Ciel
Plutôt brumeux ce matin, 7°, hier un peu de pluie, de la brume, un temps gris et triste.
Lectures
Peu de temps pour, hormis des extraits des notes de Claude Mouchard et le Monde des Livres où je trouve un très bel article de Florence Noiville sur la biographie de Mandelstam par Ralph Dutli (traduction de Marion Graf). Dans cet article la journaliste met particulièrement l’accent sur la véritable rencontre entre l’auteur Ralph Dutli et Mandelstam auquel il aura consacré quasiment 25 ans de sa vie, dans un rapport que l’on pourrait presque dire d’amitié. Émotion aussi de voir qu’il a découvert Mandelstam quand il avait 17 ans, au lycée, dans une traduction en allemand de Paul Celan. 17 ans, l’âge aussi de la révélation de son projet à Pierre Bergounioux. L’âge des prises de conscience qui oriente définitivement une vie dans ces deux cas là. Age aussi où Oskar Pastior fut déporté en Union Soviétique.
« sangloter de la substance psychique » (Claude Mouchard)
Claude Mouchard dont je publie un jeu de notes saisissant, en un feuilleton pour Poezibao. Fierté de publier ces notes-là, dans leur complexité et leur originalité saisissantes… qui donnent le sentiment d’être entées sur quelque chose d’extrêmement profond.
« Ou des notes, vite, au moins virtuelles, vivement abouchées aux coupures, aux intersections du temps
et surtout buvant
entre sommeil/rêve et
réveil
: il faut qu’elles dérivent leur vie là
où les attentes ou doutes de la veille, se réouvrant
(dans la brusquerie des gestes pour se rhabiller..., luttant avec les tubes ou embranchements à odeurs que sont les vêtements...),
ne peuvent,
vaisseaux tranchés dans l’air,
que sangloter de la substance psychique »
→ ce sangloter de la substance psychique est bouleversant !
« Quitte des réclamations du réel » (Bergounioux)
« J’ai le sérieux des boursiers, des épiciers, d’humbles et graves choses à régler, des rapports matériels éprouvants, éprouvés à élucider – aux ravins, aux chaussées sinueuses et bombées, aux petites villes, aux lignes secondaires et aux gares routières, avec les complications, les fatigues, la mélancolie, les stupeurs, le désarroi et les rêves, aussi, qui en sont l’effet, la modalité subjective. Pour donner toute son attention aux seules propriétés d’un texte, effectuer, sur les mots, des expériences de laboratoire, il faut être à peu près quitte des réclamations du réel. » (Pierre Bergounioux, l’héritage, rencontre avec Gabriel Bergounioux, Argol, p. 158)
→ comme le souligne Magris aussi, ne jamais oublier les conditions de naissance de l’œuvre, son contexte, son époque, son arrière monde. Chez Bergounioux au demeurant, ces données sont présentes dans l’œuvre, notamment via les carnets….Et je crois qu’ici, Bergounioux s’en prend surtout à ce qu’il appelle des « jeux formels et autres exercices textuels » qui sont divertissement sélect pour citadins de vieille roche !
« Bifurquer dans mes propres possibilités » (Marielle Macé)
On n’est pas très loin ici des propos de Marielle Macé sur la lecture qui aura été sans doute ce qui aura aidé Bergounioux à s’éloigner de ce destin-là. Elle écrit : « Au cours de cette lecture [Michaux], je me trouve à mon tour orientée, contrainte à couper autrement en moi les qualifications, à changer mes articulations intérieures et mes seuils, à bifurquer dans mes propres possibilités d’être » (MM, 165)
→ ajouter donc à la longue liste des effets de la lecture, cela qui consiste à toujours remettre en mouvement. L’être tend à se figer, à se solidifier, me semble-t-il, par confort, par paresse, par inertie, par mouvement entropique. L’énergie vitale baisse, l’appétit de connaître aussi (vraiment ?) et la lecture est le moyen le plus simple, le plus accessible en toutes circonstances, le plus fort, le plus libre qui existe pour sans cesse se sortir de ces ornières-là du confort, du laisser-aller intellectuel, de l’autosatisfaction imbécile, de la bêtise. Elle permet de bifurquer dans d’autres possibilités d’être, qui sont toujours là, latentes, demandant à être développées (sens photographique avant tout, ici).
Elle est aussi l’outil par excellente pour « envisager la pluralité réelle, extraordinaire, des ressources et des modèles de subjectivation esthétique. » (MM, 165). Il s’agit de « ressaisir d’une façon partiellement intentionnelle son individualité, de répéter toutes sortes de modèles, mais aussi de les moduler, rediriger, d’en infléchir les traits, dans le maintien et la transformation desquels l’individu s’atteste et se reconnaît activement, en s’exposant, en engageant son identité dans sa façon même de la dégager. »
→ très forte dialectique entre affirmation, consolidation de l’identité d’une part et capacité de l’exposer à d’autres possibles, à la laisser ouverte aux vents de l’art et de la littérature, prête à en être informée, modifiée, orientée, voire même parfois réorientée. « Êtres temporels et mutatifs que nous sommes » ; riches des « ressources très richement différenciées qu’offre l’expérience littéraire (dans la médiation de formes multiples) aux dynamiques de constitution et d’interprétation des individus » (MM, 166)
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