La musique écrite
dans les camps
Hier soir, lu un article du Monde
racontant l’histoire d’un italien, Francesco Lotoro, qui s’est assigné pour tâche
dans la vie de collecter tout ce qu’il est possible de retrouver en matière de
musique écrite dans les camps. Et s’il a commencé à travailler sur les camps
nazis, il a désormais élargi sa recherche à tous les goulags, prisons, lieux d’enfermement.
Il aurait déjà rassemblé environ 4000 partitions. Ses parents étaient
catholiques mais très tôt il a été saisi de la certitude qu’il était juif. Il
pense descendre d’une famille juive convertie pendant l’Inquisition en Espagne.
Sa recherche est née du hasard un concours de piano (F. Lotoro est pianiste
concertiste) où il devait jouer une pièce de Gideon Klein composée à
Terezin. Il se documente sur l’histoire de cette sonate et de son auteur,
découvre que de Terezin il a été transféré à Auschwitz puis dans les mines de
charbon à Fürstengrube où il est mort. Le pianiste se met alors en quête de ses
partitions, part à Prague où une bibliothécaire lui demande pourquoi il se
limiterait aux musiciens juifs. Il n’a pas restreint non plus sa recherche à la
musique classique mais a trouvé des chansons, du blues, du jazz. Cette musique
il veut la jouer et l’offrir. Il a déjà enregistré plus de 400 pièces qui font
l’objet d’une collection de CD, KZ Musik : « partout où l’homme est
en captivité, la musique naît. Ma vie sera trop courte pour l’expliquer »
(Le Monde, daté vendredi 4 janvier
2012, p. 13)
Écoute
Cherché alors et trouvé facilement (vive le streaming !) des œuvres de
Gideon Klein, notamment un beau trio à cordes, de 1944, qui fut la dernière œuvre
qu’il écrivit à Auschwitz (on se demande comment ce fut possible…). Interprétation
du Goldberg Trio de Bonn.
Écouté aussi des œuvres de Jacques Lenot, attirée par un article du site Res Musica : « Son
univers repose sur un primordial trio de poètes (Rainer-Maria Rilke, Friedrich
Hölderlin et Philippe Jaccottet, par ailleurs jamais mis en musique), que
rejoignent des figures tels le peintre Marc Rothko et le poète Paul Celan. Le
complètent quelques compositeurs pleinement ressentis (Bach, Debussy,
Szymanowski, Webern) et un frère en mélancolie et en écriture de soi, Robert
Schumann. De beaux préludes pour piano, joués par Winston Choi. On pense à Feldman
et à Debussy par moments (un
giugno mesto)
Écologie, une distinction fondamentale (Deguy)
Poursuivre la lecture d’Écologiques
c’est se rendre compte à quel point la question de l’écologie est essentielle
pour Michel Deguy et c’est donc d’une certaine façon poser le rapport de cette
question à la poésie. (Le chapitre II du livre s’intitule : « Écologie,
Philosophie, Poésie »)
Pour avancer, il faut comprendre cette distinction essentielle : l’homme
politique « ne peut pas ne pas demeurer environnementaliste alors que l’écologie pensante repose sur la
distinction de l’environnement et du monde (Umwelt/Welt) ».
Et Deguy de souligner « l’évidence, lentement acquise puis clairvoyante,
qu’il faut penser (oui : penser) “monde” et non pas “environnement” pour
entrer dans le souci écologique qui absorbe tout
– et le tout. » (Écologiques,
67)
→ Énorme bénéfice de la lecture, on ne le dira jamais assez, de nous permettre
de préciser ce qui peut-être restait intuition et de ce fait de résoudre
certains malaises. Celui par exemple que l’on peut avoir devant le spectacle
désolant de la plupart des partis écologiques. Et cette idée, que l’écologie,
cela embrasse toute la manière d’être au monde et pas seulement l’économie d’énergie
ou la nourriture bio…. c’est bien plus radical en fait, et invivable pour la
plupart d’entre nous ! Comprendre qu’ici aussi, il y a d’énormes
confusions donc certaines pourraient bien être volontaires. Car le souci
écologique est immanquablement une remise en cause de tous les fonctionnements
en place et en vigueur (que trop, en vigueur !).
Lecture enfin qui permet de gagner du temps, celui qu’a dû prendre l’auteur
pour en venir à cette évidence très opérante pour son lecteur.
De l’oubli
Nombreuses réflexions en cours sur cette question après la lecture du livre
de Bernard Noël. Question la plus centrale peut-être, celle que je me pose devant
l’énormité du vécu, du senti, du traversé, du perçu, même
subliminalement : est-ce que tout est conservé ou pas, ou bien y a-t-il un
vrai oubli, complet, irréversible ?
Ce serait un peu la fameuse question de la mémoire de l’eau !
Quid de l’éventuelle métamorphose de tout ce matériau. Très frappée hier dans
une émission sur le plancton, êtres minuscules mais pullulant, dont les
cadavres tombent au fond des océans, comme
une tempête de neige permanente précisait le reportage, pour devenir la
plupart du temps plateformes de sédiments calcaires mais dans certains cas se
décomposer en pétrole.
Et avant-hier, roulant en voiture dans des coins de banlieue que je ne
connaissais pas, à plusieurs reprises j’ai senti s’interposer d’autres lieux,
que je pouvais parfois à peu près géo
localisés, parfois pas du tout. Et je me suis demandé de ce qu’il en était
de ces sortes de « patterns » car c’est un peu de cela qu’il
s’agissait…. Ce qu’il me disait du fonctionnement de la mémoire, cette fois :
stocke-t-elle des images brutes ou bien des images traitées en vue d’un
classement ? Alors même que j’aurais pensé que ces sensations éprouvées
précédemment et très subliminales avaient été englouties dans l’oubli le plus
total.
Sur la lecture (Relevés)
Lisant un article intitulé « notre
cerveau à l’heure des nouvelles lectures », titre qu’au demeurant je
trouve problématique, car je me demande en quoi un éventuel changement de
support modifie(rait) le processus de la lecture, je note ce passage qui m’enchante !
« Ce qui stimule le plus notre cerveau, selon l’imagerie médicale, c’est
d’abord jouer une pièce au piano puis lire un poème très difficile, explique
Maryanne Wolf. Car la lecture profonde nécessite une forme de concentration
experte. Comme le souligne Proust dans Sur la lecture : « Nous sentons très bien que notre sagesse
commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des
réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs. Et ces
désirs, il ne peut les éveiller en nous qu’en nous faisant contempler la beauté
suprême à laquelle le dernier effort de son art lui a permis d’atteindre. Mais
par une loi singulière et d’ailleurs providentielle de l’optique des esprits
(loi qui signifie peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne,
et que nous devons la créer nous-mêmes), ce qui est le terme de leur sagesse ne
nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que c’est au
moment où ils nous ont dit tout ce qu’ils pouvaient nous dire qu’ils font
naître en nous le sentiment qu’ils ne nous ont encore rien dit. » (source)
→ ce sentiment une fois encore de découvrir quelque chose qui m’explique un peu
ma démarche du flotoir, accéder au livre, à l’œuvre musicale mais ne pas
me contenter d’un accueil passif. Les couver en quelque sorte ! Laisser
éclore la part d’eux qui est susceptible de me parler, de se nouer à des
entités déjà présentes en moi. Faire en sorte que ce que l’œuvre aurait à me
dire, selon Proust, puisse se dire.
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