En lisant Nicolas
Pesquès (suite 5)
Cinq, soir, vent. « Les choses ne sont pas ce que les mots produisent »,
écrit Nicolas Pesquès en prologue à la 2ème partie de son livre, « L’Histoire
de la perdrix ». Donc soir et vent n’ont peut-être rien à voir avec ce que
l’assemblage de leurs lettres produit : en chacun, par sens donné puis par
sens acquis, l’épaisseur feuilletée du mot riche de ses milliers d’occurrences
dans une vie. Mais Pesquès va bien plus loin : les choses « émergent »
de ce que les mots séparent, elles sont « issues de l’ombre positive de la
langue, de l’implacable et lumineux glissement de sa négativité ». Assertion
très complexe, qui semble en partie contradictoire, mais on retrouve là l’aporie
détectée hier : ce sont les mots qui créent (littéralement ?) les
choses en entités qui n’ont peut-être rien à voir avec elles ! ?
Et voilà une histoire de perdrix à nulle autre pareille (preuve s’il en fallait
qu’on est bien dans le domaine de la poésie), ni ornithologique, ni cynégétique,
une fulgurance de perdrix que l’on peut deviner derrière l’esquisse tentée, « tourbillon
ordonné en perdrix où la phrase s’accidente », nouvelle tentative d’appariement
d’un éclat de réalité et d’une poignée de mots (le mot de mimesis est bien présent p. 58) : « un empire fusionnel
contré par la langue, tisonné par sa déviance ».
Extraordinaire précision de cette langue, acuité. A la jonction souvent d’une
pensée abstraite et d’une expérience concrète, en fécondation réciproque
abstrait/concret, que Pesquès réussit à faire fusionner par très haute énergie,
celle des mots qu’il choisit de faire réagir, c’est « une langue normale
au-delà, une langue dont nous aurions quitté l’internement ».
L’énergie évidente qui se dégage de ces pages, bien plus prégnante que le
découragement, est celle d’une visée, toujours vers le dehors, l’ailleurs, l’au-delà,
vers le hors-langue, utopie qui
permet au livre d’exister, juste en avant de cette limite qui s’apparente à la
frontière d’un trou noir. « Franchir, passer de ce côté-ci, du côté de la
perdrix, sans toucher à rien. Franchir l’intimité », autre inatteignable !
Et dans cet univers qui pourrait sembler aride, des compositions de toute
beauté :
« Vent dans l’herbe, non fondu, totalement tactile, huppant délicatement
p. Venant mourir, entièrement tangent, entièrement dédié à l’intouchable
finesse du contact » (60).
A regarder cette phrase de près, on constate qu’elle n’est composée que de mots
abstraits, hors vent, herbe et huppe. Et pourtant il est rare de lire une
description aussi précise d’un mouvement de vent dans l’herbe et elle fait
lever d’innombrables images latentes.
Et peu après, alors même sans doute qu’il a réussi un vrai « franchissement »,
Pesquès écrit : « la limite appartient-elle au verrou du langage, ou
au franchissement ? ». Sans doute la réponse serait qu’elle
appartient aux deux et il y a mouvement dialectique constant entre l’éprouvé
(senti et pensé) et la tentative de représentation : « souvent la
phrase me met face à l’envers qui est un trou. Un trou d’instant et de totalité »
(61)
Il faudrait dire que si ce livre est de poésie, et magnifique, il est aussi à
mon sens livre, et très pointu, de philosophie du langage (du côté sans doute
de chez Wittgenstein ?)
….« et la perdrix corpusculaire » : il semble qu’il y a aussi
dans ce livre dépassement du système métaphorique. La perdrix ici est réelle,
elle est aussi méta-métaphorique, elle est « comme et sans image ». Elle
est pierre et plume, objet pour la langue, visée inatteignable, mais cible nécessaire
qui appelle depuis le hors-langue.
Retour à Rimbaud, Le Pillouër (suite 5)
Alors retourner à Rimbaud, via Le Pillouër qui propose une traduction de « Fairy I » et
de II Guerre ». Voici Hélène, voici « la guerre, de droit » (de
Troie ?) et l’attention portée au tout petit détail, cet étrange ornamental que la Pléiade pointait comme
un anglicisme mais dont PLP montre qu’il vient sans doute du latin ornamenta (de guerre) et que les sèves
ornamentales sont des flèches (signe
de piste que ce livre !)
Et d’avancer, nous lecteurs, sur ses talons, un peu médusés, dans le taillis
des glissements sémantiques et sonores du texte des Illuminations. Car l’auteur de Chercher
Hortense, du fait d’années de fréquentation assidue des Illuminations mais aussi des autres
poèmes de Rimbaud crée un immense jeu d’échos entre les poèmes, suscitant une
sorte de vertige mais faisant aussi croître de façon exponentielle l’admiration
pour Rimbaud. Et aussi, mutatis mutandis, mais oui, pour l’exégète culotté, que
voilà pourtant saisi , vers la page 52, de la tentation du renoncement : « qui s’aventure par les arcanes de ce
livre ″à la croisée des violences nouvelles″ y subit la plus ardente et la plus
périlleuse des initiations à la lecture, déliante et aliénante » (52). Voilà
qui est bien dit car ce qui passionne ici est multiple : 1. Primus inter (non)
pares, Rimbaud ; 2. Une singulière histoire entre un livre et un écrivain
lecteur ; 3. La démonstration que ce lire est une expérience. A la fois
vitale (déliante) , qui permet de
couper les cordons (s’il vous plait) et risquée (aliénante = qui ouvre excessivement à l’autre, jusqu’au vertige,
voire au délire, à la confrontation mimétique, à l’impossible compétition, à la
conviction terrifiante qu’une cervelle en roue libre peut mouliner sans repères
à l’infini et ainsi de suite. Bref, ça peut faire grandir ou sombrer, de lire
Rimbaud ! (et si on revient à la page 11, on voit que Le Pillouër avait
prévenu : il était (noter l’imparfait) devenu « allumé de la lettre ».
L’enquête est donc double elle aussi, enquête sur un texte mais aussi enquête
sur le texte sur le texte (pour peu que le lecteur, comme ici, s’y colle aussi,
ça peut aller loin). Faut-il le répéter encore, lire n’est pas un
divertissement (mais il n’est pas interdit de rire), n’est pas un travail (mais
fatigue), pas un pensum (mais un pain sur la planche), lire est une expérience.
Autour de l’angoisse de penser (suite 5)
Et pour preuve, encore, ce saut du taillis foisonnant et un peu affolant
de questions suscitées aussi bien d’ailleurs par Pesquès que par Rimbaud/Le
Pillouër aux carrés bien ordonnés de la théorie, même si celle-ci explore L’angoisse de penser (tellement
évidemment à l’œuvre, cette angoisse, dans la
Face Nord de Juliau et dans Trouver
Hortense !). Les corpuscules ne dansent plus mais forment bel et bien
un objet, solide et cohérent. Et pourtant, si on y regarde de près, il y a
aussi là de quoi vaciller sur ses certitudes en relisant la phrase de Lacan
situant le trauma originel non pas tant dans la séparation d’avec la mère mais
plutôt dans « l’aspiration en soi d’un milieu foncièrement Autre , [l’air],
étouffement, suffocation : l’angoisse est une affaire de souffle ». L’inspiration
dont Evelyne Grossman montre que c’est Blanchot « qui en réinvente le plus
explicitement le mythe moderne » (31). « L’écrivain est celui qui a
pour tâche d’entrer en rapport d’intimité avec cette rumeur initiale », le
bruissement ininterrompu d’une « immensité parlante ». Et Blanchot,
souligne E. G, est bien conscient du danger qu’affronte chaque écrivain [une
fois de plus, sidération devant les échos qui circulent entre ces trois
lectures, Pesquès, Rimbaud/Le Pillouër, Evelyne Grossman avec Blanchot,
Bataille, Levinas, Artaud, etc.). Il s’agit toujours d’une confrontation avec « un
absolument Autre extérieur à l’individu et dont l’angoissante étrangeté frappe
d’abord les sens » (31) : « Fission de soi ou soi comme
fissibilité » (Levinas). et cette question, de Levinas encore, terrible et
fondamentale : « évoquant cette ″vieille expérience de l’inspiration
[à propos de Blanchot], Levinas écrit ceci : ″cette « expérience
acquiert une gravité exceptionnelle quand on se demande [...] si un délire plus
profond que la pensée ne porte pas la pensée″ » (p. 32)
Hier, n’était-il pas question de pulsion à la racine de la pensée, à l’origine
de la pensée (à propos de Pesquès)