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06 septembre 2012

Commentaires

Bonjour Florence,

La question que vous soulevez de façon à la fois étayée et personnelle mérite une discussion de fond, et vous y apportez des éléments importants, notamment la remarque selon laquelle la pratique intensive d'internet ne mine pas tant la capacité d'attention mais crée plutôt une "assujettion à des phénomènes de captation de l’attention qui échappent en partie au contrôle volontaire". C'est donc sur cette remarque éclairante que je voudrais centrer mon commentaire.

Permettez-moi cependant de commencer par un détour. Frustrée à juste titre de ne pas avoir reçu de réactions, vous l'ayez attribué (peut-être pour provoquer) au fait que toute description de phénomènes problématiques liés à internet susciterait un rejet. Or cela fait assez longtemps que le monde d'internet et celui de l'écriture numérique se sont emparés de ces questions, dont il y a par exemple une discussion détaillée dans "Après le livre" de François Bon (avec le concept important de "lecture dense"), mais aussi dans les réflexions dès les années 1990 sur la lecture sur ordinateur. Progressivement, a émergé je crois un début de réponse selon laquelle la clé de la conservation de la capacité de lecture dense réside dans deux éléments : l'écriture d'une part, et un ensemble de choix techniques et de pratiques personnelles d'autre part.

Pourquoi l'écriture (que vous pratiquez d'une façon dont elle me fait fortement douter que la dispersion et la fragmentation de l'approche dont vous estimez être affectée soit sévère ;-) ? Parce que l'écriture constitue un projet fil conducteur ou instructeur des pratiques de lecture. Donc, si nous réflechissons à une éducation précoce et au rôle de l'école dans l'art de vivre avec l'informatique et internet, l'écriture doit y jouer important. Je suis très frappé que lorsque Olivier Donnat dans son étude sur les pratiques culturelles des français note une diminution de la lecture en 20 ans et un quasi-doublement du nombre de personnes qui écrivent à destination d'un public ouvert, le premier résultat suscite une avalanche de commentaires et le second passe relativement inaperçu.

Autre enseignement d'ailleurs de son étude la remarque que les phénomènes aujourd'hui attribués à l'informatique et internet ont très largement commencé avant. C'est un point absolument clé, car contrairement à ce que nous autres citoyens numériques pouvons imaginer, nous sommes à l'apogée (c'est à dire au pire) de l'ère de la télévision et aux balbutiements de l'ère numérique. Ignorant les avertissements de John Condry ("Thief of time, unfaithful servant: television and the American child", http://www.jstor.org/discover/10.2307/20027158?uid=3738016&uid=2129&uid=2&uid=70&uid=4&sid=21101206648807 ), des générations de sociologues nous ont affirmé que la télévision ne changeait ni cognition ni raport au politique

Mais passons au fond. Si cette partie de votre diagnostic est comme je le crois très juste, comment pouvons-nous limiter "la captation de l’attention qui échappe en partie au contrôle volontaire" ? Raisonnons d'abord sur les dispositifs. La navigation dans l'information a des caractéristiques très différentes suivant la taille des écrans sur laquelle elle se déroule. Sur un écran d'ordinateur assez grand, elle installe des juxtapositions, alors que sur un smartphone, elle se traduit très largement par des successions, des remplacements d'un univers (application, site) par un autre. Les effets ne sont pas du tout ou rien, mais disons que la charge cognitive nécessaire au maintien de l'attention sur un smartphone est très nettement supérieure. Il y a des tas de formes de multitâches et certaines sont plutôt enrichissantes de l'attention et d'autres extrêmement perturbantes (d'une façon qui ne l'oublions pas peut tout de même être très bienvenue, j'ai passé tout ma scolarité à multi-tâcher entre cours et rêveries).

Ensuite, il y a la question de la prise en main des dispositifs de façon à limiter les captations de l'attention échappant au contrôle volontaire. Ici, n'oublions pas que cette captation a des ressorts externes autant qu'internes. Les ressorts externes sont la publicité et la logique commerciale des services en ligne, qui multiplient notifications, suggestions et compliquent à souhait le paramétrage permettant d'y échapper. Vous décrivez très bien les ressorts internes, y compris ceux qui résultent de l'abondance de l'information. Les humanistes ont éprouvé le même vertige au 16ème et 17ème siècle (cf. Ann M. Blair, "Too Much to Know: Managing Scholarly Information before the Modern Age). Les générations actuelles (y compris les notres) sont des générations d'orphelins numériques (http://paigrain.debatpublic.net/?p=4464) qui n'ont eu aucune guide de la part ni de l'école, ni de leurs parents pour s'approprier l'espace numérique. De la l'importance essentielle de votre question de fond : quelle culture numérique aiderons-nous nos enfants et concitoyens à construire ? J'y rajouterai une autre question : comment nous laisserons-nous éduquer par nos enfants ?

Chère Florence !

Votre article sur le butinage internet est magistral … et bien entendu il y aurait beaucoup à discuter – ce à quoi je renonce ! …


Pour se faire une opinion il faudrait pouvoir réellement juger sérieusement ce qui se passait auparavant … s’en souvient-on encore ?
On ne se souvient que de l’exemple des grands esprits. Ou de nos meilleures périodes.

Je pense à mes errements en bibliothèque, à l’époque où j’étais physico-chimiste … c’était encore pire !
Et l’offre ! bien plus folle ! Et là, on pouvait en jauger le cubage …
Il m’est parfois arrivé de remonter à des articles fondateurs de 1900 … quelle émotion ! Toucher le papier qui a été imprimé du temps des pionniers qui concevaient ces théories, qui expérimentaient en avançant dans le noir ! Quelle surprise aussi de constater la proximité de ce passé qui semblait préhistorique …

Pour ma part je n’ai pas souvent terminé de livre … et par contre il en est que j’ai travaillés à de nombreuses reprises (exemple le traité d’harmonie de Schoenberg … qui n’avait pas la pédagogie d’un Gauldin … ce dernier d’ailleurs que je n’ai lu alors qu’assez vite … alors qu’il aurait été le premier livre d’harmonie idéal … mais avant que Schoenberg soit accessible ici, les livres disponibles étaient presque impossibles à utiliser sans suivre de cours – c’était voulu je pense.)

Pour la poésie, la littérature, la philo, etc : certains livres, je les survole, pour avoir une idée … j’aime d’ailleurs les anthologies. D’autres, j’y reviens plusieurs fois, les lisant dans le désordre le plus total. Même des romans, je les lisais dans le désordre, puis je relisais tout dans l’ordre … bizarre n’est-ce pas !

Vous avez raison d’insister sur l’enfance … authentique mais infantile. On ne peut pas devenir complètement adulte, sous peine de castrer le meilleur de notre nature.

Tous ces désordres produisent un bouillon de culture où des idées peuvent naître … de certaines idées naissent des projets, qui se nourrissent aussi du bouillon de culture … mais qui nécessitent aussi soudain une discipline très rude ! Pendant des mois ! Dans ces périodes tout est différent.
Je défendrais volontiers cette alternance.

A bientôt !

B.

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