Robert Antelme, sur le mépris
Très difficile de rendre compte de ce livre, L’Espèce humaine, notamment dans ses saisissantes analyses sur les rapports entre les humains dans le camp. Incroyable pyramide hiérarchique parmi les détenus, puis parmi l’encadrement, jusqu’aux SS… et à chaque niveau ses désastres et ses avantages.
Cela sur le mépris : « le mépris – la plaie du monde - [...] tel qu’il règne encore dans le monde dont on nous a retirés. Mais ici c’était plus net. Nous donnions à l’humanité méprisante le moyen de se dévoiler complètement. (Robert Antelme, L’Espèce humaine, p. 59)
→ ce qui renvoie aux terribles images de la prison irakienne d’Abou Graib.
Robert Antelme, le miroir
Pages stupéfiantes sur la figure, le visage, leur anonymisation inéluctable et de plus nécessaire, ne pas se faire remarquer, distinguer par autrui – « il fallait faire un effort de négation de son propre visage ».
Et puis un jour circule entre les détenus un morceau de miroir : « ce dimanche-là, je tenais ma figure dans la glace [...] Elle était sans emploi maintenant mais c’était bien elle la machine à exprimer [...] c’était sur un mirage que s’ouvrait ce morceau de verre. On n’était pas comme ça ici. On n’était comme ça que dans la glace, tout seul, et ce que les copains attendaient avec envie, c’était ce morceau de solitude éclatant où devaient venir se noyer les SS et tous les autres. » (61)
Robert Antelme, les allemands clandestins
À deux reprises Robert Antelme évoque ces civils employés au camp et qui tentent de diverger, l’un en disant tout doucement à celui qui travaille « langsam », lentement ! et l’autre, une femme, en tendant un morceau de pain, avec croûte et mie, un vrai trésor, accompagné d’un « Nicht sagen », ne rien dire…. : « alors on guettera, on flairera l’allemand clandestin, celui qui sait que nous sommes des hommes » (69)
→ car Antelme excelle à faire prendre conscience, petit à petit, au fil de son récit, de la néantisation totale de l’autre qui est à l’œuvre dans le camp. Le détenu n’existe pas, il est là de toutes façons pour mourir, et s’il n’est pas encore mort, il sera bientôt mort, donc il n’existe pas. Implacable logique.
→ Les pages sur les allemands clandestins portent le faisceau sur cette réalité rarement évoquée, les civils allemands au sein de tout cet appareil, leur rôle, leur volonté, leur place, leur soumission….
Cixous, les grands chants sans dits
« J’étais venue chercher les grands chants sans dits des forêts, le bonheur sans bonheur et sans malheur, l’état anhumain » (Hélène Cixous, Revirements, p. 52)
→ on est loin bien sûr, ici, de ce qu’évoque Antelme, mais il y aurait toutefois une même sorte de distance, de distanciation, de découplage plus exactement de soi et de la réalité.
Cixous : la Vie veut
« Peut-être la forme la plus primitive, la plus archaïque de l’idée de "dieu", c’est-à-dire le maintien du ne-pas-mourir [...] c’est une bouchée de chaleur d’une température égale à celle du lait de la tendresse humaine – dont Shakespeare avait deviné l’existence, comme Vinci avant lui, sans pouvoir pousser plus loin l’analyse du phénomène psychique, un de ces mystères qui sommeillent à l’intersection du neurologique et des traces psychiques dans l’immémoriale archive de la Vie. La Vie veut. » (59)
Cixous et les livres
« lisant certains livres dont les toiles ont été secrétées par les organes d’ individus ultradoués de compétences vitales, des explorateurs inlassables, des génies de la curiosité, je pense aux bienheureux Goethe ou Montaigne, Kafka, Stendhal, à tous ces inconnus dont le charme nous envoûte fortunément si bien que nous oublions que nous ne les avons jamais rencontrés car ils ont l’espace psychique si hospitalier qu’on se sent reconnus, attendus, bienvenus, et sis, sans façon, sans condition, sans contradiction, sans commentaire, sans demande de justification, anas aucune remarque ni contrat, ni pacte, ni délivrance d’un visa ou d’un signe de consentement. Un indicible indice de parenté.
→ à rapprocher de ce que j’écrivais hier : « cette profonde camaraderie avec les écrivains et les musiciens, cela qui fait dire qu’ils sont frères ou sœurs, si proches, aussi vivants parfois que les vivants nos proches. » - ceux-là qui nous accueillent dans leurs bras de notes ou de mots, qui nous langent de mélodies ou de phrases.
en l’inverse chemin de la vie
ce n’est Don ni Dniepr, ce n’est don mais abandon de soi, morceau détaché, falaise friable, avalée par la mer éternellement recommencée, pas futur galet, pas sable mais pulvérisation d’âme, pitance pour l’oiseau de passage, plancton pour qui croise au large – éclatement, diffraction, unité émiettée comme pain de poucet, fragmentation et dispersion en l’inverse chemin de la vie – ce qui était éparpillé rassemblé, ce qui était rassemblé éparpillé – sans rebond, dans l’abandon.