Judith Butler et le prix Adorno
Parmi mes lectures, plutôt des articles sur la liseuse hier soir. Et en
particulier un article (en allemand) sur la
contestation que suscite l’attribution du prix Adorno (décerné seulement tous
les trois ans) à Judith Butler (en raison de son engagement pro-palestinien). L’article
présente bien les faits et les composntes de l’habituel amalgame imbécile entre
une contestation de la politique israélienne et l’antisémitisme. D’autant que
si j’ai bien compris, Judith Butler a des ascendances hongroises et qu’elle est
juive.
[Et une de ces conjonctions née de la nature de l’information contemporaine,
puisqu’hier a été inauguré le mémorial du Camp des Mille à Aix-en-Provence]
Je déplore ces confusions qui nuisent tant à la cause de tous les mouvements et
peuples concernés. On doit pouvoir contester la politique souvent brutale et
invasive d’Israël (même si on en comprend les raisons) sans pour autant être
soupçonné d’antisémitisme. Cela n’a rien à voir (même si certains, bien
entendu, se font un plaisir de masquer leur antisémitisme dans cette
contestation, rien n’est simple)
NB : je trouve sur un site qui ne me semble pas lui-même exempt de tout
dogmatisme un point de vue détaillé autour de cette affaire et surtout,
surtout, une traduction de la réponse de Judith Butler à ses détracteurs par….
Elisa Trocmé.
J’en extrais ce passage : « J’ai appris, et j’accepte, que nous
sommes appelés par d’autres et par nous-mêmes, à répondre à la souffrance et à
réclamer, à œuvrer afin qu’elle soit soulagée. Mais pour ce faire, nous devons
entendre l’appel, trouver les ressources permettant d’y répondre, et parfois
subir les conséquences d’avoir parlé comme nous le faisons. On m’a enseigné à
chaque étape de mon éducation juive qu’il n’est pas acceptable de rester
silencieux face à l’injustice. Une telle injonction est difficile à mettre en œuvre,
car elle n’indique pas exactement quand, ni comment parler, ni comment parler
de manière à ne pas produire une nouvelle injustice, ou encore comment parler
de façon à être entendue et compris clairement et justement. Ma position
actuelle n’est pas entendue par ces détracteurs, et peut-être cela ne
devrait-il pas me surprendre, car leur tactique consiste à détruire les
conditions d’audibilité. » (lire la
lettre de Judith Butler)
Une autobiographie intellectuelle
Très bel article de John E. Jackson sur le livre de Wismann, envoyé par un
de mes lecteurs du Flotoir. Jackson
écrit notamment : Penser entre les
langues est cette chose très rare, une autobiographie intellectuelle,
écrite par un véritable penseur qui pense en racontant ou, si l’on préfère, qui
raconte pourquoi sa pensée a pris, au cours de cinq ou six décennies, la forme
qui est la sienne. »
Celibidache, ni volonté propre ni ego
« Rien de ce qui est dans la musique ne peut être réalisé par la
volonté propre, par l’ego » (La Musique n’est rien, 301)
→ C’est bien toute la difficulté ! Et la justification de l’immense
travail pluridisciplinaire que doivent accomplir les interprètes(mais sans
oublier la musique, ce qui est parfois le cas !). Lu hier un point de vue
très confus sur la question du solfège. Il vaudrait mieux dire la formation
musicale, voire auditive et y incorporer le solfège. Dont l’évidente nécessité
ne peut être mise en cause, si les moyens pédagogiques pour l’enseigner devraient
souvent, eux, être réexaminés. Pour cesser d’en faire une chose rébarbative (on
pourrait dire exactement la même chose de la grammaire) et un pensum. C’est la
racine, la base de l’apprentissage de la musique, sans quoi rien n’est vraiment
possible. Et il me semble qu’à l’heure actuelle toutes sortes de moyens peuvent
être mis en œuvre pour faciliter cet apprentissage et en faire quelque chose de
passionnant pour les plus jeunes. Oui bien sûr, lecture des clés de sol et de
fa, apprentissage du rythme, formation de l’oreille (évaluer l’écart entre deux
notes, le plus finement possible), tout cela est nécessaire et je ne sais que
trop ce que j’ai perdu à ne pas l’avoir appris jeune. Et quelle difficulté il y
a à faire ces acquisitions à l’âge adulte.
Mais pour en revenir au propos de Celibidache, c’est qu’une fois tout cela
appris et digéré, fait sien, il faut arriver à oublier. Il faut en effet un
retrait très particulier de la volonté et de l’ego lors de l’exécution d’une pièce.
Cela implique d’être très sûr de soi, de ne pas s’accrocher à la partition et
de pouvoir laisser le vrai sens musical prendre les rênes et conduire la
musique, du début jusqu’à la fin. Celibidache le dit souvent, intense préparation
préalable, lâcher prise total lors de la réalisation. Et à défaut de pouvoir le
faire sur des pièces de grande envergure, commencer par le faire sur de toutes
petites pièces, ou sur de petites sections dans une pièce. Pour pouvoir l’éprouver,
réellement. C’est indispensable.
Entre l’allemand et le français, 1
(Wismann)
J’en reviens à Heinz Wismann qui aborde le chapitre pour moi le plus
parlant de son livre « entre l’allemand et le français », notant d’emblée
que « penser entre les langues exige de traverser des grammaires parfois
antagonistes ». Il montre ensuite la genèse de cet allemand (il parle ici
de la langue codifiée, le Hochdeutsch
et non pas des dialectes) et précise que « la langue épurée est si
difficile que l’on évite de la pratiquer dans la situation de communication
immédiate ». Belle mise en garde et belle invite à oser parler, au besoin
en faisant fi de la trop stricte observance des règles et notamment de celles
de la construction des phrases. Et si on a encore un doute, Wismann nous dit qu’il
« est impossible d’improviser correctement en Hochdeutsch ». Et pourquoi ? Parce que la langue « est
entièrement soumise au principe générateur de la syntaxe »
→ il faut s’y arrêter un peu et confronter cela à l’expérience concrète et
vécue que l’on peut avoir de l’apprentissage de cette langue. Et de ce qu’elle
peut révéler sur sa propre langue, avec son fonctionnement si différent. Et
aussi, pour parler un peu trivialement, de ce que cela peut faire comme effet dans
la tête, d’être un locuteur français ou allemand… on pourrait presque
caricaturer et dire qu’on comprend mieux ainsi l’obsession de rigueur
budgétaire dont les Allemands font preuve actuellement.
Wismann dit aussi que l’allemand est soustrait aux idiomatismes. Ce qui est
pour moi un peu obscur. Veut-il dire qu’il a moins de tournures et d’expressions
toutes faites que l’anglais ou le français ? Qu’il est plus difficile de
recourir à des expressions toutes faites ? Ce qui compte surtout en
allemand ce sont les verbes et « la syntaxe s’appuie toujours sur le verbe
qu’il s’agit de spécifier. » Les choses deviennent encore plus claires
lorsque Wismann explique que « la réalité, c’est l’action verbale [...] l’allemand
désigne la réalité du nom de Wirklichkeit,
terme indiquant qu’il s’agit bien d’une action (le terme wirken signifie agir au
sens très général, et donne également le substantif Werk, œuvre, ouvrage) » et point d’orgue de la démonstration :
« La langue exprimer la manière dont on se représente l’action sur la
réalité ».
→ clé pour comprendre un peu comment fonctionne la langue allemande, bien mais
peut-être aussi la manière d’être des Allemands, avec ce souci d’emprise sur la
réalité.
Et tenter d’imaginer ce qu’il en est de la sienne, le français et comment on
pourrait reformuler cette phrase si l’on parlait de la langue française…
Judith Butler : en effet il n'y a pas de mode d'emploi pour trouver ce qui est bien et ce qui est mal: on ne sait quand ni comment parler, on ne sait comment éviter de créer des injustices. Dès qu'on agit on peut être le pot de fer qui brise le pot de terre (involontairement, comme dans la fable). Seule une quête critique constante peut améliorer la vie. Les moralistes l'ont toujours dit ... mais c'est assez révoltant: dans l'action, le bien est difficile à trouver, et le mal qu'on fait est difficile à voir. Pas impossible, mais on est obligé d'y mettre du talent ...
Rédigé par : Benoît Moreau | 11 septembre 2012 à 17h18