Ciel
Gris, une dizaine de degrés, rues vides, ouatures parties sur les routes, lundi de Pâques.
Balade, Benjamin, Pajak
J’entre un peu nonchalamment dans la contribution de Frédéric Pajak au dernier numéro de la Revue de Belles-lettres, pour être ensuite complètement prise par ce beau texte accompagné de dessins assez extraordinaires, le tout autour de Walter Benjamin, en une approche qui a quelque chose d’un peu mimétique par rapport à celle de Benjamin, petits éclats, fragments, compte non tenu de la chronologie…
Relevé les « constantes erreurs d’itinéraire » dont parle Benjamin à propos de ses déambulations, lesquelles bien sûr sont très significatives de la méthode et me font aussi penser à ce qui parfois advient, lorsque je me laisse entraîner par une autre forme de pensée, induite en quelque sorte par l’appareil de photo.
Les dessins de Pajak
sont très forts et difficiles à définir, comme s’il y avait quelque chose chez lui de la bande dessinée, une forme de stylisation mais aussi une étonnante précision, notamment dans le rendu des gestes et des silhouettes, à croire parfois qu’il travaille à partir de photographies. Un usage très fort du noir et blanc, beaucoup de noir, des hachures, mais aussi des à-plats de blanc très intense, qui sont la lumière obscure de ces images. Beau rendu des architectures, des lignes, notamment celles des bateaux (évocation du Catania, sur lequel Benjamin fit deux voyages, non sans se renseigner auprès de l’équipage sur tous les aspects de la vie du bateau…). Ces dessins allient une grande précision du trait et quelque chose de fantastique, qui n’est pas sans faire penser à l’univers de Piranèse. Il joue des oppositions aussi, comme dans l’image de la page 80, avec un premier plan travaillé de manière presqu’abstraite, c’est une matière et au fond le village très dessiné, c’est un paysage. Curieux alliage.
Ce qui intéresse Benjamin (via Pajak)
Pajak écrit « il se déclare intéressé par » après quoi il dresse une liste partielle des sujets d’intérêt de Benjamin : « il se déclare intéressé par la philosophie, par l’histoire de la littérature allemande, par l’histoire de l’art, par les études mexicaines [...] Il exerce une activité régulière de chroniqueur des publications scientifiques [...] plus tard, il effectue des travaux de philologue, de critique et de traducteur [...] il se déclare intéressé par la philosophie du langage, la théorie de l’art et la sociologie des arts plastiques » (Revue de Belles-lettres, 2012, 1, p. 74)
→ je me déclare intéressée par la musique, le piano, la littérature, la poésie, la philosophie, la botanique, la géologie, les papillons et les cailloux, la photos, les revues, l’Allemagne et l’allemand, la physique nucléaire, la lecture, les crayons et les stylos, les bateaux, les avions et les trains (mais pas les ouatures), etc.
Les trois grand métaphysiciens (Benjamin
d’après Benjamin, rapporté par Pajak, RBL, 78)
Ces trois grands métaphysiciens sont Kafka, Joyce et Proust.
Creuseur creusant (Benjamin)
« Creuseur creusant dans le creux des mots, jamais en reste d’une "contradiction à tout prix", il poursuit inlassablement une théorie nouvelle, celle-ci chassant celle-là, et celle-là celle-ci, et chacune se reformulant en une autre encore ». (Pajak, RBL, 78)
Une pensée vivante, donc, qui ne se laisse pas rigidifier par les étapes franchies…
Sur la critique (Benjamin)
« La tâche de la grande critique n’est ni d’enseigner au moyen de l’exposé historique ni de former l’esprit au moyen de la comparaison, mais de parvenir à la connaissance en s’abîmant dans l’œuvre » (en 1922, cité par Pajak, RBL, 80)
En partie contredite par : « Il ne peut y avoir une étude approfondie de Baudelaire qui ne se mesure avec l’image de sa vie. » (en 1938)
C’est que dit Pajak « entre ces deux approches, le temps a passé. Et Benjamin s’est comme expulsé lentement des histoires de la littérature pour analyser l’Histoire, la Grande Histoire, l’Histoire politique et sociale – et existentielle. » (RBL, 80)
Questions préoccupantes (Benjamin)
mais Pajak approche aussi les contradictions et les tensions de Benjamin qui se réclame du marxisme mais lit Bloy et s’abonne à L’Action Française, qui « ne s’indigne pas, ne se fâche pas » à la lecture de Bagatelles pour un massacre, le plus violent des trois pamphlets antisémites de Céline…
Méthode de Pajak, méthode de Benjamin
Il semble bien y avoir une sorte d’approche mimétique… Pajak procède par petits éclats de vie de Benjamin.
Et ces images sont troublantes aussi, car certaines ne sont pas sans évoquer l’iconographie fasciste ! Pajak qui écrit à propos de Benjamin « sa vie en miettes ressemble à ses fragments d’écriture qui le cachent et le révèlent. Petits récits, notes, essais, théories : ils forment au bout du compte une œuvre en forme de vie, une vie romanesque, un roman de la pensée et du paradoxe » (RBL, 93, sous un magnifique portrait de Benjamin par lui, Frédéric Pajak)).
Benjamin, visionnaire
« Pièce par pièce, nous avons dispersé l’héritage de l’humanité, nous avons dû laisser ce trésor au mont-de-piété, souvent pour un centième de sa valeur, en échange de la petite monnaie de l’actuel » (RBL, 92)
Bat le clapot
Bat le clapot en bas inlassable – surplomb mais tire le fil à plomb, cuves remplies, moteurs à plein régime, grain moulu, moulin et vent, voiles et ailles, échapper – mais le clapot bat à bas bruit sourd ressac : rappel incessant, dernier mot.
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