Ciel
bouché, gris, pluie, temps doux, presqu’un peu lourd par moments, une quinzaine de degrés
Lectures
Milad Doueihi sur le numérique – Nicolas Pesquès et Juliau – Le Monde – un article en allemand sur l’orientation des aveugles par le biais de l’écho – un article en anglais sur Jacques Kerouac – Casati et Varzi toujours, sur l’identité (histoire des amibes, quelle est l’identité de chacune des deux parties avec division ? problème de l’inversion droite gauche ou haut/bas dans un miroir…)
Nouveaux gestes éditoriaux (Milad Doueihi)
« La fragmentation qui accompagne le numérique constitue un tournant culturel majeur, car elle met en scène un imaginaire lettré, hérité de nos pratiques savantes, désormais à la disposition de tous. Cette « démocratisation » va de pair avec la banalisation des gestes éditoriaux caractéristiques de la culture numérique dans son état actuel. Si le geste éditorial devient accessible, sous des formes incorporées aux plates-formes, il ne cesse d’exploiter des techniques classiques dans des contextes nouveaux.
(Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, p. 37)
→ la première partie de la citation complète celles données hier sur ce sujet du fragment.
→ Quant à la seconde, elle évoque fortement les pratiques mises en œuvre pour Poezibao : banalisation du geste éditorial, appropriation d’un outil pour monter un projet espéré cohérent autour d’un domaine, la poésie. Et bien sûr, accessibilité de tout cela pour des raisons matérielles : libre disposition de l’outil, non localisé géographiquement, coûts minima hors le temps passé à travailler au projet. Mais il est tout aussi vrai que dans ce projet, il a été et il est encore largement fait appel aux pratiques et compétences journalistiques élaborées dans d’autres contextes pendant des années ! Il s’agit bien de développer des techniques classiques dans un contexte nouveau, sur un support nouveau, qui peut prendre simultanément toutes les caractéristiques de ce qui auparavant en supposait de différents, autrement dit le journal quotidien, l’hebdomadaire ou le mensuel, la revue, etc.
Nommer (Nicolas Pesquès)
« J8 accentue la descenssion », dit Nicolas Pesquès (27). De quelle descente est-il ici question et où serait l’acmé ?
« Et quand on veut nommer ce qui aimante
on tombe dans le brouillon du corps » (28)
« ce qui aimante », superbe définition de ce que l’on pourrait appeler la pulsion poétique, cette induction qui se fait soudain ou progressivement, cette orientation qui crée un courant entre ce qui est pensé ou ressenti et une forme verbale, encore informe, mais appelée. Une forme verbale appelée. Quant à ce « brouillon du corps », on pense à ce méli-mélo, très physique en effet, en ce lieu où quelque chose parle, commence à tenter l’énonciation, tentative souvent vaine, poussée, confusion alimentant la confusion. Là seulement, sans doute, facilité (redoutable facilité !) absente. Un grouillement brouillon dont le ballon ne sort pas, quelque puissante que soit l’aimantation, le but.
Petite avancée (Pesquès)
Dans Pesquès, on ne peut aller vite, mais seulement avancer doucement. Son écriture est éminemment chemin et cheminement. Si trop vite, pertes multiples, genêts, cailloux, fragments de phrases, souvent opaques, fermés, qui demandent un peu de temps pour s’ouvrir au sens, pour révéler un de leurs sens possibles. Il y a un double mouvement pour le lecteur, avancement et attente. Le texte ne se donne souvent pas d’emblée, il faut l’observer, s’arrêter, le laisser venir, éclore. Il est refermé dans sa densité, comme une pivoine et ne s’ouvrira pas toujours.
Les phrases sont courtes, peu nombreuses sur une page, simples et comme dans une pelote, il faut tirer sur un fil et tirer loin, lent, long.
J8, saisir le monde par le langage (Pesquès)
J8, la première partie du nouveau livre de Nicolas Pesquès est bien un livre de deuil, un deuil confronté à Juliau, un deuil qui bute sur les mêmes effrayants paradoxes et apories que les précédents livres-juliau. Et que l’on pourrait résumer très grossièrement à l’incessante dérobade du dire devant ce qui est, colline, jaune, genêts, mort de la mère, un monde d’infinies sensations dont le langage est impuissant à appréhender et la teneur et l’affolante complexité. Mais il s’y essaye et l’acte de poésie est dans cette tension, cette tentative dont l’inéluctable échec est conscient. Car ce que traque l’auteur pourrait bien « être quelque chose qui ne dépend pas du langage » (15). Ce qui évoque fortement le premier débat proposé par Isabelle Butterlin, en son atelier philo en ligne : pouvons-nous saisir le monde par le langage ?
Et cela au point qu’il faudrait inventer un ou des mots ? Quid de cet étrange écre qui fait son apparition dans J9, écre qui n’est ni l’acronyme d’une ONG s’occupant de réfugiés et d’exilés, ni un col de montagne… mais bien quelque chose qui a à voir avec écrire, amputé de son i, de son jaune ? Écre sur lequel on bute, comme une scorie (ce pourrait être un des buts de cette introduction, parmi d’autres raisons d’être, d’écre !), un mot qui dans un premier temps gêne et ne convainc pas. S’habituer à écre ? Travailler la proximité d’écre et d’être, d’écre et d’un écrire amputé ?
Les mots et les choses (Pesquès)
Problématique centrale, axiale, pour Nicolas Pesquès. On la retrouve aussi bien ici : « ne jamais s’appuyer sur quoi que ce soit / qui aide à confondre les mots et les choses (25) qu’ici : « se retrouvent, se concentrent de dehors à dehors / le dense et le détail / avec une espèce d’énigme intime / comme chose et mot exactement » (49)
suite en deux
le chagrin, la forêt perdue, perdu d’être sans forêt, au cœur et loin d’arbres, si vite – comme foudroyé, place nette, plat, gris, terne et pluies à perpétuité, rouvrir les vannes pour tout petits canaux (larmes).
d’arbres, de sentes et de béton armé, passer outre la ligne de partage, comme elle obstinée avancer, tige, radicelle & rhizomes, filet d’eau, explorer, adopter, s’épandre et s’éprendre
Commentaires