Ciel
gris plat triste – il fait moins froid, un peu en dessous de zéro et toujours cette lumière blanche et métallique, réfléchie par la petite neige d’hier qui a un peu tenu sur les toits.
Les signes avant-coureurs d’une cohorte
Un des intérêts majeurs de ce Carnet de notes est de suivre la progression du travail de Bergounioux, l’arrivée d’une idée, d’un thème, d’un livre. Les signes avant-coureurs d’une cohorte. Ainsi en ce qui concerne ce qu’il désigne comme l’extinction des passions, celle de la pêche, celle du fer, celle des insectes. Dans chacune il se sera jeté à corps perdu comme pour en épuiser tout le possible et ensuite il passera outre, constatant que les vieilles passions dont il était tourmenté dès le début ne l’arrachent plus à lui-même. (866) Cela ne semble pas pourtant ouvrir un chemin d’apaisement ni de sérénité ! Il parle de « congé » alors qu’il n’a même pas soixante ans !
Incertitude essentielle
« je suis en butte depuis le commencement et, avant cela, sans doute, dès mes vies antérieures, à une incertitude essentielle, à un conflit inexpiable, qui ne finira qu’avec moi » (878)
→ doit-on voir là un avatar de la notion de péché originel ? Cette tache que l’on porte non seulement depuis le début de soi-même, mais avant. Vies antérieures désigne sans doute, dans ce contexte, vie des lignées, remontées patiemment, auscultées, avec toute la question du territoire de naissance, de son arriération, de sa fin. Ce dont on hérite, que l’on porte et que l’on transmet sans doute.
→ noter toutefois que dans le cas singulier de Bergounioux, et si l’on veut rester dans le vocabulaire chrétien, on peut parler de miracle et de justification aussi, cette tache est devenu un incroyable moteur, une source noire d’énergie, elle a été à l’origine de livres importants et nombreux, elle a généré une exploration par l’écriture sans précédent. Chant du cygne d’un monde en voie de disparition, mais on sait aussi que ces chants-là sont parmi les plus beaux.
« Je suis un miraculé qui dirigea ses pas vers la grande ville où se trouvaient déposés des biens qui n'en sortaient jamais. J'occupe une position très inconfortable en ayant deux vies. D'un côté se trouve mon passé, et ses provinces arriérées, incultes. De l'autre, l'expérience seconde que j'ai faite à Paris. J'ai adopté l'idiome qui me paraissait répondre à cette situation contradictoire qui est mienne. Je parle sur la frontière incertaine où le temps et l'histoire m'ont conduit. » (extrait d’un bel entretien donné à l’Express en 2002)
Cathy
Quel contraste saisissant entre le « vieux » Bergounioux, tel qu’il se décrit et sa princesse mandchoue dont on a l’impression qu’elle a encore vingt ans. Belle description, on aimerait l’entendre comme une sorte de modèle, s’y reconnaître un peu : « c’est son sens et son goût de la vie, sa présence au monde, son énergie sûre, profonde, positive qui ont purifié l’air des mélancoliques pensées… » (878).
du livre
« un livre ne vaut pas tant par sa perfection formelle, même si elle en est le langage, le sceau indispensable, que par la puissance libératrice des pensées qui y sont enfermées. » (Pierre Bergounioux, L’Express, 2002, ibid.), à compléter avec cette autre citation : « La littérature, c'est bien cela : quelque chose qui, quand on l'a entre les pattes, rétroagit et nous change, fait de nous un nouvel homme. »
De la réalité précisément
et d’une forme de contradiction que je relève dans ces pages de Bergounioux. Il écrit : « je suis occupé du matin au soir, à lire ou à écrire [...] occupé de la seule réalité qu’on tire, par application, avec effort, de caractères imprimés sur du papier tandis que ce qui existe par soi, tout près, est scotomisé, inexistant » (907)
Or il me semble que le Carnet atteste d’une réelle immersion dans le réel, depuis l’étendage des lessives jusqu’aux travaux de sculpture avec le poste de soudure, depuis l’enseignement jusqu’au soin apporté aux enfants puis aux petits-enfants. Bergounioux ne donne pas du tout le sentiment d’être ce savant enfermé en chambre, déconnecté de la vie ordinaire. Même s’il passe comme il dit douze à quatorze par jour à lire….
Il semblerait plutôt qu’il y ait un jeu très subtil de déchiffrement mutuel du réel par le livre et du livre par le réel, que le réel qu’il trouve dans le livre et à ce titre ce qu’il écrit sur Faulkner est éblouissant, est en effet souvent plus réel que le monde qu’il voit à sa porte. Ou que la lecture en quelque sorte fait advenir le réel à sa réalité, le réalise. Mais encore une fois, le monde, il s’y frotte, ne serait-ce que via les transports en public et au demeurant nombre de notes attestent que s’il y lit et écrit beaucoup, il observe et écoute aussi ! Autrement dit l’image de professeur Nimbus déconnecté du monde qu’il a de lui-même me semble en partie contredite par ce qu’il écrit lui-même dans ses notes au jour le jour.