ciels
Hier et aujourd’hui, grand froid, -4° hier matin, -6° ce matin, très beau temps, très lumineux, vent du nord assez soutenu, accroissant le sentiment de froid. Toute l’Europe grelotte, jusqu’aux pourtours de la Méditerranée.
Le passé
Qu’est-ce que « c’est que le passé, quelle emprise il exerce sur nos destinées, quels travaux il nous prescrit, comment s’en affranchir, que sauvegarder, comment devenir soi, être au monde, vivre au présent. » (653)
→ par lapsus clavieri (!) ai tapé, comment être soir, au lieu de être soi. Bergounioux ne dit rien d’autre qui parle sans cesse et de plus en plus de la finitude, de la mort, de notre être pour mourir. La tonalité est de plus en plus sombre au fur et à mesure qu’on avance dans le temps. Un changement important se prépare, puisqu’il va abandonner le collège,après trente cinq ans de carrière, pour enseigner la littérature aux Beaux-Arts de Paris. Il est de plus en plus amer sur l’école, sur l’éducation, relève de plus en plus souvent des petits faits divers de la rue, la façon dont certains jeunes s’expriment, rient sans aucune raison et bruyamment, etc.
→ compte tenu de cette question, formulée si clairement ici mais dont on comprend bien qu’elle est le cœur même de toute son œuvre, on peut se demander pourquoi il fait si peu et si rarement, me semble-t-il, référence à la psychanalyse. Est-ce qu’il y a jamais songé, a-t-il lu les psychanalystes autant et aussi frénétiquement qu’il a lu tout le reste ?
Cruel
à propos de quelqu’un que je ne nommerai pas ici mais que lui nomme très clairement : « Mais nous n’avons pas les mêmes prémisses et il ne se soucie pas de définir les siennes »(679)
→ je trouve cette remarque très dure, car elle me semble, si je la comprends bien, excluante. En ce sens que qui n’a pas suffisamment réfléchi aux données de base, en étayant sa réflexion sur un immense savoir et des lectures presqu’encyclopédiques comme lui le fit, n’est pas vraiment habilité à discuter avec lui ou ses pairs… J’ai parfois éprouvé ce sentiment de ne pas en être dans ma pratique récente, plus de journaliste que de spécialiste ou d’universitaire… !
Mémoire et passé encore
« Je me demande s’il vaut la peine de se souvenir. Quelque chose de plus avisé que nous se charge, sans doute, à notre insu, de meubler la mémoire et d’ordonner l’oubli. Prétendre garder trace, comme je fais, de passé relève de l’enfantillage. Le temps se moque bien des fugaces occupants qui prétendent fixer son impalpable et tragique substance. » (673)
→ ce point me semble émaillé de contradictions (mais en noter la splendeur littéraire). Voir en premier lieu l’énormité de l’entreprise de ce Carnet, trois tomes à ce jour de plus de mille pages chacun et un relevé relativement précis de la trace des jours, dans ses aspects même les plus matériels, au point qu’on a l’impression que les deux enfants, Jean et Paul, sont nos neveux ! (On peut se poser d’ailleurs la question les concernant, de savoir comment ils vivent cette exposition de leur vie). Par ailleurs, si le temps et pour cause, se moque bien des fugaces occupants du bateau que nous sommes, quelles entreprises superbes et essentielles nous devons à ceux qui ont prétendu « fixer son impalpable et tragique substance », au premier rang desquels bien sûr Proust, mais aussi les biographes, les historiens, les archivistes et Bergounioux lui-même ! Sans ce passé, nous sommes encore moins que le très peu que nous sommes.
mutation anthropologique
Même s’il dit et redit qu’il s’est retiré du monde à 17 ans pour se consacrer à la seule étude, Bergounioux vit immergé dans ce qu’il appelle sa demi-vie, toute alimentaire, de professeur de collège. Et les réflexions qu’elle lui inspire sont de plus en plus fréquentes jusqu’à l’acmé constitué par son départ, non pas volontaire mais sur sollicitation des Beaux Arts de Paris, qui lui demandent de venir enseigner la littérature aux étudiants.
Les enfants « sont le jouet de leurs affects, absorbés en eux-mêmes, irrévocablement étrangers aux univers qui excèdent leur univers, à la possibilité de devenir, échapper à la fatalité » (680) à rapprocher de cette note, terrible si on veut bien l’entendre : « frappé une fois encore, et très désagréablement, de la mutation anthropologique en cours, de la dilution des qualités que j’avais la simplicité de croire inhérentes à l’humanité. » (671, à la suite de l’observation en immersion d’une foule en action lors d’un incident dans le RER).
→ phénomènes que Bergounioux analyse subtilement avec sa solide culture sociologique : « l’oppression matérielle engendre mécaniquement la pauvreté intellectuelle, l’exiguïté du revenu celle de l’esprit ».
→ encore une fois, alors qu’il se dit en marge de tout, il me semble donner dans ces pages, par ses observations sur le milieu scolaire, des clés qui permettent de mieux comprendre le monde qui nous entoure et tout particulièrement en effet, ces scènes dont nous sommes constamment témoins de groupes de jeunes hors d’eux, riant, hurlant, quasi hystériques dans un bus, sur un trottoir, complètement conditionnés. « L’action pédagogique rationnelle, publique est sans pouvoir sur ces âmes investies par la culture marchande. » (647)
Yi Sang et… Oliver Sacks
Avant-hier, choisi pour l’anthologie permanente de Poezibao, un poème très frappant du coréen Yi Sang, récemment introduit ou mieux introduit en France par Claude Mouchard, un poème sur le miroir.
« Le moi dans le miroir est toujours de sortie. Je tremble maintenant de peur devant ce moi dans le miroir. Le moi dans le miroir où est-il passé, quel complot ourdit-il contre moi ? » (lire l’ensemble du poème, dans Poezibao à la date du 1er février).
Or hier soir, dans le Monde des Livres, note sur le nouveau livre du neurologue Oliver Sacks dont j’ai déjà lu au moins deux ouvrages, dont j’apprécie les travaux, fascinants, mais pas toujours les livres que je trouve un peu superficiels, cherchant le sensationnel et ne donnant pas assez d’explications scientifiques, même vulgarisées.
L’article est de…. Jean-Claude Ameisen, je m’en aperçois après l’avoir terminé et cela fait remonter plusieurs souvenirs de lectures et de rencontres. « Son nouveau livre, L’œil de l’esprit, explore l’étrange beauté de nos mondes intérieurs, à la découverte de ce don mystérieux que nous appelons voir » (le Monde des livres, daté vendredi 3 février 2012). Et voilà ce qui me surprend tant, en regard du poème de Yi Sang : « dans son nouveau livre, Oliver Sacks nous révèle que depuis son enfance, il ne reconnait pas les visages. Ni les lieux. Ni même son visage dans le miroir. Les visages et les lieux sont pour lui, depuis toujours des labyrinthes sans fin dans lesquels il se perd » (ibid.)
→ le poème de Yi Sang comme ces mots ouvrent des perspectives vertigineuses. Se mettre devant un miroir et y penser, embarquement garanti dans un immense vertige, comparable à celui que peut engendrer certain questionnement sur sa propre identité.
→ Me vient aussi à l’idée que sans doute des mécanismes de ce type infusent la poésie de Ch’Vavar, lui donne son caractère mythique, légendaire qui apparaît si bien dans le feuilleton en cours dans Poezibao.