrase, elle invalide toute tentative littéraire ! Car autrement
dit, il y a une aporie au cœur même du travail de l’écrivain qui composant ses
phrases, assemblant des mots sait qu’ils détruisent sa visée, qui continue
pourtant, contre toute évidence (on retrouve peut-être là cette « passion
de la négation » dont parle Evelyne Grossman ?). Peut-être parce que
dans le cas contraire, il deviendrait « la proie de l’innommable et du
défait ». Il y a bien combat et c’est un combat vital et désespéré mais
qui ne peut pas ne pas être mené.
Le Pillouër et le jeu
L’auteur de Chercher Hortense,
abordant « Après le Déluge » dans les Illuminations, avoue en effet, clairement (mais on avait compris,
non ?), « l’ivresse libidineuse de la fouille ». Mais pour la
coupler avec l’humilité, on pourrait presque dire le trac : « pourquoi suis-je moi, si peu armé
formé, allé chercher la braise dissimulée sous de telles merveilles ? »
(41). Mais si, précisément, dans ce prétendu si peu armé formé (à relativiser fortement tout de même !),
était sa chance. Rimbaud n’avait-il pas prévenu qu’il était « accessible à
tous les sens ». Il faut « lire au ras du pied des lettres, comme un
″idiot″ » dit le Pillouër et voilà comment on trouve. Et là, au cœur de l’exégèse
autoraillante, retour émouvant de la biographie du déscrypteur, son écart de la
faculté, son admiration pour le travail des clercs, son envie d’être reconnu
par eux, ses complexes car il est conscient que son expérience est « pleine
d’élans naïfs et de fouillis métissés » (43).
Il y a un jeu dans le jeu, il y a
le jeu du déchiffrage, du déchiffrement du texte de Rimbaud mais il y a aussi
le jeu avec le lecteur et avec soi-même. Feed-back permanent : j’avance ça,
semble-t-il dire, mais est-ce que je peux me le permettre (je suis sûr, se
dit-il encore, que le lecteur se pose la question de ma légitimité alors je lui
montre que je me la pose aussi) et ainsi de suite, à perte de vue. Et ce court
chapitre se termine sur la citation de Rimbaud : « c’est aussi simple
qu’une phrase musicale », alors même que l’instant auparavant, moi, lisant-notant,
j’ai parlé de déchiffrage et j’ai
failli ajouter « comme une partition » et j’ai renoncé me demandant
si cela avait un sens ! Donc le jeu de Le Pillouër, induit par le jeu de
Rimbaud, engendre le jeu du lecteur. Qui joue à chercher, trouver en même temps
ou même en avant de l’auteur tout en se disqualifiant, plus encore que lui, se
considérant en permanence comme non-compétent. Poupées gigogne !
Et petit reproche (mais qui devra se confronter à la suite du livre pour être
éventuellement rejeté) : Pierre Le Pillouër va parfois un peu vite et son
propos tourne court (j’en dirais autant de ses chroniques sur son site Sitaudis, peur de peser, d’enfoncer
le clou, de porter trop avant le coup ?)
Particules
J’avais déjà remarqué dans l’interview d’Evelyne Grossman par Alain
Veinstein (1er mai 2008) des allusions très passionnantes à
la physique nucléaire. Elles sont bien présentes dans L’angoisse de penser, au paragraphe « Corpuscules et atomes »
(27). Et elles viennent infirmer cette idée que j’ai souvent eue, que la
littérature moderne ignorait tout, inexplicablement, du maelstrom pour la
logique et la raison dans lequel nous plongeaient les découvertes d’Einstein et
consorts. « Nous sommes des conglomérats provisoires d’atomes, répète
Artaud, Bataille, Beckett et les autres » (28) et Evelyne Grossman de
montrer que c’est « l’antique pensée atomiste » qui fait retour en « illuminations
[tiens, tiens] poétiques au xxe
siècle ». « Je suis tous ces mots, tous ces étrangers, cette
poussière de verbe » dit Beckett (cité p. 28).
©florence trocmé