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Rédigé par Florence Trocmé le 18 mars 2013 à 12h07 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Analyse
d’un poème de Celan
Dans sa forte analyse d’un très court poème de Celan, « Les Dames de
Venise », Michèle Finck, dans son livre Giacometti et les poètes cite Octavio Paz et « ce qu’il nomme le “langage-guillotine” :
“Casser un mot en deux. Parfois les fragments restent vivants, d’une vie frénétique,
féroce, monosyllabique.”
Et bien troublant de penser qu’ici Michèle Finck fait allusion au préfixe los (coupure du vocable los-/schwirrende, la pro- /jetée, los, celui-là même du titre du dernier
livre d’Hélène Cixous longuement évoqué dans ce flotoir), mot en effet cassé net par la césure.
Et Michèle Finck continue en citant Carlo Ossola disant qu’entre les strophes,
les mots de Celan s’interpose “un intervalle atone, désarticulé, où des sons
cicatrisent lentement”
→ et quel écho avec le quintette avec piano de Chostakovitch, version les Borodine et Richter,
que j’écoute en recopiant ces notes. On pourrait ici aussi parler de silences
atones qui laissent à peine une chance aux sons de cicatriser, avant que ne
reparte le flux de la musique.
Émonder la matière (Celan et Giacometti)
Le livre de Michèle Finck montre aussi quel secours peut porter la
contemplation simultanée de deux œuvres appartenant à deux univers différents,
ici sculpture et poésie. Elle opère un rapprochement fécond des techniques du
poète Celan et du sculpteur Giacometti : « même acharnement à créer
des brèches, à émonder la matière verbale ou sculpturale pour arriver à l’essentiel
par dépouillement et ascèse. » (32)
Et un peu plus loin, nouveau rapprochement entre le Stehen célanien (stehen,
rester debout, tenir) et le debout de Giacometti.
De l’interprétation
Mais ce qui est passionnant dans ce livre et cela grâce à l’extraordinaire
foisonnement d’analyses et de commentaires suscitées par l’œuvre de Giacometti
chez les plus grands poètes, c’est précisément la complémentarité des points de
vue mais aussi parfois leur divergence.
L’auteur met en évidence le choc frontal des commentaires de Celan et de
Bonnefoy ! Tout oppose, dit-elle et démontre-t-elle la lecture de Celan de 1968
et celle de Bonnefoy de 1991. Et plus loin on verra qu’il en sera de même de la
lecture de Dupin et celle de Bonnefoy.
→ ce qui pose une question troublante, je ne sais pas encore si Michèle Finck
va l’aborder dans son livre : notre pensée profonde sur le monde
influe-t-elle notre manière de recevoir les œuvres ? Ici il s’agirait en
caricaturant un peu d’opposer la vision toujours positive de Bonnefoy à celle
infiniment plus sombre et surtout sans issue d’un Dupin, d’un Celan.
« Il sait »
J’ai été profondément émue par une remarque d’Anne-Marie Soulier à propos
de Chostakovitch, dans un courriel récent : « quand je l’entends par
hasard à la radio j’arrête tout avant même de savoir que c’est lui : tiens, cet
homme, il sait »
Et ces deux mots, il sait, sont
revenus souvent, à l’écoute de la musique.
Et bel écho, là encore, avec une citation faite par M. Finck, une citation d’Auden :
« Le Giacometti de Celan, comme [le poème] les “Vieux maîtres” de Auden “ne
se trompent jamais sur la souffrance” : “About suffering they were never wrong, / The Old Masters” ; “Sur
la souffrance, ils ne se trompaient jamais, les Vieux Maîtres : comme ils
comprenaient bien / Sa place dans la vie humaine, et qu’elle se produit /
Pendant que quelqu’un d’autre est en train de manger ou d’ouvrir / une fenêtre
ou de passer avec indifférence” » (cité p. 46)
Si
tu veux voir, écoute : “le sifflement”
À la fin de son analyse du poème de Celan, Michèle Finck expose ce qui la
frappe comme « le plus mystérieux » : l’aptitude de Celan « à
transformer le groupe de statues de Giacometti en sculptures pour ainsi dire
sonores, associées à un “sifflement” qui est révélateur de ses profondes
hantises acoustiques et de sa poétique du son. » (37)
→ on sent bien ici que la réflexion va lier ensemble l’art (dessins et sculptures
de Giacometti), la poésie et les phénomènes sonores).
Et un peu plus loin : « on peut dégager une forme constante du “bruit
rétinien” qui sourd des œuvres d’art qu’aime Celan et qui exigent de lui l’écriture
d’un poème : ce “bruit rétinien” constant, indissociable des rapports de
Celan à la sculpture et à la peinture, est le “sifflement” qui renvoie sans
doute à une hantise profonde [...] cette obsession du “sifflement”, associée
deux fois par Celan à une œuvre d’art de son musée imaginaire [Van Gogh et Giacometti] est [...] le miroir
acoustique profond du poète ». Et il faut continuer cette longue citation,
essentielle pour moi en ma recherche sur la musique et les phénomènes sonores
et les interactions entre les arts : « Ce miroir acoustique n’a d’équivalent
que dans les “coups de cymbale” qu’Artaud entend sourdre de Champs de blé aux corbeaux de Van Gogh.
Le “sifflement”, mis à nu par les œuvres d’art, relève de ce que Pasternak
nomme un “indicateur de profondeur sonore”, sans lequel il n’est pas de poésie
authentique. (45)
→ deux notions me restent encore en partie hermétiques : cette notion de bruit rétinien mais aussi cet indicateur de profondeur sonore. Nul
doute que le livre va petit à petit les éclaircir.
Monosyllabique
Monosyllabique sur sa motocyclette aveugle tout vacarme saccage du silence paix déchirée en deux par les ailes de son x – sillage infernal du bruit plantant
son accélération plein en cœur rythme emballé souffle court ça hurle
monosyllabes injonction persécution los
raus faille à vif secula seculorum.
Rédigé par Florence Trocmé le 18 mars 2013 à 12h03 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Siri Hustvedt
Ouverture du livre de Siri Hustvedt qui dans son introduction dit qu'elle
assume le point de vue à la première personne. « L'usage que je fais de la
première personne indexe une position philosophique » (Vivre, penser, regarder, p. 10)
Titulaire d’un doctorat en littérature anglaise mais pas devenue professeur et
restée libre de ses lectures !!! elle se dépeint en vagabonde intellectuelle. Bel écho à ce que m'écrivait Christine
Jeanney sur l'autodidacte : « [...] faire un travail comme le tien,
de collecte, de rassemblement, d'offres, de pistes, de matières à rebondir. [...]
c’est peut-être une forme de pensée propre aux autodidactes. Quand tu dois te servir
toute seule, que l'institution ne t'a pas formatée, ne t'a pas placée dans une
hiérarchie, mais que tu as dû prendre et te nourrir selon tes propres choix,
c'est presque inconcevable de ranger le savoir ainsi acquis sur des étagères
poussiéreuses. Ce serait comme le faire mourir. »
Les parois du puits (G.-A. Goldschmidt)
« Tout est sur le bord et manque à chaque instant de basculer autour
du centre muet de l’existence de chacun, dans un puits sans fond dont les
parois sont le monde » (Le poing
dans la bouche, incipit du chapitre Kafka, p. 96)
→ je trouve difficile d’écrire autour de cette citation, car il me semble
important de ne pas l’aplatir par une approche qui pourrait la dévitaliser. Il
y a là une image puissante et il importe de la laisser se déployer, dans une
forme de silence qui est en accord avec elle. J’ai souvent pensé à cette image
du puits, notamment autour de cette idée de puits du temps et de cette
impression que me donnent si souvent les musiques anciennes, du Moyen Age ou de
la Renaissance, pour des raisons que je n’ai pas encore élucidées, j’ai souvent
eu le sentiment d’un monde d’échos propre au puits mais je n’ai jamais pensé
les parois du puits de cette façon-là, saisissante.
Les bosses à l’intelligence
(Wittgenstein)
Il n’est pas étonnant de voir G.-A. Goldschmidt citer Wittgenstein : « Les résultats
de la philosophie c’est la découverte de quelque pur non-sens et des bosses que
l’intelligence s’est faites en fonçant contre les limites du langage ». (cité
p. 101)
→ la poésie ne fonce-t-elle pas aussi en permanence contre les limites du
langage ? Mais sans la prétention de la philosophie à faire système et à
expliquer le monde. La poésie ne fonce-t-elle pas en connaissance de cause contre les limites du langage ?
Et bien sûr Kafka : « Kafka est là où se fait radicalement la béance
des mots, là où on est livré sans protection, sans abri ni certitude, là où le
lecteur n’est plus pris en charge par ce qu’il lit. [...] On ne peut se
réfugier derrière Kafka ; ses écrits établissent, confirment l’insécurité,
on n’est sûr que d’elle. » (101)
Kafka encore
Avant de fermer le livre de G.-A. Goldschmidt : « Kafka a su
donner sa forme particulière à ce qui est le plus général au point de la faire
universelle. En Kafka, on revit cet échec du langage vécu dans l’adolescence,
mais sans lequel le langage n’est pas. De savoir que le langage échoue, je tire
ma liberté de parler. C’est de ne pas dire que s’établit le “sens” même du
langage. Ce qui manque est dans le texte lui-même, c’est justement ce qu’il
dit. »
→ sans doute pour cela que les écrivains si souvent disent la souffrance de l’écriture,
qui les tient en permanence en échec. Penser à Bergounioux et à sa table de peine par exemple. Cette
sensation que donnent les pages de ses Carnets
de notes consacrées à ce thème, qu’il est devant un obstacle insurmontable
dont il ne peut qu’arracher quelques éclats, quelques fragments. Il sait.
Le livre comme objet poétique
« Le livre comme objet poétique résiste à l’accélération de la
perception électronique, relie à une intemporalité du geste humain de lecture
et écriture sur support lent entouré de silence. » (Jean-René Lassalle, Poezibao)
→ On peut être parfaitement ouvert et attentif à l’évolution du livre,
considérer ce qui est en cours comme un nouveau développement, comme le fut la
découverte de l’imprimerie (mais je ne suis pas sûre cependant que cette
comparaison souvent faite soit vraiment juste) et être en accord avec cette
remarque. Peut-être que les générations futures ne sauront plus ce que c’est
que ce geste humain de lecture et d’écriture,
peut-être que le rapport matériel au livre aura disparu… quelle part a-t-il
dans la lecture et surtout, thème récurrent de ce flotoir, dans ce que peut me faire
le livre ? Et dans ce faire, il
faut entendre une action concrète, physique tout autant qu’un remuement mental,
psychique, spirituel.
Laurent Jenny
Lecture du seul article qui me retienne dans Le Monde des livres daté de ce vendredi 15 mars, un portrait de
Laurent Jenny. Dont j’ignore tout à cette heure mais dont je découvre qu’il
pourrait bien m’apporter du grain à moudre sur mes thèmes de prédilection. Chapeau
de l’article : « L’essayiste travaille depuis quarante ans sur le
style et la singularité des œuvres. Il montre dans son nouveau livre La Vie esthétique, de quelle manière
celles-ci entrent en résonance avec nos existences. Livre commandé, à suivre
donc !
Je note aussi le début de l’article où il est question de ce très ancien
processus photographique, que Jenny semble encore pratique, le sténopé.
Siri Hustvedt
Profonde déception de ce livre. Si j’étais méchante, je dirais que c’est un
livre de journaliste ! Il y a déjà tromperie sur la marchandise puisque
sur la couverture il est écrit « Essai » au singulier, ce qui laisse
supposer une construction autour du thème Vivre,
Penser, Regarder. Or il s’agit d’une compilation d’articles de provenances
très hétéroclites puisque certains sont parus dans des journaux comme le NY Times ou le Guardian et d’autres dans des revues spécialisées en neurologie,
comme Neuropsychoanalysis. Car c’est
cela qui m’avait attirée : j’avais appris que Siri Hustvedt s’était investie
très intensément dans le domaine des neurosciences, au point d’avoir acheté un
cerveau en caoutchouc pour en apprendre l’anatomie si complexe. Et qu’elle
était en mesure de soutenir des discussions de haut niveau avec des
neurologues. Las ! Que des lieux communs, de l’autobiographique sans intérêt,
une pensée très superficielle. Elle a bien cette belle idée d’une approche
transversale, de lier littérature et sciences, mais cela reste lettre morte
pour moi. Peut-être que la profondeur de lecture d’un Goldschmidt ou d’une
Michèle Finck, on va le voir, me rendent particulièrement sensible à ce manque
de profondeur de la pensée ?
Michèle Finck
Commencé en effet le très intéressant Giacometti
et les poètes de Michèle Finck. Dans le même temps où elle écrivait son
beau livre de poésie Balbuciendo,
Michèle Finck terminait l’écriture d’un essai sur Giacometti et les poètes. Idée
magnifique puisqu’on va le découvrir ou le confirmer petit à petit, Giacometti
a suscité les écrits des plus grands : rien moins que Celan, Dupin,
Bonnefoy qui sont les trois temps, les trois mouvements du livre, mais aussi Jaccottet, Genet et bien d’autres.
Magnifique érudition de l’auteur, mais qui n’est pas lettre morte, mais bien au
contraire mise en regard, développement simultané, comme un contrepoint, des innombrables
connaissances qu’elle articule dans son livre. Il faut redire ici le rôle
central de la musique dans la vie et la pensée de Michèle Finck, ce qui lui
donne peut-être cette capacité de développer sa pensée d’une façon à la fois
très classique, conforme aux critères les plus exigeants de l’université, mais
en même temps très personnelle. Il y a une pensée, il y a un savoir-faire mais
il y a aussi une âme dans toute la construction de ce livre.
Il se présente comme un taillis dans lequel on pénètre (et ici la comparaison
avec Hustvedt est plus que cruelle), et où on éprouve le besoin de s’arrêter à
chaque instant pour méditer : sur ce que Michèle Finck rapproche, sur les
citations admirables qu’elle enchâsse tellement justement dans le tissu de son texte, sur les perspectives qu’elle
ouvre. Ici la lecture est féconde et agissante, elle donne sans cesse envie d’aller
vers les œuvres, de mieux connaître Giacometti, mais aussi de lire ou relire
Dupin, Bonnefoy, Celan.
Processus
percussifs (Didi-Huberman)
Dans son introduction Michèle Finck cite Georges Didi-Huberman : « La
question n’est pas de savoir ce que sont
les formes – problème mal posé – que de reconnaître ce qu’elles font, en qualité de processus
percussifs. » (in La Ressemblance
informe ou le gai savoir selon Georges Bataille, Macula, 1995, p. 201, cité
in Giacometti et les poètes « si tu veux voir, écoute », Hermann,
2012, p. 11.)
Saint Bernard (Michèle Finck)
L’auteur part des écrits sur Giacometti de Dupin ou Celan et de ceux de
Bonnefoy puis revendique une liberté
interprétative axée sur une formule de St Bernard : si tu veux voir écoute
Elle développe aussi cette approche dans l’émission
du Jour au lendemain du 15 février 2013. Bien que Giacometti, elle le dit d’emblée,
ne soit pas musicien, elle va explorer la dimension sonore de ses sculptures,
ce qu’elle suscite chez les poètes qu’elle étudie, impressions parfois
contradictoires ou en tous cas très différentes, on le verra. Car ce n’est pas
un des aspects les moins intéressants de ce livre que de montrer comment
chacun, Celan, Dupin, Bonnefoy, aborde un même artiste, une même œuvre. Et ce
que cela révèle ou montre aussi sur leurs propres œuvres.
De l’écoute (Jean-Luc Nancy)
« [La] formule de St Bernard, parce qu’elle met en tension le “voir”
et “l’écouter”, permet de porter le “voir” à un maximum d’intensité et de poser
autrement la question des rapports entre le poème et les arts visuels. Il y va
d’un questionnement tel que l’esquisse Jean-Luc Nancy : “La vérité [...] ne
doit-elle pas s’écouter plutôt que se voir ? [...] Qu’est-ce qu’un être
adonné à l’écoute, formé par elle ou en elle, écoutant de tout son être ? [...]
Quel secret se livre lorsque nous écoutons (cité par Michèle Finck, p. 13,
extrait de Jean-Luc Nancy, A l’écoute, Galilée,
2002, pp. 16 et 17)
→ Que j’aimerais être, de plus en plus, cet être
adonné à l’écoute ! Cette importance fondamentale de l’écoute, dans un
monde voué plutôt au voir, au regarder. Fermer les yeux et écouter, oui, de
tout son être. L’autre, en face de soi, le livre que l’on lit, la musique que l’on
joue ou que l’on entend, le bruit de fond de la ville ou de l’univers, ce qui
émane, silence ou bruit, de toute chose. S’inspirer aussi de l’écoute flottante de l’analyste, qui peut
permettre d’éviter de décrypter la perception sonore, ce qui est dit, ce qui
est joué, ce qui est lu, uniquement à partir de systèmes préétablis, bloquants,
appauvrissants.
Rédigé par Florence Trocmé le 17 mars 2013 à 11h56 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 08 mars 2013 à 18h05 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ode à la lecture (G.-A. Goldschmidt)
Toujours dans Le Poing dans la bouche :
« Il y a ainsi quelques rares livres grâce auxquels on parvient à se
libérer de cette menace toujours présente de la démence précoce, des livres
dont on découvre qu’ils empêchent de gratter le sol, de griffer l’herbe, de
pleurer d’un seul coup des années de désespoir, d’irrémédiable séparation, de
foyer perdu, de mère à jamais disparue. Ces livres se situent là où on est,
dans l’intervalle que les mots parcourent sans le recouvrir. Ces livres, tels Le Procès, prodiguent un grand calme, un
étrange apaisement. » (67)
→ Puissant effet de ce constat que l’auteur a trouvé sans doute les fondements
de sa résilience dans les livres et plus singulièrement dans l’œuvre de Kafka. On
verra que toute la fin de ce livre, Le
Poing dans la bouche, est constituée de pages frappantes, très profondes
sur Kafka.
Le parcours est étonnant et les pages 74 et 75 sur Heine et Kafka sont à
travailler. Livre à relire et à méditer, du fait de sa richesse, des multiples
pistes ouvertes : « Kafka parle du même côté que Heine, il est lui
aussi assis du côté des accusés, jamais de celui des dominateurs et des
puissants. Kafka part de là où partira après lui Samuel Beckett, de ce pont “inférieur”
où se situe aussi Witold Gombrowicz. Kafka “sonnait” tout autrement que ce que
je connaissais de la littérature allemande, seuls les Tchèques comme lui, Rilke
par exemple, ou les Suisses comme Robert Walser dont je découvris en 1956 Le Commis, prenaient leurs personnages à
ce niveau où ce qui est particulier devient anonyme, c’est aussi à partir de
là, de ce qui et commun à chacun, que part l’écriture de Peter Handke ou de
Paul Nizon. ». (74) Citation un peu longue mais qui montre bien la
traversée de G.-A. Goldschmidt et ceux sur lesquels il s’appuie (il est
traducteur de Kafka, de Handke)
De la source de la tolérance
Et cette idée que la lecture peut aussi nourrir en nous la tolérance, cela
en tous cas que je lis ici : « Toute lecture est d’autant plus
prégnante qu’elle recèle cette intervalle imperceptible qui compromet les
adhésions et les injonctions collectives. Vos communautés ne sont pas les
miennes, mais les êtres humains que vous embarquez sont miens. Toute communauté
finit tôt ou tard par ériger des bûchers. » (74)
→ terrible leçon que cette dernière phrase, d’autant plus terrible que des
dizaines d’exemple, à portée d’actualité et au sein même de son propre univers,
voire de soi.
→ confirmation de l’intuition que la lecture forge la personne en cela qu’elle nous
pousse à pénétrer successivement dans de multiples personnages, situations,
points de vue, auxquels s’identifier malgré leur antagonisme ce qui nous permet
de ne pas nous enfermer dans un rôle, une influence dominante, de comprendre un
peu de la pluralité des mondes, des êtres et des choses.
Une évidence inacceptable (Kafka,
Goldschmidt)
D’étapes en étapes, G.-A. Goldschmidt en arrive au chapitre éponyme « Le
Poing dans la bouche ». Qui s’ouvre sur une évidence mais qui est
inacceptable : « Toute pensée ne se considère que par son défaut à être
elle-même et ne vit que de se manquer. Il y a une proximité qui se dérobe sans
cesse et ne se contient que de se dérober ».
→ c’est très précisément l’expérience de la lecture de la série Juliau de
Nicolas Pesquès. Et une question présente me semble-t-il de très longue date,
taraudante : Sur quoi est-ce fondé tout cela, toutes ces constructions
mentales, la philosophie en particulier ? Qu’est-ce que c’est que cet
objet qui se prend lui-même pour sujet (ou l’inverse) et qui fait comme s’il ne
le savait pas. Déni ? Et comme souvent le déni, par nécessité vitale ?
Où les trouver, ce « tremblement de pensée, cette distance qui s’éloigne d’elle-même
toujours à égale portée. » ? (78) (sauf dit Goldschmidt, très
rarement, en poésie).
→ J'y reconnais mon vertige dérobant. Et pense que ce serait là que devrait
porter l'effort. Sur ce vertige dérobant qui n'est pas que mental qui est aussi
ontologique. Et dont la musique peut être donne parfois la mesure.
De l’interprétation
Il y a l'œuvre et il y a l'interprétation. Parfois c'est l'œuvre que l'on
découvre et plusieurs interprétations, pas forcément de premier plan, peuvent y
contribuer. Mais parfois c'est une interprétation que l'on découvre et qui
change l'œuvre que l’on croit connaître. On entend ce qu’on n’avait pas
entendu. J’ai eu cette impression en écoutant Evgeni Kissin jouer l’opus 111 de
Beethoven. Sokolov et Kissin donnent ce sentiment de vous faire découvrir l’œuvre
connue. Peut-être pour reprendre la remarque de Zimmerman qu’ils jouent la raison pour laquelle la musique a
été composée ?
Dérivation
Toujours des phrases essentielles sur Kafka dans le livre de G.-A.
Goldschmidt : « tout se passe à la lecture de Kafka, comme si on
participait de sa façon de se tenir en lui, comme si on pouvait localiser, tout
à coup, sa suffocation propre, comme si on avait, soudain, la définition de ce
qui n’a pas d’objet. Par Kafka on sait d’un savoir creux mais certain, une
forme qu’on a en soi-même, donnée telle quelle, dans un prodigieux ajointement
d’écriture, au point que cette écriture s’absorbe dans l’ajustement à ce qu’elle
dit : “Ce n’est pas ici qu’il en
sera décidé, mais la force d’en décider ne peut être éprouvée qu’ici” écrit
Kafka dans un fragment (3eme cahier in 8°) [...] Tout se passe toujours entre
deux termes que rien ne peut dissocier et qui s’excluent l’un l’autre. »
(79)
→ Venez Benjamin et Walser et vous Pessoa, donnons-nous la main et faisons
cercle avec Kafka autour de ce nœud indénouable qui étouffe et tracte. Vous
êtes ce nœud dans la neige, à port bou ou à la terrasse de la Brasileira.
De la langue de Kafka
Goldschmidt pointe l'extrême précision de la langue de Kafka : « si
précise, si irréfutable, qu'il n'y a aucun autre tracé possible à moins de dire
autre chose. [...] L'arc du sens ne se laisse pas tracer autrement qu'il ne l’est »
(79)
→ Pas d'interprétation ou de glose fantaisiste possible. Seules la rumination
et la méditation des mots. Et si les plus grands musiciens étaient ceux-là qui reconnaissaient
l'arc du sens et son seul tracé possible ? S. Me parlait hier de la
parfaite précision de la lecture du texte par Kissin. Le musicien incompétent
ne lit pas bien. Et ce n'est pas une question de savoir ou de technique. Très rares
sont les interprétations qui révèlent.
Kafka, le Juif
Extraordinaire méditation de Goldschmidt sur Kafka, sur l’être Juif et bien
entendu en filigrane sur lui-même : « Le Juif est celui qui se sait
sursitaire, d’une manière ou d’une autre, il sait que sa vie n’est pas comme
celle des autres une “évidence”. [...] Le “Juif” n’existe que sur ce fond de
mort sur lequel se fait le resserrement, la concentration de l’existence qui ne
se répand pas, mais se réduit à un point de perception d’une netteté rigoureuse ».
(80)
→ ces pages, 80 à 82, profondes comme on en lit peu. Autour de l’articulation
du thème de l’accusé, de la culpabilité, ce dernier courant depuis le début du
livre, culpabilité d’avoir survécu, d’être là, d’avoir telles ou telles
pensées, omniprésente culpabilité, « culpabilité secrètement souveraine ».
De la frontière
La citation bien connue de Kafka « la littérature entière est assaut
contre la frontière », mais cette fois glosée par Goldschmidt : « mais
cette frontière est justement infranchissable, d’où littérature. La
littérature, tout comme le langage, cache d’emblée ce dont elle provient, tout
comme je suis moi-même la frontière contre laquelle je me jette. Mon corps est
à la fois lui-même et sa limite : la peau ». (93)
Mesure
Savoir sa mesure et donc arrêter pour ne pas perdre.
Les convers rieurs
fenêtre de tir d'où tire-t-on violence et l'impossibilité sauf ceux-là qui
ont cessé d'exister mais sont sans cesse – cercles comme bras umarm autour bras autour étai des
pousses vulnérables – pollinisateurs décimés pour féconder petites têtes et
fleurs d'amandier main de l'homme et celle qui joue la musique et la réincarne
fouille un fond sombre – pas de repos manège des présences veilleuse pour
l'enfant qui cherche à dormir – la ronde des convers rieurs et des toges rouges
au parvis
Rédigé par Florence Trocmé le 08 mars 2013 à 18h01 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 03 mars 2013 à 14h57 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Hélène Cixous
Grâce à Jean-Paul Louis mon attention a été attirée sur une émission « Bibliothèque Médicis »
récente (01.02.13) qui rassemblait Hélène Cixous, Jean-Yves Tadié, Charles
Dantzig et Donatien Grau. Émission construite autour de la question du chef d’œuvre.
Quelques notes prises au fil de l’émission :
« Moi en tant que cet étranger qui m’échappe » (H. Cixous)
« Est-ce que parler de soi conduit à oublier de parler des autres ? »
(Donatien Grau)
« Les grands artistes se révèlent tard et ont été le plus souvent asservis
à de grands maîtres. » (J.-Y Tadié)
« Écrire c’est renoncer au génie » dit Tadié qui explique à quel
point cette phrase d’Alain a eu un effet libérateur sur lui. [« Stendhal
l'influence directement et il affirme d'ailleurs son style grâce à une
méthode qu'il tient de cet écrivain : écrire chaque jour, génie ou pas. »(source)]
« Je suis l’habitant de la littérature » (H. Cixous)
« [...] que le français n’est pas tout à fait français mais qu’il s’étrange. »
(Cixous), défendant l’usage de plusieurs langues, pas forcément traduites, à l’intérieur
du texte littéraire.
Hélène Cixous qui décrypte le titre de son dernier livre : il vient d’Hamlet,
Acte II, scène 2 lorsqu’après un long monologue Hamlet reconduit des comédiens
et dit d’eux qu’il faut bien les traiter car ils sont « abstracts and brief chronicles of time » ;
elle fait aussi remarquer qu’il y a là les trois lettres a, b, c. Le titre
générique de ce qui pourrait bien être une grande entreprise, le livre qu’elle
dit ne pas écrire est Abstracts et brèves chroniques du temps.
Elle parle aussi longuement de l’autre partie de son titre : I. chapitre Los. Toujours pas d’allusion
au los des Allemands pendant la 2ème guerre mais un hommage à ce mot magnifique, pièce détachée, was ist los lui dit souvent sa mère, qu’est-ce qui se passe, los est sans être, c’est aussi le suffixe qui
signifie sans [exemple arbeitlos, sans travail, chômeur ou ruhelos, anxieux, littéralement sans
repos, sans calme], mais aussi ce qui
arrive. Et qui a la même racine que lot,
sort…
Interrogée par Jean-Pierre Elkabbach sur la mort de son père quand elle avait
dix ans et dit qu’elle a subi, souffert et joui de, ce qui advient quand un
évènement brutal vous enlève le monde. Elle a alors cette remarque bouleversante :
« rien de ce qui a cessé ne cesse d’être autrement », car « ce
qui a disparu revient métamorphosé » et c’est ajoute-t-elle le principe même
de la littérature.
Elle dit écrire une « sorte de prose qui est en fait poésie qui contient
de la tragédie, de la comédie, des traces de philosophie ».
Evgeni Kissin
Hier soir, récital d’Evgeni Kissin, salle Pleyel à Paris. Il a joué une
sonate de Haydn (n° 59), l’opus 111 de Beethoven, des impromptus de Schubert et
la douzième rhapsodie hongroise de Liszt. En bis, une transcription d’Orphée et
Eurydice de Glück, une étude d’exécution transcendante et une transcription de la
Truite de Schubert par Liszt. Le concert était dédié à la mémoire de son père récemment disparu et avec S. nous
avons eu le même sentiment que la transcription d’Orphée était jouée tout
particulièrement dans cet esprit.
M’ont frappée la tension de bout en bout de chaque pièce, bien sûr l’extraordinaire
virtuosité mais qui ne serait rien sans le reste, cette autre dimension qui lui
a permis de révéler le caractère monstrueux de l’opus 111 de Beethoven, comme
une œuvre infiniment singulière, un peu terrifiante à vrai dire, qui donne le
sentiment d’être dans un autre monde. A la fin du concert, standing ovation, ce
que personnellement je n’avais encore pas vu dans un concert de musique
classique.
Il y a dans sa manière de jouer quelque chose d’un autre monde, en quelque
sorte, c’est difficile à définir, ce n’est pas séduisant et flatteur, même si
ça peut plonger dans des abimes de douceur avec des pianissimi comme je n’en ai
jamais entendus je crois, c’est la musique et la raison pour laquelle elle a été composée.
Rédigé par Florence Trocmé le 03 mars 2013 à 14h50 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 01 mars 2013 à 20h47 | Lien permanent | Commentaires (0)
De
la lecture (G.-A. Goldschmidt )
Retour au Poing dans la bouche de
Goldschmidt. Un très beau passage sur la lecture, la faim ou la soif
insatiables de lire, comme une quête infinie : « Après chaque lecture
ou chaque découverte, persistait ce sentiment vertical dont je me rendais de
mieux en mieux compte que rien ne pourrait l’absorber, le combler ou l’équivaloir.
Il y avait au fond de toute lecture, toujours, cette béance [...] » (37)
→ Oui, lire n’est pas un divertissement (il peut l’être bien sûr pour certains,
il l’est pour beaucoup), c’est une sorte de nécessité vitale. On peut avoir besoin
de lire au même titre qu’il nous faut nous manger ou boire. Tout aussi
essentiel pour la survie, ou moins dramatiquement aussi, pour le développement
de soi. Et pour l’équilibre psychique.
→ Je remarque un léger trouble, parfois, quant à la phrase de G.-A. Goldschmidt,
comme si était demeuré, dans son français totalement maîtrisé, quelque chose d’à
peine perceptible qui viendrait de la langue allemande.
Ode à la langue française ! (G.-A.
Goldschmidt)
« J’étais tombé dans le français que je ne me souviens pas d’avoir un
jour appris. [...] J’en découvris les raccourcis, les économies de mots et les densités
brèves à travers La Rochefoucauld, Retz ou La Fontaine mais aussi les
solennelles splendeurs de Bossuet. C’était le champ des mots, leur étendue qui
me fascinaient, ces sauts de sens, ces jonctions. Qu’était-ce donc comprendre
avec si peu d’indications ? » (39)
→ émouvant de voir que pour un jeune garçon allemand complètement ou presque
complètement livré à lui-même comptèrent tant des auteurs dont le nom est sans
doute inconnus à la plupart des élèves d’aujourd’hui (et sans doute même à
certains étudiants ?)
L’atteinte mortelle à la langue
allemande
Ce livre est aussi à sa manière un roman d’apprentissage, c’est une
biographie et ce qui la rend particulièrement passionnante c’est que tout est
filtré par la question linguistique.
À partir de la mi-février 45, écrit Goldschmidt « ce dont on s’était
vaguement douté devenait exorbitant, informulable [...] il n’y avait pas de
mots, ou plutôt il y en eut trop pour cela qui fut conçu dans ma langue, la langue de ma mère et de mon
enfance, la langue des premières découvertes, des premiers émerveillements, à
jamais atteinte. Les journaux parlaient des camps et employaient les mots
allemands. Puis les premiers témoignages écrits étaient arrivés où Lager, Selektion, Rampe, Vergasung, termes presque familiers,
revenaient souvent. » (41), écrit l’auteur qui ajoute « Je sentais,
rien qu’à prendre une phrase allemande en bouche, que rien ne serait jamais
plus pareil. Non seulement on m’avait expulsé de ma langue, mais elle avait été
probablement abîmée, contaminée, à jamais. [...] Au fil du temps, ce malheur ne
fit que s’approfondir et tout au long de ma vie, je n’ai cessé d’être confronté
à ce champ linguistique qui réunit l’extrême poétique et l’absolu du crime »
→ citations à méditer, inlassablement. Y compris pour la proximité de l’extrême poétique et de l’absolu du crime, idée qui n’est pas la
plus simple ni la plus agréable à considérer. Et bien sûr on pense à Paul
Celan, lisant ces mots dans leur parfaite précision !
Rousseau
L’auteur continue de décrire sa vie au travers des livres et notamment sa
découverte de Rousseau ce qui lui permet insensiblement, utilisant ces
ressources cachées de la langue française qu’il a bien mises en évidence, de
parler de lui, de façon à la fois claire et voilée, quant à sa sexualité
naissante : délices des châtiments corporels dans l'internat savoyard, la pratique,
source de tant de honte, du vice des
adolescents, tout cela mêlé à la culpabilité omniprésente d'être un survivant
Sur Artaud, sur l’écriture
Parmi les lectures fécondantes pour G.-A. Goldschmidt, le Van Gogh suicidé de la société d’Artaud. « Certains textes, ainsi,
recelaient cette pesée qu’on porte en soi, certains textes font apparaître avec
une force presque aveuglante ce qu’ils ne peuvent pas dire. Je m’aperçus que je
lisais pour voir apparaître dans ce que je lisais ce qui à la fois se heurtait
aux mots et ne pouvait pas les franchir. Je découvris aussi, peu à peu, pris d’une
fièvre sèche, que ce que les écrivains disaient abordait les mots sans jamais les franchir, que l’essentiel, eux-mêmes,
restait en suspens, toujours à portée de main et jamais saisi. » (50)
→ j’aime l’idée de cette pesée et très
étrangement cette réflexion me fait penser à un conte que j’aime, « La
Princesse au petit pois », cette jeune fille si sensible qu’elle était capable
de sentir un petit pois sous une dizaine de matelas…. la pesée me renvoie à cette subtilité de perception, qui est celle de
Goldschmidt, capable de percevoir ce ténu infranchissable dans les livres. « Ce
que tentait de cerner Artaud, c’était cette force muette qui donne lieu aux
mots et qu’ils ne contiennent pas, qui continue, en dépit d’eux, chez celui qui
lit. La forme germinale sans
existence propre, n’est que cet intervalle que je suis. (51)
Et un peu plus loin : « les mots s’effondraient, absurdes, grotesques.
Le “sens” c’était ce qui se déplaçait dans la phrase, qui n’y était nulle part »
→ Cette idée du sens qui se déplace dans
la phrase est forte. Se déplace-t-il du fait de la lecture, le regard du
lecteur est-il la condition sine qua non
de son émergence, le pinceau qui éclaire l’obscurité ? Est-ce la
confrontation avec le lecteur qui le fait advenir, mais uniquement dans le
mouvement et donc fugitivement ? Ici encore pour moi, une possible
comparaison avec la musique et la partition lettre
morte tant que l’interprète ne s’en saisit pas.
→ se dessine ainsi tout ce qui va fonder le futur travail de traducteur de G. A. Goldschmidt : l’intuition profonde de
ce qui constitutivement manque aux mots et le double langage aussi, à prendre
ici peut-être dans ses différentes acceptions, la déchirure entre la langue d’enfance
et la langue d’accueil, la confrontation infiniment solitaire et peut-être d’autant
plus prégnante et déterminante aux grandes œuvres de la littérature, française
en premier lieu, semble-t-il.
Langue et corps
Il y a donc dans ce livre de Goldschmidt toute cette séquence où il parle
de sa sexualité, à mots couverts mais en même temps de façon complètement claire,
avec grand courage surtout et c’est très fort. Car cela lie la réflexion sur la
langue à la vie et au corps, alors que souvent les linguistes semblent à
l’extérieur de leur sujet, comme s’ils disséquaient des mouches ou des fourmis,
mais en étant pas concernés. Alors que Goldschmidt lui est dans la/les
langue(s) jusqu’au cou et c’est une question de vie ou de mort, physiquement et
psychiquement. Cette réflexion-là, si honnête, si courageuse, me semble
profondément originale et porteuse de sens.
Musique, Berezovsky et les Borodine
Hier superbe concert : les Borodine avec Boris Berezovsky dans deux
quintettes avec piano, Dvorak (op. 81 en la majeur) et Chostakovitch (op. 57 en
sol mineur). J’ai perdu toute notion du temps, comme cela m’arrive de plus en
plus en écoutant de la musique, comme si elle générait un autre état de
conscience. Je suis un peu ambivalente devant le Dvorak, sublime par moments
mais moins convaincant à d’autres, avec des mélodies un peu faciles alors que
le Chostakovitch est bouleversant de bout en bout, comme presque toujours ce
musicien avec ce mélange de poignant et de sarcastique si caractéristique. Il
sait en un instant produire une mélodie tendre, déchirante, voire extatique et
soudain exploser en grincements de dérision, âpres et stridents. Je réécoute aujourd’hui
le Quintette dans la version de Martha Argerich… et en particulier la fugue du
2ème mouvement où les instruments entrent les uns après les autres,
le premier violon à découvert, seul, au début… donnant le sentiment d’un enfant
angoissé qui s’avance dans le noir et l’explore, le tâte littéralement. Les
instruments à cordes restant seuls, comme nus, avant l’entrée du piano ne se
faisant qu’après deux minutes et demie. Pour énoncer le thème dans l’extrême
grave.
Trois disparitions
Agacement car Le Monde m’annonce en flash actu, en principe réservé au faits graves, la mort d’un chanteur dont je n’ai jamais entendu parler, alors que les disparitions du chef d’orchestre Sawallisch, du pianiste Van Cliburn, et de l’organiste Marie-Claire Alain n’ont bien entendu pas eu ce traitement de faveur. Quelle triste semaine pour la musique,
avec ces trois disparitions.
Rédigé par Florence Trocmé le 01 mars 2013 à 20h43 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (1)