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Rédigé par Florence Trocmé le 11 décembre 2012 à 10h33 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Lectures
Georges-Arthur Goldschmidt, à l’insu
de Babel, CNRS Éditions, 2009 – un article de Michel Serres (sur la liseuse,
article paru dans le Monde en mars 2011 et qui montre le changement complet de
monde qui est celui des générations qui entrent aujourd’hui dans le système
éducatif par rapport aux modèles sur lesquels est construit ce dernier.)
De la mise en espace du poème
Eu beaucoup à travailler hier sur
la question de la reproduction des textes pour Poezibao. Ce qui me renvoie à cette difficile question de la mise
en espace du poème. J’ai toujours eu spontanément une suspicion devant les
mises en espace complexes, sauf dans le cas de la poésie dite visuelle (reçu
récemment de superbes livres, pas encore explorés, de Pierre Garnier). Toujours
eu le soupçon que c’était trop souvent un artifice et qu’un poème devait se
tenir tout seul, sans blancs, sans effets typo, etc.…. je sais bien que Mallarmé…
du Bouchet… Reverdy…. Sans doute ai-je une vue trop étroite et trop limitée du
poème dont je voudrais qu’il soit simplement un amalgame de mots, puissant en
lui-même, doué d’une force intrinsèque, quels que soient la présentation, le
support. Avec en question sous-jacente : quid dans l’urgence, dans le
désespoir, est-ce qu’un Mandelstam ou une Tsvetaeva se sont préoccupés de cela ?
La réforme de l’orthographe allemande
Je note ces propos de G.-A. Goldschmidt
sur la réforme de l'orthographe allemande, alors même que je dois essayer de
comprendre le livre de Reiner Kunze, Die
Aura der Wörter (L’Aura des mots)
dont je sais qu’il est une critique de cette réforme et surtout de ses raisons
d’être : « à partir de 2005, l’allemand fut l’objet d’une réforme
orthographique inventée pour de douteuses raisons “pédagogiques” et
commerciales, qui en a détruit d’importantes zones de sens » (à l’insu de Babel, p. 6).
À l’insu de Babel
À peine entrée dans ce livre, je
comprends que je suis de nouveau au cœur de ce sujet si important pour moi :
la question de l’allemand et du français, de leurs rapports, de leur
confrontation et surtout en quoi, plus fondamentalement, une langue dit quelque
chose de celui qui la parle. G.-A. Goldschmidt évoque son éducation dans les
deux langues et se propose dans ce livre de les confronter : la langue
allemande, la toute première langue, celle des expériences fondatrices de l’enfance,
« langue de l’éveil et de l’émerveillement » mais aussi « celle
de l’expulsion et de l’exil, celle au moyen de laquelle fut mise en place la
Shoah » et la langue française qui fut « celle de l’accueil, de la
préservation et de l’accomplissement. » (9)
Le potentiel d’une langue
« Toute langue à toujours de
la réserve en avant d'elle-même, elle peut toujours en dire plus qu'elle n'en
dit. Les autres langues la révèlent à elle-même d'avoir ce qu'elle n'a pas et
l'inverse » (7)
→ C’est pourquoi il est si fécond d’apprendre une langue à l’âge adulte avec à
l’arrière-plan une préoccupation linguistique (même si aucune formation, et si
peu de connaissances dans ce domaine). Cette expérience cruciale de tenter de
calquer dans l’autre langue le déroulement de sa pensée et de se rendre compte
que c’est impossible, qu’il faut biaiser ses stratégies énonciatives
habituelles (il faut faire la part bien entendu aussi de son incompétence. Il
en va ici comme en musique, plus on progresse, plus on se rend compte du
gouffre abyssal qui sépare d’une simple aisance, sans parler d’une maîtrise). « Quand
je passe par l’autre langue, je perçois physiquement la pesanteur, les contours
de ce que je veux dire et je sens bien, si cela fonctionne ou non, si cela “colle”
ou ne colle pas. » (25).
→ Apprendre une autre langue, de façon un peu réfléchie, c’est aussi penser
autrement sa pensée.
L’oreille pour l’autre langue
Cette oreille que l’on peut avoir
pour l’autre langue, pour son fonctionnement (avec cette dimension
supplémentaire de la langue apprise à l’adolescence et que l’on a laissé s’endormir,
qu’il faut réveiller en quelque sorte, réanimer, à laquelle il faut rendre corps).
Le passage de l’exploration intense de l’univers de la musique pendant toutes
ces années de l’entre, et pas seulement lorsque la musique allemande était
chantée…C’est donc avec une sorte de jubilation et de gourmandise que j’entre dans
ce livre. Trouvé un peu par hasard en découvrant les richesses de la
bibliothèque de l’Institut Goethe, et notamment ses nombreux livres en
français.
De la traduction
Et je pense à ce fait majeur que
tant de grands poètes sont aussi des traducteurs. Comme si l’interrogation de l’autre
langue, sur l’autre langue, la tentative de traduire, son échec obligé étaient
indispensables à la connaissance des ressorts de sa propre langue. « Toute
traduction est la tentative, toujours échouée, de faire qu’un texte soit le même
dans l’autre langue [...] cela résiste toujours [...] toute langue est sa
résistance à la traduction, sa fermeté face à la langue de transposition et
pourtant cette langue d’accueil traduira le sens
de ce qui est dit dans la langue de départ. Tout ce qu’on dit dans une langue
se dit aussi dans une autre car les langues sont “l’autrement” du même. » (16)
→ je ne peux m’empêcher de voir là une forme de contradiction dans l’analyse. Il
y aurait dans chaque langue quelque chose qui n’appartient qu’à elle et qui est
le pendant de ce qui est spécifique à celui qui la parle. Cet autrement du même, en effet, mais ne
restera-t-il pas toujours un autrement, que la langue de transposition ne
pourra jamais « rendre ». Et la langue ne finit-elle pas par induire
(et/ou mettre au jour) entre ses locuteurs et ceux d’une autre langue des
différences qui sont en réalité incompressibles ? On peut aussi dire que
toute langue, y compris la sienne est défaillante, toujours, par rapport à la
réalité (repenser ici aux propos de Jean François Billeter dans Un Paradigme). Qu’on peut rapprocher de
ce propos de Goldschmidt : « ce qui sauve le langage, c’est qu’il y
ait tant de langues, c’est que tout soit toujours à recommencer, à retraduire ».
(17) car « ce qu’on écoute dans une langue, c’est ce qu’elle suscite, ce
qu’elle n’a pas encore dit, c’est moi en avant de ce que je vais dire »
(17)
Autre remarque de Goldschmidt : « c’est par ce qui la différencie des
autres qu’une langue se découpe par rapport à une autre et apparaît comme ce qu’elle
est, mais cela seulement aux yeux et aux oreilles de qui en connaît plusieurs.
Le “locuteur” monolingue devine de même cet autrement, mais en quelque sorte
muet, sans autre modèle de découpe. » (24) : pour cela que les poètes
sont des traducteurs ?
Une langue concrète
Je retrouve le propos de mon
professeur de l’an dernier, disant que l’allemand était une langue très
concrète (j’y ai souvent pensé dans mes tentatives, parfois quelque peu
désespérées, pour retenir du vocabulaire !) Goldschmidt dit lui « la
langue allemande toute entière vouée à l'expression sonore et visuelle de
l'espace. » (10) ce qui n’est pas sans écho pour l’apprentie confrontée à
la difficulté d’user à bon escient des innombrables prépositions de l’allemand,
de bien faire la différence entre le locatif et le directionnel, etc. etc. !
« La langue allemande repose [...] sur des indications matérielles, sur
des articulations qui impliquent le corps de façon élémentaire [...] mais c’est
aussi un corps descriptif auquel manque souvent la consistance érotique et
sensible. De plus la délimitation relative des acceptions, leur exactitude
concrète peut favoriser une tendance allemande à ne rien faire à moitié, à
aller jusqu’au bout, jusqu’au fond des choses (Grund, gründlich) sans pouvoir s’arrêter en chemin. (11)
→ (je dois être allemande, « quelque part » !!!)
Après une analyse du passé, le passage par le stade constatatif, puis explicatif
du monde, Goldschmidt montre le changement dans la lisibilité du monde qui est
à l’œuvre depuis la « mort de Dieu » : « ce changement dans
la lisibilité du monde met à nu la véritable nature du langage. Non seulement
le langage n’a pas pour fonction de représenter le réel, mais par nature il est
en décalage, il ne coïncide pas avec ce qu’il est censé dire. Le langage est ce
qui ne colle pas, il est ce qui boîte, alors que jusque-là on le croyait sur
parole. S’il y a langage, c’est qu’il y a séparation (Spaltung). La “refente” était dans la nature du langage, mais
restait invisible, tant que la pensée d’harmonie n’était pas remise en cause. »
(19)
→ S’il y a langage, c’est qu’il y a
séparation : c’est vrai aussi ontogénétiquement : le langage
accompagne la séparation d’avec la mère, le désengagement de la fusion.
Bande passante
La langue commence par le « bruit
que cela fait » (23).
→ Il suffit de faire l’expérience dans l’espace public d’écouter des locuteurs
d’autres langues et c’est d’autant plus saisissant qu’on ne comprend pas un mot
de la dite langue !
Mais il y a plus surprenant. Goldschmidt écrit que la bande passante de l’allemand
et du français sont différentes : « entre 250 et 3000 hertz pour l’allemand
et seulement entre 100 à 2000 hertz pour le français ». Moins d’aigu donc,
un peu plus de grave pour le français. « comme si l’une jouait sur les nuances
et l’autre plus sur la “couleur” (la hauteur des sons) (23)
©florence trocmé
Rédigé par Florence Trocmé le 11 décembre 2012 à 10h31 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Lectures
Hélène Sanguinetti, Et voici la
chanson ; W.G. Sebald, Les
Emigrants.
Concert d’Avent
Très beau concert hier, à l’église de la Madeleine : antiennes et
chants de l’Avent et de Noël par le chœur de la chapelle du Queen’s College de
Cambridge. Programme construit comme en arche autour de trois versions de O Magnum mysterium, pièce grégorienne
issue des Matines de Noël et mise en musique par de très nombreux compositeurs.
Ici d’abord Gabrieli en ouverture, puis Poulenc et enfin Morten Lauridsen (né en 1943), à
la toute fin du concert. Deux pièces d’orgue de Bach et de Gigout (Rhapsodie
sur des thèmes traditionnels de Noël, en particulier me semble-t-il Joseph est bien marié et adeste fideles….
Mais ce que je voudrais surtout évoquer ce sont les impressions vécues pendant
ce concert. En premier lieu, l’effet que j’appelle « puits du temps »,
cette sensation, très concrète, d’être penchée sur un grand puits profond, tout
en étages et d’entendre monter de là les voix. Qui parlent, qui appellent même
parfois. La musique chantée a capella
du Moyen Age et de la Renaissance, mais aussi certains instruments de ces
époques provoquent invariablement ce décalage temporel, à la fois très curieux et
merveilleux au sens premier du terme !
Evoquer aussi de la question des résonances. La Madeleine est réputée très
réverbérante, certains le déplorent, pas moi, si sensible aux échos, à la
réflexion du son, à la façon dont il est accueilli, tangiblement, par le lieu. Hier
les voix me semblaient venir de partout, de là d’où elles venaient réellement, le
chœur de l’église, mais aussi de la tribune d’orgue alors même qu’aucun
chanteur ne s’y trouvait, du fond de l’église, des côtés. Le son semblait tourbillonner.
Avec induction à trois reprises de phénomènes très particuliers, mais qui m’ont
semblé tellement évidents que forcément recherchés par les compositeurs :
dans une pièce de Bob Chilcott (2004), O
antiphons, comme des sonorités de cloches…ou bien dans la pièce de Herbert Howells,
A spotless rose, de beaux effets de
spatialisation et chez Sillas Wollston
(le chef de chœur) un intense effet de bercement.
En contraste intense, dehors, l’agitation des grands magasins en temps de fête,
la cohue des voitures et sous les pieds, dans l’église même, la vibration du
métro. Et à l’intérieur, comme un autre puits, spatial cette fois, grand nef
sévère et sombre, point lumineux du chœur, derrière soi l’immense orgue de Cavaillé-Coll,
dont la puissance et les graves me transportent régulièrement.
Eu le sentiment à plusieurs reprises, sans doute en raison de l’excellence du chœur,
de la pureté des voix hautes, de la parfaite justesse de l’ensemble que le son
était comme travaillé, sculpté sur place (avec donc participation active des
murs de l’église) et que la musique tantôt contemplait ce mystère dont il était
question ou bien le sondait, le scrutait. Ce fut très évident dans ces trois
versions anciennes ou contemporaines du O
magnum mysterium. Et profondément émouvant en dehors de toute référence
religieuse.
Poussière (Montages : H. Sanguinetti
et Sebald)
« Poussière peine infinie profonde infiniment sur la place »
et
« Comme il applique les couleurs en grande quantité et qu’au cours de son
travail, il ne cesse de les gratter sur la toile, il s’est accumulé sur le revêtement
du sol une croûte de plusieurs pouces d’épaisseur, mêlée de poussière de
fusain, en grande partie déjà solidifiée mais devenant plus fine sur les bords,
qui ressemble par endroits à une coulée de lave, et que Ferber prétend être le
seul vrai résultat de ses efforts incessants, autant que la preuve tangible de
son échec. »
Hélène Sanguinetti Et voici la chanson,
Éditions de l’Amandier, p. 15 et W.G. Sebald, Les Émigrants, Babel, p. 189.
Hélène Sanguinetti
Joui et joug, comme deux personnages… on aurait envie d’ajouter sont dans un bateau en raison d’un fond
de comptines et contes très présent me semble-t-il mais ils font songer aussi
aux personnages beckettiens. En cela qu'ils sont comme mythifiés ?
L’histoire du Cap Arcona
Je découvre dans le livre d’Hélène Sanguinetti la tragique histoire du
paquebot Cap Arcona. À bord de ce navire
de luxe, ancré au large de Lübeck, furent transférés puis parqués dans des
conditions atroces des milliers de déportés du camp de Neuengamme que les SS
comptaient soustraire à l’avancée des Alliés. Ces derniers ignoraient qui se
trouvait à bord du paquebot lorsqu’ils le bombardèrent dans la nuit du 3 mai 1945,
faisant des milliers de morts. Certains déportés qui avaient réussi à sauter du
bateau, furent assassinés dans l’eau soit par des tirs alliés soit par des tirs
allemands venus de terre. Sept mille trois cent déportés périrent. L’histoire
du Cap Arcona est relatée au cœur du
livre d’Hélène Sanguinetti, sous ce titre qui est aussi celui du livre « Et
voici la chanson ». N’ayant pas fini le livre, je ne peux encore dire si
mon intuition que c’est le foyer du livre est juste.
Tangiblement (Hélène Sanguinetti)
Comme un brouillard de légendes et d'histoires immémoriales toutes mâtinées
de comptines et jeux de langue. Impression de levées successives des cartes
d'un jeu de bataille, tous temps mêlés avec joui
et joug pour ordinaire du jour ?
De nombreux matériaux pétris, des références aussi sans doute : on pense ainsi à Reznikoff, p 38.
Il y a une forme de cruauté mais pas sadique. Celle de la vie. Celle du loup
qui mange la biquette.
Deux citations qui me semblent représentatives :
« joui de voix joui de tiède gorge / à petits pffuiffffsss on dit cela / cela
ne veut rien dire riendirequoi RIEN » (42)
ou bien
« Il y a parfois délice, / à recueillir Naïves images à faire entrer / du
cœur [...]
(50)
Ces rapprochements (Sebald,
Wittgenstein, Cixous, Mouchard…)
Sebald, dans Les Émigrants,
évoque (p. 196) un lieu où habita son héros, Ferber : Palatine road, n° 104, à Manchester,
où avait vécu en 1908 un jeune homme de
vingt ans se destinant à des études d’ingénieur du nom de Ludwig Wittgenstein.
Je me souviens alors de l’histoire du « Sommier de Benjamin », relaté
par Hélène Cixous dans Hyperrêve.
Puis un peu plus loin, la description magnifique du retable et de l'art de
Grünewald me renvoie à ce passage du
feuilleton de Claude Mouchard : « l’entre nous... non : l’entre tous... là... sur place... ne
fut plus que Grünewald
vallée de boue verte toxique
au goût, à jamais,
de haine humaine »
Rédigé par Florence Trocmé le 10 décembre 2012 à 19h45 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 09 décembre 2012 à 13h33 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
« Insistance de
la poésie » (séminaire de la Maison des Écrivains)
Hier séminaire dans le bel
auditorium du Petit Palais, sur le thème « Insistance de la poésie ».
Je n’ai assisté qu’à la deuxième partie de la journée. Isabelle Garron avait préparé de très belles questions pour la
présentation de Poezibao, infiniment
plus subtiles que celles que l’on me pose d’habitude ! Laquelle
présentation était programmée en toute fin de journée, ce qui ne laissait rien
augurer de bon. Qui s’est produit… un retard d’une heure de tout le programme
et pour Isabelle et moi une interruption brutale après un temps très court…. Parmi
les intervenants qui nous ont précédées, David Christoffel et Michaël Batalla
pour présenter un travail de Vincent Tholomé (vidéo d’une performance), qui a
suscité un débat sur les frontières de la poésie, avec les habituels débatteurs
dont certaines prennent la parole surtout pour … l’avoir ! (pas tous
heureusement) et une table ronde autour de la diffusion de la poésie avec Nuno Júdice
(qui a parlé de la réception de la poésie au Portugal), Djamel Meskache
(Tarabuste), Isabelle Sauvage (éditions Isabelle Sauvage) et Patrizia Atzei qui
anime les éditions Nous. Belle évocation par D. Meskache et I. Sauvage de leur
travail d’imprimeur, de la typographie. Réflexion sur ce point à prolonger sans doute avec Isabelle Garron qui a travaillé longuement la question de la typographie au travers de l'oeuvre de Reverdy.
Lire ses contemporains (Canetti)
« Tu dois lire aussi tes
contemporains. On ne peut se nourrir uniquement de racines. » (Elias
Canetti, Notes de Hampstead, 40)
→ la nécessité de s’ancrer en aval et de se projeter en amont, lire les
classiques, lire ses contemporains. Mon débat avec mon très jeune ami allemand :
dois-je m’informer de l’art contemporain qui me rebute, me demande-t-il de
façon récurrente… ? alors qu'il aborde ses études d'histoire et de sciences politiques à Tübingen et ma réponse, pour le moins catégorique (!) : l’art contemporain est nécessaire
à la compréhension du monde. Et on peut peut-être analyser son propre rejet éventuel
de cet art contemporain pour comprendre ce qui nous heurte dans le monde. Dont
la puissance des forces manipulatrices à l’œuvre ne nous permet pas forcément
de prendre conscience, car elles nous projettent dans l’immédiateté et dans une
sorte de fuite en avant, qui tue la pensée profonde. L’art peut être un moyen
de s’arrêter sur ce qui est à l’œuvre, en jeu, et cela d’autant plus qu’on le
rejette. Que nous montre-t-il de ce qui est en train d’advenir, dans sa
complexité ? Là aussi, point crucial, tout est fait pour évincer la
complexité, bien trop difficile à prendre en compte et surtout susceptible d’engendrer
une pensée plus mobile, plus ouverte, plus subtile… rien de tout cela
franchement compatible avec la visée du marché ! Je pense donc je ne
consomme pas !
Se laisser déstabiliser
(Canetti)
Et cette autre remarque de Canetti
va dans le même sens : « On n'apprend que de ceux qui sont
complètement différents de soi. La parenté vous assoupit. » (41).
→ Si je suis toujours le fil de ce que j’aime et comprends déjà plus ou moins
implicitement, comment avancer ? Si je joue toujours les mêmes
compositeurs, comment comprendre d’autres aspects qui ne sont pas présents dans
leur œuvre ? Il est bon de se frotter à la résistance, dans tous les
domaines ! Si je ne visite qu’une époque de l’art, dans laquelle je me
sens confortable, comment comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans la pensée
et la sensibilité de l’humanité ? C’est de l’immense pluralité du monde,
des mondes, que peut naître une approche non sectaire, pas trop dogmatique,
capable de diverger par rapport à la doxa et au matraquage du prêt-à-penser (qui
ne se trouve pas toujours là où l’on croit, l’écoute de certaines émissions de France
Culture est à ce titre édifiante. Comme pour les discours politiques : on
pourrait écrire toutes les répliques à l’avance. J’ai d’ailleurs signalé dans
le scoop.it franco-allemand cette semaine un amusant petit programme informatique qui génère à la demande
les discours d’Angela Merkel !)
→ NB :Canetti formule cette remarque à propos de Pavese dont il découvre
alors, dans les années soixante, l’extraordinaire proximité avec sa propre
pensée.
Des mots et des nombres (Canetti)
« Les noms : de tous les mots, les plus énigmatiques. Une
intuition, qui me poursuit depuis des années et provoque en moi un trouble grandissante,
me dit que l’élucidation de leur nature réelle nous livrerait la clé de l’Histoire.
De même que le décryptage d’anciennes écritures a ramené à la vie des
civilisations disparues, une interprétation des noms révélerait la loi qui
régit tout ce que l’humanité a fait et souffert. En comparaison l’exhaustion
des nombres, fâcheusement inaugurée par Pythagore, serait indigente et d’une
efficacité limitée ». (48)
→ tout tendrait aujourd’hui à devenir nombres, chiffres, valeurs, puissances
(au sens mathématique), code ? Le nom, comme refuge du singulier, même
pour celui qui s’appelle Paul Durand ? Les noms de rivière chez Ludovic
Janvier. Et cette citation serait de toute évidence à faire analyser et
commenter par Patrick Beurard-Valdoye et elle pourrait faire l’objet d’un
nouvel entretien, tant toute son œuvre semble tourner autour de la question du
nom et ce que l’on peut, précisément, remonter au jour via les noms.
Le démon de l’analogie
Toujours à portée de main, pas
encore ouvert, mais appelant, le livre de Paul Louis Rossi (qui reprend bien sûr
le titre de Mallarmé). A associer à cette remarque de Canetti qui me semble
décrire la méthode du flotoir : « Parfois
les choses s’approchent tellement les unes des autres qu’elles s’enflamment
mutuellement. C’est pour cette illumination de la proximité qu’on vit ». (60)
→ Cette note décrit si parfaitement et simplement le processus intérieur, celui
qui contre toute attente apparente, associe en nous deux faits, deux remarques,
deux entités, deux œuvres apparemment lointaines et séparées, avec dans les cas
les plus favorables, création d’une nouvelle entité, d’une nouvelle idée, d’une
œuvre artistique. Nous sommes pétris d’autre, peu créateurs en fait sauf
précisément par les alliages particuliers que notre recherche et notre pratique
assidues finissent par composer. Et c’est sans doute pour cela que bien que tout a été dit, selon la formule
effroyablement invalidante et castratrice si souvent entendue, on peut encore
et encore labourer le champ. Terre surexploitée certes, mais pas encore morte.
Et voici cette autre remarque de Canetti : « on tourne toute sa vie
autour des mêmes pensées comme autour de plusieurs soleils. Comment ne pas
espérer au moins des comètes ? » (79)
→ si je comprends bien cette remarque (je n’en suis pas sûre), là aussi pas de
création pure, pas de soleil, mais quelque chose qui dérive de, qui est arraché
à…
Du roman (Canetti) ou d’Œdipe à Babar
Citation un peu longue mais
éclairante que je m’autorise à découper pour y réfléchir en cours de route :
« Grâce aux romans, dont je m’accorde enfin la lecture, je ranime les
milles situations et personnages qui dorment d’un sommeil agité en moi. » (119)
→ la question de l’identification aux personnages, qui viennent épouser sans
doute les pulsions et qui rendent la lecture si fondamentale dans tout processus
de création de soi, dès l’enfance. En veillant peut-être à aller à la rencontre
aussi bien des mythes et de leurs personnages massifs mais parfois écrasants
que de héros beaucoup moins imposants, plus quotidiens, plus proches, familiers
presque. D’Œdipe à Babar, en somme !
« Chaque livre digne de son projet touche à un autre aspect de la vie »
→ note qui me permet de comprendre un des aspects soulignés hier dans ma brève
intervention au séminaire de la Maison des Écrivains « Insistance de la
poésie » : c’est la raison pour laquelle je puis trouver nourriture
dans des œuvres que tout oppose, chez des poètes qui se rejettent parfois
violemment mutuellement : un extrait de Pennequin peut engendrer une
réflexion féconde tout comme un vers de Bonnefoy, une performance peut me faire
réfléchir sur ce qu’est la poésie tout comme la lecture solitaire et insistante
d’un livre de Michaux.
Canetti poursuit sa pensée et ce qui est passionnant, c’est la manière dont
elle se ramifie à partir de son point de départ. Les romans donc lui enjoignent
de faire ceci, d’évoquer cela : « par quoi commencer, alors que tant
de choses se réveillent ? Et toujours, quoique plus faiblement, le soupçon
m’habite qu’il n’est pas juste de privilégier ce qui n’a pas été ma propre vie.
Tout ne dépend-il pas finalement de qui se souvient ? Et les souvenirs
méritent-ils déjà en eux-mêmes de subsister comme s’ils répondaient dans tous
les cas de ceux des autres aussi ? Si bien qu’on se prend de nostalgie
pour une époque où rien n’était encore de l’expérience, mais tout de l’intuition.
Seuls les poètes morts très jeunes, Trakl, Büchner, ont préservé la pureté de
leur intuition »
→ double présence insistante au-dessus de ces mots, Proust et Rimbaud, non cité
par Canetti et qui il me semble peut venir compléter l’énumération de ces
poètes. Proust qui sans doute n’a eu de cesse que de transformer les intuitions
en expériences, de les confronter, afin de faire en sorte que ses souvenirs
subsistent comme s’ils répondaient dans
tous les cas de ceux des autres aussi, écrivant ainsi dans les chemins très
particuliers de Guermantes notre expérience à tous (relativiser peut-être ce tous ? Comment un Japonais ou un
Chinois reçoit-il Proust…)
De Dante à Kafka
Note dédiée à Jean-Charles
Vegliante qui vient de faire paraître, en poésie/Gallimard,
sa traduction complète de La Comédie :
« L’entreprise de Dante me paraît de plus en plus prodigieuse. Qui serait
de taille à l’égaler et à convoquer les noms de notre époque devant un tribunal
comparable à celui que représente son œuvre ? Le plus difficile dont on
soit aujourd’hui capable est de se juger soi-même, et encore quelle fierté si l’on
y parvient vraiment ! Nul n’a plus la fermeté ni l’assurance du juge. Le
juge est devenu suspect à lui-même. Il n’arrive pas à faire croire qu’il l’est.
Il ne réussit pas à convaincre qu’il n’a pas honte de l’être. La
personnification de cette honte, c’est Kafka » (122)
→ je suis bien entendu incapable de gloser correctement la fulgurance de ce
trajet de Dante à Kafka, en raison de ma bien trop faible connaissance des deux
œuvres… mais dire ici pour clore ces quelques notes sur le livre de Canetti à
quel point il est parfois utile de pouvoir prendre de la hauteur pour voir l’histoire
littéraire. Ne pas seulement fouiller ad
nauseam dans trois lignes de Proust mais aussi voir comment l’écrivain s’insère
dans l’immense courant des idées et des œuvres… Dire aussi que ce problème du
jugement et de la honte me semble être celui non seulement du juge
professionnel, du magistrat, mais aussi, ô combien, du critique… qui ne peut,
quel que soit son niveau, même très modeste, que se poser la question de la
légitimité de son geste et donc être proie du doute mais aussi de la honte. De
quel droit juger…. ? Et pourtant ne le faut-il pas ? Et savoir que
les plus sectaires sont souvent ceux qui doutent le plus, mais ne peuvent l’admettre.
« Vos secrets les mieux gardés trahis par les ondes cérébrales »
Très inquiétant article dans Le Monde « Sciences et technologies »,
daté du 8 décembre. Des chercheurs ont réussi à découvrir le code bancaire d’un
sujet en analysant ses ondes cérébrales. On a demandé à des volontaires dotés
de casques électroencéphalographes de penser à ce code, puis on leur montre une
série de chiffres « quand le premier chiffre de leur code apparaît à l’écran,
ils le reconnaissent et leur cerveau émet un signal P300-B. Les scientifiques
de Berkeley ont ainsi pu découvrir un à un les chiffres composant le code de
plusieurs participants. »
→ Développements potentiels terrifiants hélas de cette découverte. Il suffit d’essayer
de penser la Stasi ou la Gestapo à l’heure des portables, des ordinateurs, et
du décryptage de ces ondes cérébrales…. L’article est on ne peut plus clair :
« dans quelques années des appareils de ce genre seront utilisé dans les
procédures judiciaires, c’est inévitable ».
Même si l’on est heureux de savoir que l’on pourra traquer mieux les violeurs
de petites filles, on ne peut s’empêcher de penser que c’est le plus intime de
nous-mêmes, ce monde de refuge aussi qui est notre propre pensée, qui est
menacé, tragiquement. Et cet article montre que cela n’a rien d’une projection
de science-fiction, qu’on est déjà dans la réalité. « Chaque être humain
émet une combinaison unique de signaux (fréquence, rythme, puissance, etc.) »
→ cela en revanche je crois que des civilisations très anciennes l’ont toujours
su, notamment par la perception de l’aura….
Rédigé par Florence Trocmé le 09 décembre 2012 à 11h00 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (1)
Rédigé par Florence Trocmé le 07 décembre 2012 à 19h52 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Fa mineur (avec Claude Mouchard et Murray Perahia)
À l’instant écoutant le 26ème
disque du coffret Perahia, l’oreille tirée,
un sentiment indéfinissable et qu’il ne faut sans doute pas tenter de définir
et la petite voix intérieure qui dit « je suis sûre qu’on est en fa mineur ».
Vérification faite, oui ! La Fantaisie en fa mineur de Chopin. N’ai pas
encore compris la raison de cet attrait irrésistible pour cette tonalité, ce
sentiment d’être chez soi l’entendant. D’autant qu’il y a une sorte de
voisinage, qui je crois ne s’explique pas sur le plan strictement musical, avec
les tonalités que je ne peux dire voisines
puisqu’en musique cela décrit quelque chose de bien précis, mais tout
simplement proche sur le clavier : fa# mineur, sol mineur par exemple…
Quelle est/serait l’expérience princeps ? Ou bien me faut-il encore une
fois m’en référer à cette vieille idée déjà dite plusieurs fois ici, que nos
corps sont accordés sur une certaine tonalité, autour de certaines fréquences.
Tout cela plus que vague, imprécis et sans doute faux sur le plan scientifique…
Et dans ce halo de pensée, la rencontre
avec cet extrait des notes
de Claude Mouchard que je suis en train de préparer pour Poezibao :
« Phrases substantiellement avides du point d’individuation de chacun...
Comme une aisselle végétale animale qui se cache, se déchire... Là où une
fourchure dangereuse se fait à partir de l’obscurité-continuité animale-humaine
qui aura été nécessaire, en ou pour chacun, à la vie.
C’est de là que sourd continument (imprévisiblement) pour chacun du désir qui
se singularisera, le définira... (dans un passage de la continuité à la
solitude insurmontable), qui sera sa « position » non choisie
« dans la vie » – à l’aveugle,
parmi les autres... »
Sa tonalité : ce point d’individuation,
microréalisations infiniment rares, partielles, dans un océan de répétition, de
mimétisme, de trahison de soi ? Un fugitif précipité de temps à autre ? Rendu possible parfois par l’écriture,
la lecture, la musique ?
Et quelle admiration pour le pianiste : 1. savoir ce que l’on veut faire
(ce n’est pas du tout évident, il en va de toute la connaissance contextuelle,
du dosage des éléments, de la construction de la pièce, de son déroulement de
bout en bout, cette tension dont Celibidache soulignait dans son livre le
caractère indispensable) ; 2. Et s’être donné les moyens de le faire (la
technique, mais qui n’est pas tant question de virtuosité pure que là aussi, de
dosage, de toucher, de possibilités presqu’infinies de varier les attaques, les
couleurs, le poids sur les notes, le phrasé, et tout cela dans le respect de la
partition et de ce qu’on peut savoir de la volonté du compositeur).
Relevés (chez Fred Griot, avec Serge Pey)
« mon poème n'est
pas fait pour être compris mais il est fait pour comprendre. »
Serge Pey – avertissement d’incendie
Ai arrimé au flotoir cette assertion de Pey, car je voudrais tenter
de la vérifier concrètement, m’en servir comme outil, voir si elle est
opérante. Elle est citée dans les notes publiées aujourd'hui par Fred Griot.
En lisant (Canetti)
« Cet écrivailleur sur tout et
sur rien, qu’a-t-il donc de si important à dire à personne ».
→ Aïe !
En lisant (Canetti encore)
« On ne saurait penser
statistiquement ; dès lors qu’il s’agit de questions plus profondes, toute
méthode statistique est vaine. Il faut que je continue d’avoir le courage de
choisir ce qui me paraît important et significatif. Il faut que je prenne le
risque d’être traité d’ignorant par tous les spécialistes de toutes les
branches. (Notes de Hampstead, trad. Walter
Weideli, Albin Michel, 1997, p. 27)
→ avoir le courage de sa recherche, même si elle est totalement
imprécise, tenter de se caler, comme on le ferait dans le brouillard, sur ce
petit point qui rougeoie et qui attire. Non pas suivre (mais c’est si difficile),
plutôt tenter de percevoir ce qui véritablement aimante. Il est vraisemblable
que c’est très précis, même si c’est minuscule et alors que nous sommes si
rarement dans l’état d’exigence qui nous permettrait de le percevoir et nous
aiderait surtout à ne pas prendre des vessies pour des lanternes.
C’est en cela que j’aime ces remarques de Canetti où il décrit sa recherche, en
s’adressant à lui-même la parole, avec à la fois bienveillance et fermeté sans
illusions.
De la bibliothèque (Canetti)
« Ma bibliothèque, faite de
milliers de livres, dont je me proposais la lecture, augmente dix fois plus
vite que je ne saurais lire. J’ai essayé de l’élargir en une sorte d’univers où
je trouverai tout. Mais cet univers est pris d’une expansion vertigineuse. Il
ne connaît aucun repos, et je ressens sa croissance dans ma propre chair »
(ibid. p. 27)
→ quelle reconnaissance à Canetti pour cette vérité : le rapport physique
avec les livres, croissance de sa propre chair. Ce sentiment si souvent d’être
écrasée par la masse des livres. Livres non choisis, ceux que je reçois, dont
beaucoup cependant me comblent (un somptueux et énorme Ginsberg bilingue ce
matin !) ce qui accroît encore la difficulté, ceux que j’achète, emprunte,
sans jamais pouvoir retenir ce geste-là qui me porte vers le livre, avec l’impression
chaque fois que ce livre est essentiel… à quoi ? « Mieux vaudrait
peut-être te contenter d’aligner des mots (puisqu’il te faut des mots), mais tu
cherches toujours un sens, comme si
ce que tu inventes pouvait donner à l’univers un sens qu’il n’a pas. « (ibid.
28)
→ et on pourrait ajouter, comme si ce sens, déjà si fragile, évanescent pour
toi, pouvait en quoi que ce soit concerner autrui. Impartageable recherche ?
Des poètes (rire avec
Canetti)
et comment ne pas retenir cela :
« il collectionne ses poètes comme des papillons, et ils se transforment
sous ses doigts en une seule chenille. » (28)
→ Processionnaire ?
Du temps (à cause de Canetti)
Étrange expérience à l’instant, de
lire Canetti comme s’il venait d’écrire ce que je lis, que je m’approprie et
rends complètement contemporain par cette appropriation, de le lire disant « depuis
1944, soit depuis seize ans… », sursaut, impression que quelque chose
cloche, puis vertige et double projection en avant et en arrière, ce temps-là,
si proche, si loin, et les dates inscrites ici, ce vendredi 7 décembre 2012,
son acuité d’aujourd’hui, son destin d’effacement et de disparition. Se
souvenir peut-être ici de ce que l’on dit de l’inconscient, que pour lui le
temps n’existe pas… une part essentielle de nous-même n’a pas le temps !
Et à bien y réfléchir, que de décalages intérieurs entre différentes
temporalités.
Rédigé par Florence Trocmé le 07 décembre 2012 à 19h49 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 04 décembre 2012 à 10h16 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Lectures (Verdi, Proust, Adorno)
Un bel article sur Verdi (entretien
avec Ricardo Muti) dans Le Monde.
Deux ou trois « minima moralia » d’Adorno (c’est ainsi qu’il faut les
lire, par petites doses, tant chaque pensée développée est dense, complexe,
contradictoire parfois, riche de développements potentiels). Et Proust, sur l’iPad
(il me semble que l’iPad 3 est moins fatigant pour les yeux, et je peux lire en
deux colonnes…).
Soif
Repensé plusieurs fois à l’extrait
de Charles Pennequin publié hier (anthologie
permanente de Poezibao) ; j’ai
gardé le livre à côté de moi, c’est un bloc sans respiration, je ne suis pas
sûre que je tienne le coup sur la durée, mais cette idée de soif (ils ont soif mais ne boivent jamais) m’intéresse. Comme si il y avait un
besoin non satisfait chez beaucoup, besoin que l’on peut schématiser en disant
besoin d’art, mais qui est sans doute surtout besoin de sens (par l’art,
seul recours aujourd’hui que les grandes croyances, communisme, sionisme, comme
dit Steiner, se sont effondrées).
« La valeur d’une pensée… » (Adorno)
Le paragraphe 50 des Minima Moralia d’Adorno tourne autour de
l’idée que demander à un auteur d’expliquer toutes les étapes de sa pensée est
une aberration. C’est en premier lieu « adhérer à la fiction libérale d’une
possibilité universelle et automatique de communiquer n’importe quelle pensée ».
Or dit Adorno et c’est essentiel « la valeur d'une pensée se mesure aux distances
qu'elle prend avec la continuité de ce qui est déjà connu. »
→ C’est très encourageant d’une certaine façon, car cela nous autorise à ne pas
comprendre vite, à ne pas comprendre tout de suite, à ne pas comprendre du
tout, parfois (et dans tous les domaines.) Parce que ce qui se dit dans cette
pensée-là est tellement loin de tous nos repères et critères de jugement
(immense et récurrent problème des critères de jugement !) que nous ne
pouvons entrer spontanément dans ce nouveau labyrinthe. Il en va un peu de même
avec la musique quand un compositeur sort des schémas de composition antérieurs
et accomplit une sorte de révolution qui déroute complètement l’oreille et le
sens musical. Il faut peut-être chercher avant tout la déroute, qui
pourrait être un indice d’une pensée neuve, vraiment vivante ? Tout ce qui sort de la routine, de la ritournelle, de la répétition, masquée
parfois sous le masque de l’avant-garde, ce qui tire l’oreille (en ce
moment, Perahia dans un concerto de Mozart… et si peu d’oreille tirée dans plusieurs des « nouveautés » écoutées
hier via mon abonnement à Qobuz !), ce qui déroute la pensée, la
déstabilise.
Car, dit encore Adorno, et chaque mot ici compte : « la connaissance
est prise dans tout un tissu de préjugés, d’intuitions, d’innervations, d’autocorrections,
d’anticipations et d’exagérations, bref au sein d’une expérience dense et
fondée, mais qui n’est absolument pas transparente en tous points »
Cette dernière remarque me semble valable aussi pour l’approche critique, le
travail du critique. Qui se doit d’avoir autant que possible et toujours plus
une « expérience dense et fondée » mais qui peut englober une part d’intuition
non transparente… Raison pour laquelle peut-être certains très grands critiques
non professionnels sont souvent bien plus convaincants que critiques professionnels
ou universitaires (je pense ici aux écrits sur l’art d’un Dupin, d’un Bonnefoy,
par exemple…)
Il y a un risque à assumer car « la pensée qui renonce à la clarification
totale de sa genèse logique, au nom de la relation qu’elle entend entretenir
avec son objet, nous laisse toujours un peu sur notre faim. » mais « cette
insuffisance ressemble à la ligne de la vie, qui suit son cours de façon
oblique et contournée ». (Adorno, Minima
moralia, §50, pp. 109 et suivantes, dans l’édition de poche de la petite
bibliothèque Payot)
→ toujours l’acceptation souple mais inconfortable de la vie versus la
rigidité rassurante, établie et délétère.
Comme des toiles d’araignée (Adorno)
Et cette autre pensée très féconde
pour la lecture : « les textes élaborés comme il convient sont comme
des toiles d’araignées : denses, concentriques, transparents, bien
structurés et solides. Ils attirent en eux tout ce qui rampe, tout ce qui vole.
Les métaphores qui les traversent furtivement deviennent leur proie et leur
nourriture » (ibid. 118)
→ Quelle formidable description d’une lecture vivante ! Cette chambre d’écoute
et d’échos, cette toile d’araignée, cette antenne parabolique que semble alors
le livre, qui rameute en effet toutes sortes de pensées diffuses, d’intuitions,
d’analogies, de recoupements ! Qui conduit le lecteur au travail de noter.
(Je pense souvent aussi à la métaphore du pré, apparemment sans vie et que le
seul fait de fouler anime, faisant surgir toutes sortes de petites bestioles et
révélant une grande diversité de plantes et d’insectes ! qui n’attendaient
que ça ? comme le livre fermé dans la bibliothèque, pré potentiel ? : il m'est souvent accordé de retourner au pré, Robert Duncan ))
« Lorsque la pensée a ouvert une cellule de la réalité, il faut qu’elle
parvienne à pénétrer la suivante sans que le sujet ait à user de violence [...]
Elle apporte la preuve de sa relation à l’objet dès que d’autres objets
viennent se cristalliser autour de lui. Dans la lumière qu’elle jette sur une
question déterminée, toutes les autres se mettent à scintiller. »
→ Cette dernière remarque me fait aussi penser aux notes de Claude Mouchard, à
leur progression : une sorte d’effet de contamination, mais positif,
organique, un ensemencement de la pensée (et celle-ci peut être modeste,
peu informée, cela ne compte pas, là aussi libération potentielle de ces propos
d’Adorno. On peut les entendre comme une invite à suivre le texte dans sa
liberté, qui nous donne la liberté de le mettre en résonance avec notre propre
réseau de pensées, de textes, d’expériences, d’intuitions, quel qu’en soit le
niveau).
La pensée par taches
d’huile s’attirant, les livres comme toiles d’araignées captant « ce
qui rampe et ce qui vole », là aussi les mots sont importants, ce qui
rampe, l’intuitif, peut-être, les matériaux nés de l’inconscient et ce qui
vole, les pensées élevées, immatérielles… l’araignée les capte et s’en nourrit,
également… (petite facétie toutefois, il faut que la toile soit au
niveau du sol, sinon ce qui rampe ? – mais cette facétie amène à se dire
qu’il ne faut pas tendre les filets trop hauts !)
Rédigé par Florence Trocmé le 04 décembre 2012 à 10h12 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Noter (relevés/Claude Mouchard/)
dans cet
épisode du feuilleton de Poezibao :
« noter (des événements, rencontres, sensations-pensées ?) :
l’angle d’incidence doit immanquablement s’inscrire ;
l’évidence ne cessera plus d’être une arrivée, un rayon vibrant…
Lectures (sur le Soudan, le Darfour, sur « l’Afrique ») :
coups de vent des citations, mentions et références irruptrices (comme les gens
qui auront habité ici)…
Déchiquetées, dangereuses parce qu’arbitraires, partielles, mal orientées, non
exposées à la critique?
« S’imbriquant » dans ces notes, des moments « documentaires »
(qu’ils soient importés d’ailleurs – livres, journaux, radio ou télé, internet,
voix, images – ou que j’ai été quasi instantanément – ou, tout au plus, à
travers la plus courte mémorisation – contraint de les rédiger « à
plat »)
ils devraient tous, brefs ou plus étendus, être
– surexposés ... voire se retrouver fixés-translucidifiés par la
violence de la double factualité qui est la leur, celle de leur contenu et
celle de leur dure position-insertion forcée « entre ».
Matériaux ? En vue de quoi ?
Bribes, aveuglément accumulées, et emportées, surnageant sur du passé qui
s’éloigne... »
→ me fait bien sûr penser aux notes de ce flotoir
(mais ce dernier n’a pas ou peu la même dimension politique), à ce mot de notes que Claude me dit ne pas aimer,
parce que ne rendant pas compte de ce qui est plutôt un éclair temporel, un
instant, une bouffée de réel. »
Toute pliée de pensée (relevés /Robert Duncan)
Profondément touchée par ce
poème publié dans l’anthologie permanente de Poezibao :
« Il m’est souvent accordé de retourner au pré
comme s’il était une scène composée par l’esprit,
qui n’est pas le mien, mais est un lieu construit,
qui est le mien, il est très près du cœur,
pâture éternelle toute pliée de pensée »
L’Ouverture du champ, traduction
Martin Richet, « série américaine », Éditions Corti, 2012, p. 45
Cette rumeur inaudible (Lecture/Robert Duncan)
Lis Robert Duncan
« Cette rumeur inaudible, qui ne s'assemble que dans l'écriture »
(Robert Duncan, L’Ouverture du champ,
trad. Martin Richet, Éditions Corti, 2012, p. 38)
« Ainsi conseille la Forêt //: Homme, allonge-toi sous l’Amour. Les /courants
de la Terre cherchent passage /à travers toi, arbre que tu es, vers une /frondaison
qui enfreint les limites du /connu. L’homme a pour mesure les / déploiements du
Chaos. Dans la Danse, /tu te détournes de tes pas pour franchir /visiblement le
désordre originel : mes- /sages des musiques, impressions, notes /crées,
des échelles, des vies, des gestes /choisis. Retourne-toi, courageux voya- /geur !
tu verras ce passé que tu n’as /jamais connu. Vois ! ce ne sont pas tes /traces
de pas qui tombent de tes pieds. » (ibid. p.64)
→ pensé intensément au Mont Ruflet de Ch’Vavar, lisant ce dernier poème.
→ cette idée aussi de l’écriture qui « révèle » (une fois encore l’image
si prégnante de la photo apparaissant dans le bain de révélateur). Question :
ce qui advient dans l’écriture était-il présent mais éparpillé, fragmenté (ici
aussi une image prégnante, celle de la parabole évangélique des grains de blés
ou de raisins épars partout dans les champs et rassemblés pour faire cette
farine-là ou ce vin-là). Ou bien l’écriture est-elle génératrice, par son seul
geste et mouvement ?
Si peu de lignes droites…(correspondances / Ch’Vavar)
Lis une remarque de Ch’Vavar sur le mètre et le vers et surtout sur le rythme
et le phrasé entrant parfois en contradiction et que ce serait justement
alors que cela devient vivant car en accord avec la complexité de la vie
Si peu de lignes droites dans la nature, me disais-je précisément il y a peu
→ et cette opposition, parfois si difficile à « réaliser » entre la
structure du rythme, dans une pièce de musique et le phrasé. Pas seulement la
syncope (appui ou accent sur un temps faible), mais aussi une sorte de conflit
très réel, nécessitant souvent d’enjamber la barrière (c’en est une parfois) de
la barre de mesure, pour comprendre que le phrasé, précisément, demande d’en
effacer l’apparente rigidité, pour créer le bon geste, celui qui donne sens,
qui rend audible la phrase, telle qu’elle est écrite (et il faut savoir lire
cela, et si on s’en tient aux notes on ne le comprend pas, il faut bien
déchiffrer, quand ils sont présents et ce n’est pas toujours le cas, tous les
autres signes qui montrent le phrasé – et quand ils ne sont pas présents, bien
comprendre le développement de la phrase, savoir poser une infime césure pour
marquer la fin d’un phrasé et le début d’un autre, etc. Souvent la chanter et
peu importe comment, est la clé !)
Une allusion au flotoir (relevés/site Alluvions)
« J'aime beaucoup le flotoir site de nature alluvionnaire, qui se
compose de notes de lecture, de réflexions, bribes de poésie et éclats de
pensée » (site Alluvions )
→ repensé à ce terme d’alluvions, qui
me convient parfaitement. Ce qui se dépose, jour après jour, de la vie qui va,
des lectures (livres, sites, journaux), des rencontres, des dialogues, d’où
aussi peut-être l’ouverture de ces rubriques un peu plus précises, relevés pour ce qui me frappe ici ou là
lors des lectures en ligne, correspondances
pour ce qui émane des échanges épistolaires.
Poezibao et Flotoir
Il m’arrive de penser que j’ai, aujourd’hui, plus de bonheurs car plus de
vrais dialogues autour du flotoir
qu’avec Poezibao. De façon
inappropriée par rapport à ma démarche (je crois du moins), certains tendent à
me mettre en position de puissance, de supposée sachante et d’influente. Cela
fausse le jeu, en plus de ne pas correspondre à une réalité. Oui je crois que
c’est plutôt une vraie envie, égoïste, de ne pas rester seule dans mon coin,
avec ce que je découvre, ce qui me porte et me nourrit, qui n’anime, bien plus que
n’importe quoi d’autre qui me porte dans ce travail du/des sites. Il y a pu
avoir désir de trouver une vraie position, d’être reconnue. C’est fait, en
quelque sorte, par les huit
ans de années de travail ininterrompu pour Poezibao… d’où sans doute cette bascule intérieure vers ce
lieu plus personnel, plus ouvert sur d’autres choses qui m’importent au moins
autant si ce n’est plus que la poésie, qu’est le flotoir.
Par taches d’huile (relevés/Isabelle Pariente-Butterlin)
Isabelle Pariente Butterlin dans
un intéressant article sur ce que
serait idéalement le livre de philosophie numérique, écrit :
« Lorsque nous procédons à une recherche sur plusieurs années, nous
procédons par taches d’huile. Nous tissons des problèmes les uns avec les
autres. Il faut, pour répondre à une question d’éthique, aller investiguer
autre chose, ailleurs, parfois de la logique, parfois de l’esthétique, où nous
sommes (où je suis) moins solide. »
→ belle idée de la tache d’huile, de la propagation d’une préoccupation
à l’autre, avec ce que cela induit sur le plan des lectures et des rencontres. Des
taches d’huile qui parfois ont un effet magnétique (ça existe ?) en ce
sens qu’elles semblent attirer vers elles des ressources susceptibles de les
alimenter, de les développer, de les faire à nouveau proliférer (hasard
objectif). Et cette étonnante stabilité des centres d’intérêt et des
préoccupations dans le temps, à notre insu même. Oui sentiment d’étonnement
parfois, relisant de vieux papiers, de voir que tel sujet qu’on croyait avoir
abordé récemment est bien là depuis des années et des années. C’est à la fois
mystérieux et encourageant, en ce sens que cela aurait à voir avec une certaine
permanence de l’être, même si l’on se sent tellement balloté parfois au gré des
courants, des influences dominantes (sociales et personnelles).
Du doute, (relevés /Claude Mouchard)
le feuilleton
encore… que je prépare à l’instant.
« Rien d’autre à faire que de continuer, malgré le vent et les grêles de
doute, à parcourir les étendues boueuses et instables du possible – tout en
reconnaissant les zones d’incompatibilités ou, soudain, tel fossé où
s’effondrer d’impuissance. »
→ oui, continuer, malgré les grêles de doute, cinglantes. Qui doivent être
aiguillon plutôt que tentation de s’abriter définitivement à la côte.
De l’Europe (relevés /George Steiner)
Interview dans Télérama (lue en ligne ici)
[Question, L'Europe vit une crise profonde. Son effondrement est-il selon vous
possible ?]
« En son état actuel, c'est possible. Mais on va s'en sortir d'une façon
ou d'une autre. L'ironie, c'est que l'Allemagne pourrait dominer de nouveau.
Reculons d'un pas. Entre le mois d'août 1914 et le mois de mai 1945, l'Europe,
de Madrid à Moscou, de Copenhague à Palerme, a perdu près de 80 millions
d'êtres humains dans les guerres, déportations, camps de la mort, famines,
bombardements. Le miracle, c'est qu'elle ait subsisté. Mais sa résurrection n'a
été que partielle. L'Europe traverse aujourd'hui une crise dramatique ; elle
est en train de sacrifier une génération, celle de ses jeunes, qui ne croient
pas en l'avenir. Quand j'étais jeune, il y avait toutes sortes d'espoirs : le
communisme, et comment ! Le fascisme, qui est aussi un espoir, il ne faut pas
se tromper. Il y avait aussi, pour le Juif, le sionisme. Il y avait, il y
avait, il y avait... Tout cela, nous ne l'avons plus. Or, si l'on n'est pas
saisi dans sa jeunesse par un espoir, fût-il illusoire, que reste-t-il ? Rien.
Le grand rêve messianique socialiste a débouché sur le goulag et sur François
Hollande - je prends son nom comme un symbole, je ne critique pas sa personne.
Le fascisme a sombré dans l'horreur. L'État d'Israël doit survivre
impérativement, mais son nationalisme est une tragédie, profondément contraire
au génie juif, qui est cosmopolite. Je veux être errant, moi. Je vis d'après la
devise du Baal Shem Tov, grand rabbin du XVIIIe siècle : « La vérité
est toujours en exil. »
→ comment ne pas penser ici à tous
ces grands errants qui nous bouleversent tant, errants pourchassés bien
souvent, exilés, incompris, errants dans la réalité, errants par
l’esprit : Benjamin, Walser, Pessoa et tant d’autres. Et ajouter ici en
effet Steiner lui-même, Wismann peut-être (Penser entre les langues), GA
Goldschmidt (Une langue pour abri), Sebald…. voyageurs-errants entre les
langues et qui nous enseignent tant et pas que sur le plan linguistique.
Des langues (George Steiner)
« L'Europe reste le lieu du massacre, de l'incompréhensible, mais
aussi des cultures que j'aime. Je lui dois tout, et je veux être là où sont mes
morts. Je veux rester à portée de la Shoah, là où je peux parler mes
quatre langues. C'est mon grand repos, c'est ma joie, c'est mon plaisir. J'ai
appris l'italien après l'anglais, le français et l'allemand, mes trois langues
d'enfance. Ma mère commençait une phrase dans une langue et la finissait dans
une autre, sans le remarquer. Je n'ai pas eu de langue maternelle, mais,
contrairement aux idées reçues, c'est assez commun. En Suède, on a le
finlandais et le suédois ; en Malaisie, on parle trois langues. Cette idée
d'une langue maternelle est une idée très nationaliste et romantique. Mon
multilinguisme m'a permis d'enseigner, d'écrire Après Babel : une
poétique du dire et de la traduction et de me sentir chez moi partout.
Chaque langue est une fenêtre ouverte sur le monde. »
Littérature et philosophie (George Steiner)
[Question : La littérature et la philosophie sont-elles encore
complices aujourd'hui ?]
« Les deux formes me semblent menacées. La littérature a choisi le
domaine des petites relations personnelles. Elle ne sait plus aborder les
grands thèmes métaphysiques. Nous n'avons plus de Balzac, de Zola. Aucun
domaine n'échappait à ces génies de la comédie humaine. Proust aussi a créé un
monde inépuisable, et Ulysse, de Joyce, est encore tout proche
d'Homère... Joyce, c'est la charnière entre les deux grands mondes, celui du
classique et celui du chaos. Jadis, la philosophie aussi pouvait se dire
universelle. Le monde entier était ouvert à la pensée d'un Spinoza.
Aujourd'hui, une immense partie de l'univers nous est fermée. Notre monde se
rétrécit. Les sciences nous sont devenues inaccessibles. Qui peut comprendre
les dernières aventures de la génétique, de l'astrophysique, de la biologie ?
Qui peut les expliquer au profane ? Les savoirs ne communiquent plus ; les
écrivains et les philosophes sont désormais incapables de nous faire entendre
la science. La science brille pourtant par son imaginaire. Comment prétendre
parler de la conscience humaine en laissant de côté ce qu'il y a de plus
audacieux, de plus imaginatif ? Je m'inquiète de savoir ce que veut dire « être
lettré » aujourd'hui - « to be literate », l'expression est encore
plus forte en anglais. Peut-on être lettré sans comprendre une équation non
linéaire ? La culture est menacée de devenir provinciale. Peut-être faudra-t-il
repenser toute notre conception de la culture. Je veux vous raconter une
expérience qui m'a infiniment ému : un soir, l'un de mes collègues de Cambridge,
un prix Nobel, un homme charmant, avec lequel je dînais, m'a demandé de l'aider
sur un texte de Lacan auquel il ne comprenait rien. La modestie d'un grand
scientifique comparée à l'orgueil, à la superbe, de nos byzantins maîtres de
l'obscurité... »
→ mon constat, bien sûr, dans mon domaine : le monde si étroit, provincial
versus les grands thèmes sinon métaphysiques du moins ontologiques. Et l’immodestie
imbécile qui accompagne trop souvent cette étroitesse. Car si l’on tente de côtoyer
un peu les grands (créateurs & thèmes), comment ne pas se sentir infime,
minuscule. Mais utile éventuellement pour « porter le courrier »
(voir ci-dessous)
Apprendre par coeur (Steiner)
« Je ne peux passer une journée sans musique, sans beauté, sans
poésie. C'est ma réassurance, ma survie. La compagnie des grands maîtres me
donne un sentiment infini de fierté et de reconnaissance. Je veux leur dire
merci. En les apprenant par cœur. Ce que nous apprenons par cœur, personne ne
peut nous l'enlever. Ni la censure, ni la police politique, ni le kitsch qui
nous entoure. Apprendre par cœur, c'est entrer dans l'œuvre même. »
→ si souvent pensé à ces situations extrêmes, où l’on serait privé de tout,
hors le for intérieur et ce qu’il abrite (sort des otages par exemple, arrachés
à tout et parfois pour des années…qu’est-ce qui leur permet de survivre, de se
réassurer comme dit Steiner ?)
→ et en même temps, cette incapacité faute d’un entraînement de toute une vie
qui aurait dû commencer dès l’enfance, à retenir par cœur. Ce paradoxe d’une
mémoire très performante à certains égards, mais incapable de retenir trois
lignes de musique pourtant rabâchées pendant des jours, ou quatre lignes d’un
poème. Me souviens ici de Roubaud racontant comment il apprenait les sonnets
(si je me souviens bien, le premier vers et toutes les rimes, comme une sorte
de schéma en L inversé)… Me souviens aussi de ma conversation à ce sujet avec
Fred Griot, à Nantes, Fred me racontant qu’un jour il avait décidé de dire ses
textes par cœur en scène et non plus de les lire et comment petit à petit sa
capacité de retenir par cœur avait augmenté… la mémoire est un muscle qui se travaille, m’avait-il dit alors,
formule choc que je n’ai pas oubliée.
De la création (et de l’humilité de G. Steiner) (où l’on croise Klee)
[Question : Vous ne vous considérez pas comme un créateur ?]
« Non, il ne faut pas confondre les fonctions. Même le critique, le
commentateur, l'exégète le plus doué est à des années-lumière du créateur.
Pouchkine disait : « Merci mon traducteur, merci mon éditeur, merci mon
critique, vous portez mes lettres, c'est moi qui les écris. » Moi
aussi, je porte le courrier. C'est un très grand privilège, mais qui n'a
rien à voir avec le miracle d'un vers qui va chanter pour toujours. Nous
comprenons mal les sources intimes de la création. Par exemple, nous sommes à
Berne, voilà des années... Des enfants partent en pique-nique avec leur
institutrice, qui les met devant un viaduc. Ils dessinent, l'institutrice
regarde par-dessus l'épaule d'un bambin ; il a mis des bottes aux piliers !
Tous les viaducs, depuis ce jour-là, sont en marche. Cet enfant s'appelait Paul
Klee. La création change tout ce qu'elle contemple, quelques traits suffisent à
un créateur pour nous faire voir ce qui était déjà là. Quel mystère déclenche
la création ? J'ai écrit Grammaires de la création pour le
comprendre. À la fin de ma vie, je ne comprends toujours pas. »
©f.trocmé
Rédigé par Florence Trocmé le 03 décembre 2012 à 09h31 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)