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Rédigé par Florence Trocmé le 20 avril 2013 à 15h30 | Lien permanent | Commentaires (0)
Lectures
Je plonge donc dans le livre de Judith Schlanger, La Lectrice est mortelle. Curieux au demeurant ce verbe, très usité
dans le cadre de la lecture et du livre, de plonger.
Comme si le livre était un milieu aquatique, dans lequel on s’immergeait.
L’idée n’est pas fausse.
De la relation à soi dans la lecture
« Lire, écrit J. Schlanger, nous donne une expérience si distendue de nous-mêmes
et de la relation à soi, qu'on ne s'y engouffre pas sans y rêver sans
l'explorer. » (8)
→ il y aurait une modification de notre identité lors de la lecture ?
Expérience d’identifications multiples, oui, il suffit de penser aux lectures
de jeunesse et comme il était si délicieux de quitter notre jeune et
problématique enveloppe pour nous glisser dans la peau de l’héroïne ou du
héros. Il se peut que pour l’enfant se soit chose facile, innée presque alors
que pour l’adulte cela devient plus laborieux, sans doute en raison du
développement du jugement. Jugement sur soi, jugement sur la qualité de l’œuvre…
on verra d’ailleurs que Judith Schlanger analyse dans son deuxième chapitre les
raisons pour lesquelles des romans populaires ont un tel succès. Autrement dit,
l’indispensable capacité de jugement a aussi un effet destructeur, elle altère
celle d’empathie ou d’identification avec des héros souvent frustres mais bons
supports de métamorphose momentanée !
Judith Schlanger dont le propos dans ce livre est de « raconter des
rencontres de lecture ». Elle se propose de « poser des questions
parfois inusitées » (tant mieux !) pour aborder « un aspect
différent de l’expérience de lire » (8) « soit plusieurs prises et
des points de vue divers tous centrés sur une même zone en une « unité
d’exploration, une tâtonnante unité d’éclairage »
De la fréquentation de la bibliothèque
Le premier chapitre est pur délice pour qui a fréquenté des bibliothèques,
plutôt d’ailleurs des bibliothèques pour tous publics, que des bibliothèques
spécialisées ou universitaires. Très belle idée de l’auteur d’évoquer un couple,
les Rabson, dont on découvre petit à petit qu’ils sont tout simplement à
l’origine d’un important legs de livres dans une bibliothèque qu’elle
fréquente ; or elle découvre les affinités étonnantes qu’elle a avec leurs
choix très éclectiques. Prétexte très vivant pour décrire ce qui nous arrive
quand nous sommes à la bibliothèque : « il s’agit chaque fois de
plongées [tiens !] [...], de lectures d’été, pourrait-on dire, des
lectures libres, aventureuses, orientées mais fantaisistes : il s’agit de
légèreté et de passion, et d’obstination par plaisir. » (12)
→ pourrait être mon portrait en liseuse d’été !
De la chimère (autour de Judith
Schlanger)
« Je voudrais célébrer une lecture d’aventurier et d’explorateur, une
lecture privée, non professionnelle, non utilitaire, fille du désir et de
l’évènement. Je voudrais faire l’éloge des lectures buissonnières [...] celles
qui s’ébrouent dans le plein des livres pour le plaisir de découvrir et
rejoindre » (12)
→ découvrir et rejoindre me semblent deux notions importantes, deux verbes d’action,
qui implique un mouvement vers l’avant, une ouverture, il faut le noter :
il y a le plaisir de la découverte tous azimuts, un auteur, un style, un sujet,
un thème, des images, des fragments, un monde, etc. mais aussi me semble-t-il
le désir de rejoindre, quelque chose qui implique échange et un échange très
particulier avec le livre et/ou l’auteur. Une création à chaque fois, un espace
intermédiaire de projection réciproque, l’une active, l’autre passive, qu’il
m’arrive de désigner comme une chimère. Chaque livre générant sa chimère, que
l’on revient visiter et modifier peut-être en cas de relecture. Et dont peut-être
j’essaie ici de conserver des petits fantômes partiels.
Visite à la bibliothèque
Tout ce premier chapitre est une belle description de la bibliothèque et du
plaisir qu'elle suscite. Différent de celui de la librairie car « à la bibli »
on peut tout prendre sans restriction : je ne suis toujours pas blasée de
cette impression inouïe que tout cela est offert et à portée. Intense
satisfaction donnée par cette possibilité d’exploration, sans autres limites
que ce qu’il y a dans cette bibliothèque-là et sachant que d’autres
bibliothèques sont accessibles, un peu plus loin « La curiosité vagabonde
est un pouvoir lorsqu’elle peut se satisfaire – un pouvoir d’ouverture, de
déplacement, de choix, de direction, de légèreté ».
Choix et hasards (avec J. Schlanger)
« La vie de lecture pense être la plus intentionnelle de toutes mais
tout comme on n’y contrôle pas vraiment ce qu’on trouve, on n’y maitrise pas
toujours entièrement ce qu’on lit » (18) Et alors la « circulation de
pirate » à l’intérieur de la bibliothèque « met quelquefois en main
des lectures qui surprennent d’être si singulières et si proches ». (18)
→ il y aurait toute une réflexion, voire une expérimentation à mener sur ce qui
nous entraîne, chacun et souvent si différemment, sur telle ou telle piste.
Visiter la bibliothèque à plusieurs avec des proches !
J’apprends de plus en plus à suivre mon intuition, cette secousse intérieure,
parfois à caractère d’urgence, qui me porte vers tel ou tel livre, tout de
suite, au détriment de la pile sagement préparée des « lectures à
faire » !
« L’expérience affective, émotive, vitale »
… où l’on entend peut-être l’écho des propos de Marielle Macé en son livre Façons de lire, manières d’être :
« Il faut donner place, donner voix, à l’aspect existentiel de
l’expérience de lecture, pour pouvoir reconnaître et préciser en quoi elle
affecte et en quoi on est affecté. Il ne faut pas craindre de parler de
l’expérience affective, émotive, vitale, de la lecture » (18)
→ une remarque pour moi essentielle. Qui dépoussière le livre, trop souvent
assimilé au savant, au sérieux. Faute de savoir le présenter sous ce jour (mais
c’est horriblement difficile) aux jeunes lecteurs, on les détourne à tout
jamais. Cela les exclue des immenses ressources de la lecture, en termes de
construction de soi, de mise à l’épreuve de soi-même, de formation intérieure,
psychique, intellectuelle, morale, de recherche tout simplement et à tous les
niveaux. Romans d’apprentissage ! Et c’est sans doute aussi ce dont le flotoir, en ses quelque peu atypiques
« journaux de lecture » tente de se faire l’écho :
Lire à tête perdue (J. Schlanger)
Quelle belle expression : lire à tête, mais aussi à cœur perdu… Est-ce
encore possible dans la lecture adulte, c’est une question centrale pour moi en
ce moment ? Une expérience que je voudrais refaire, que je vais tenter de
refaire. Il faut trouver le livre pour cela.
La lecture de ce livre offre le bonheur (expérience affective donc !) d’un
retour vers sa propre histoire de lectrice, depuis les premiers souvenirs, avec
résurgence des temps où la lecture était encore complètement libre de buts
éducatifs (mais le choix n’était pas libre, il s’en faut de beaucoup !
Tout petit enfant n’éprouve-t-il pas ce qu’est la censure lorsque ses adultes
tutélaires lui refusent l’accès à tel ou tel livre qui le tente, sous prétexte
que “ce n’est pas pour lui” ?)
Acuité et tendresse (J. Schlanger)
« Je propose ici quelques lectures qui décrivent, chacun à sa façon,
une expérience d’acuité et de tendresse »
Deux mots clés, si rarement appariés, acuité,
celle de l’attention, de l’insistance, de l’écoute intense mais aussi tendresse, celle d’un esprit qui ne se
rebiffe pas en raison de ses (prétendus) acquis, certitudes et savoirs mais qui
s’ouvre à ce nouveau du livre, qui le laisse prendre barre sur lui, le modeler,
éphémèrement ou durablement. Quelque chose qui pourrait avoir quelque chose à
voir avec l’expérience de l’acteur ou de l’actrice qui devient un temps un
autre, une autre ?
Et s’il sera question de livres, ce sera « loin de la critique
littéraire », pas pour les présenter ou les étudier, mais parce qu’il
s’agit de « joindre en eux la brûlure évasive de l’expérience. » (20)
Non pas donc un commentaire critique mais
un accompagnement intime.
→ Et que cela me fait du bien de lire cela ! Qui me semble si proche de l’approche
du flotoir.
Marcel Dupré
Je savais déjà, via les fréquents concerts d’orgue du dimanche, à La
Madeleine ou à Saint Augustin, que les œuvres de Marcel Dupré (1886-1971) me
touchaient. Confirmation ce matin en écoutant un très beau disque qui joint au Chemin de Croix, la Symphonie n° 2 en ut dièse mineur, une de mes tonalités de
prédilection. Joués par Yves Castagnet sur l’orgue de Notre Dame de Paris.
La musique d’orgue me procure souvent cette sensation d’un milieu aquatique
dans lequel on pénètre. Comme dans un livre au fond. Retour aux origines de la
vie ? La sienne et celle de l’espèce, voire de l’univers ? Affective, émotive, vitale, dit Judith
Schlanger de l’expérience de lecture et il en va aussi bien sûr de l’expérience
musicale, que la musique soit jouée ou écoutée simplement. Dans les deux cas,
il y a un dessaisissement potentiel. Même
si le réaliser n’est pas toujours donné !
Rédigé par Florence Trocmé le 20 avril 2013 à 15h20 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 18 avril 2013 à 17h15 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Sites
Coup de semonce : une lettre un peu étrange de mon hébergeur et prestataire
de service pour Poezibao, qui annonce
la fermeture du support client en
Europe, disant ne plus être en mesure de l’assurer en 10 langues différentes.
Disant continuer à assurer le service, mais sans ce support et comme geste commercial, passant en tout
gratuit. Et c’est finalement cela qui m’inquiète le plus comme si cela augurait
d’une fermeture ou d’une dégradation du service, avec pertes de données par
exemple.
Ce serait la destruction de 8000 articles de Poezibao et de huit ans de travail. Sauf mesures de sauvegarde
très lourdes et très gros travail de transplantation, ailleurs. Je ne suis pas
sûre d’avoir le courage. Pour le Flotoir,
cela m’affecte moins, car je doute un peu qu’il y ait beaucoup de lecteurs qui
aillent dans les profondeurs du site, plutôt des lecteurs qui suivent au jour
le jour. Et puis le site est beaucoup moins impressionnant en taille et donc
plus facile à acclimater ailleurs.
Cela ajouté à l’annonce de la suppression de l’outil de lecture de fils RSS Google Reader, sans que l’on ait quoique
ce soit à dire, me fait prendre conscience de l’extrême fragilité de ces
édifices et du fait que nous attribuons aveuglément notre confiance à des
services commerciaux, souvent d’origine américaine, qui ont une règle très
simple : tant qu’il y a profit on assure (et on engrange les bénéfices),
dès que le profit baisse ou disparaît, on coupe (et on se fiche des pertes
potentielles pour les pauvres crétins qui ont cru avoir décroché le gros lot avec
d’excellents services quasi gratuits).
Jaccottet, nulle formule
« Nulle formule jamais ne
suffit. [...] D’où le prix et la vérité particulière de la poésie, qui refuse
toute formule pour transmettre plutôt des parcelles
d’énergie, créer des ouvertures, des passages, en quoi elle serait
finalement moins trompeuse. On pourrait croire alors qu’il n’y a pas de progrès,
puisqu’elle répète, apparemment, toujours la même chose, dans une sorte de retour
en arrière perpétuel. Mais c’est qu’il y a, en arrière, un moteur. D’une
certaine façon elle maintiendrait la possibilité de l’impossible qui s’exprime
aussi dans les mythologies, les rêves, tout ce qui semble enfoui d’immémorial
en nous. » (Philippe Jaccottet, Taches
de soleil, ou d’ombre, Le Bruit du temps, 2013, p. 54)
Plutôt la modestie
Une de ces formules dont Jaccottet a le secret, comme le titre de son livre
Et, néanmoins qui me revient si
souvent, devant la tentation du noir. Noir oui, et, néanmoins…
« Plutôt la modestie. On ne peut tout saisir en quelques mots. Dire
seulement : un instant, j’aurai vu cela – le monde pur, ouvert, léger ;
un autre, le monde empourpré ; un autre encore, quand il pourrit et que l’horreur
vous gagne. Rien de plus. » (55)
→ Une jauge de peu, mais un peu, et non un rien, un néant. Essentiel peu.
Sur le temps (Jaccottet)
« Notre passé comme l’emmêlement des fumées d’une succession d’incendies
sans durée,
nous comme un feu bref et une plus longue fumée
[...] fragments dont se fait mon imperceptible sillage dans l’immense et dans l’inconnu »
(66)
ces mots à l’orée d’une description de souvenirs en vrac, arrachés au temps et
sans souci de chronologie.
→ et cela alors que je fais l'étrange expérience de la relecture d’un ancien agenda,
pour y chercher la date d’un fait précis.
Cette stupeur, c’en est une, de voir que tel évènement qui me semblait bien
plus ancien ne date que d’un an, stupeur plus encore de voir comment différents
éléments quasi simultanés ont déjà acquis un statut temporel différent. Certains
encore très nets, bien dessinés, d’autres largement embrumés, travail d’effacement
à l’œuvre, certains à portée de main, d’autres presqu’irréels. L’échelle réelle
de temps déjà profondément affectée par le travail de l’esprit et de la
mémoire, les évènements redistribués là sans rapport avec la réalité vécue, un
étagement des plans bien plus qu’une linéarité.
Lecture
Bien avancé dans le livre de Philippe Jaccottet, Taches de soleil, ou d’ombre. Je n’ai pas l’impression d’un livre
de tout premier plan (il s’agit de notes non retenues dans un premier temps pour
les volumes de la Semaison, vers
lesquels il faudrait sans doute revenir). Et on découvre un Jaccottet qui a la
dent dure (plus à même de le montrer aujourd’hui qu’au moment de la publication
de la Semaison (63, 84, 96…) ? : il fait part de ses
réticences vis-à vis de Char, fait un portrait un peu cruel de Ponge, n’aime
pas l’évolution de Jean Tortel qui le rapproche, dit Jaccottet, de Deluy,
Giraudon et Royet-Journoud (et ce n’est manifestement pas un compliment). Cela
se lit avec plaisir, mais ne bouleverse pas la donne ni le coeur, me
semble-t-il.
Schubert et Goethe
Un de ces rencontres fortuites qui sont un des délices de la vie :
deux fois Schubert et l'envoi à Goethe dans une même journée. Le matin France Musique,
l’émission de Philippe Cassard (« Le matin des musiciens », Schubert, choix de lieder sur des poèmes de
Goethe) et le soir, dans le livre de Jaccottet : « Noter encore
qu’à un ami de Schubert qui lui a envoyé, en 1817 ou 1818, un choix de ses
lieder sur des textes du poète, Goethe ne répond pas. » (Philippe
Jaccottet, Taches de soleil, ou d’ombre,
p.129).
→et le même sentiment, comme d’une tristesse pour Schubert et d’une forme de
ressentiment envers Goethe…
Écho Jaccottet / Bonnefoy
Il y a aussi cette note sur Bonnefoy, qui bien entendu me renvoie aux
questions cruciales et non vraiment résolues posées par le livre de Michel
Finck, Giacometti et ses poètes :
« Bonnefoy. Je relis, à propos
de Poussin, Rome, 1630. D’une connaissance
extrêmement solide de la peinture et de l’art de cette époque, il tire des
interprétations qui relèvent d’une perspective certes profonde, mais peut-être trop
personnelle pour être toujours totalement convaincantes. Mais je suis peut-être
mal placé pour en juger ; et, de toute manière, on ne le lit jamais sans
profit. » (145)
→ avec reconnaissance aussi pour la fin de la citation. Cette question d’une
forme de compétence et de la capacité de juger, qui me taraude constamment. Ici
peut-être suivre ce qu’écrit Jaccottet un peu plus haut dans son livre : « Plutôt
la modestie. On ne peut tout saisir en quelques mots. Dire seulement : un instant,
j’aurai vu cela »
Jaccottet et Morandi
Toujours éblouie par la façon dont Jaccottet parle de Morandi. Et
souvenirs, celui de mon article
sur Le Bol du Pèlerin, publié en 2002
par Jean-Michel Maulpoix sur son site, celui de ma lettre à Philippe Jaccottet
autour de ce livre, Philippe Jaccottet qui m’avait très gentiment répondu.
Dans Taches de soleil, ou d’ombre, il
écrit à propos du peintre : « Ce sont des choses peintes dans la
chambre intime, dans la “chambre du cœur” – comme cela n’est le cas de presqu’aucune
œuvre moderne - ; dans le foyer, aussi près qu’il se peut du centre, d’où
leur rayonnement tranquille et leur frêle majesté. »
Steiner, Heidegger, Jaccottet
« Dans le livre de Georges
Steiner sur Heidegger, ceci : “C’est
l’être caché qui donne au rocher la densité de son ‘là’, qui fait que le cœur s’arrête
quand fulgure le martin-pêcheur, qui rend notre existence inséparable de celle
des autres. À chaque fois, l’émerveillement et la réflexion nous parlent d’une
intensité de présence…” J’ignore s’il cite là, ou paraphrase un texte de
Heidegger, ou s’il a introduit lui-même l’exemple de l’oiseau ; mais c’est
une traduction exacte de mon expérience poétique fondamentale. La vérité, c’est
le “dé-celé”, le “dé-voilé” (selon l’étymologie grecque » (Jaccottet
toujours, p.148)
→ et ce décèlement, ce dévoilement n’implique pas
nécessairement recours à une entité supérieure. Il dépend d’un état particulier
de l’être, un « régime » différent de son moteur, qui, fugitivement
la plupart du temps, peut rendre sensible à cette autre dimension, qui permet
un écartement momentané de tous les écrans qui cachent cette nature-là des
choses et du monde et dont nous sommes de moins en moins capables de deviner la
présence. Qu’expérimentent les artistes, poètes, photographes, peintres et qui
nous touchent en nous donnant un écho de cette intensité de présence, celle qui
fait que parfois quelque chose nous saute aux yeux…
De la lecture
J’aborde le livre de Judith Schlanger, au titre pour l’instant bien
énigmatique, La Liseuse est mortelle.
→La liseuse, en tout état de cause, se prend à rêver de délires de lecture
comme dans l’enfance et la jeunesse, cette plongée dans un livre, avec perte de
contact avec la réalité extérieure et littéralement, transport, ailleurs. Expérience
devenue trop rare, peut-être faute de savoir de temps à autre choisir un livre
qui la rende possible… donc sortir un peu du domaine de la poésie et des essais ?
Renoncer parfois à la lecture insistante, ne pas tirer le chalut pour ramener à
soi quelques fragments ? Éprouvé un certain plaisir de lecture linéaire avec les notes de
Jaccottet, dont certains passages s’apparentent à un récit. Serais donc en
manque de récits ?
Un souffle il revient
Un souffle il revient chassé toujours il revient elle passe ne dit rien mais
touche le bras bientôt ici ou là je vais revenir rires trop forts de ces temps
grincement porte qui se ferme irrémédiable souffle il revient indistinct nul ne
sait ce qu'il apporte.
Rédigé par Florence Trocmé le 18 avril 2013 à 17h12 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 15 avril 2013 à 17h05 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Quatre Variations sur le doute
Il est important de rester doute, être doute, démonter doucement les
certitudes, elles sont vives à s'imposer. Ne jamais croire savoir ou avoir
compris quoi que ce soit. Rester poreux et que les pores accueillent les corps
étrangers mais transitoirement. Et de cela seulement tenter de faire peut-être
non pas miel mais cire. Alvéoles pour d'autres corps étrangers à abriter pour
assurer leur transfert vers les autres.
○
Il faut du courage pour lire car lire parfois écrase.
○
Ces jours, la lecture de poésie ou d'essais m'affecte trop. Me calme la lecture
de livres ou d'articles scientifiques. Je ne suis plus que spectatrice
totalement incompétente mais fascinée & usant de son imagination. En
littérature, je suis spectatrice partiellement actrice, accablée d'incompétence & à l'imagination parfois bloquée.
○
Pour construire un ensemble, une première phase : confiance et peu importe
qu’elle soit aveugle ou excessive, elle est nécessaire pour l’impulsion
première. Mais la vraie signature du travail, c’est lorsque le doute commence à
se manifester.
Du brouillage des catégories
Cette citation extraite d’un important article de Rachel Blau DuPlessis sur
Robert Duncan (dans une traduction inédite d’Auxeméry, confiée à Poezibao, voir ici)
« Il y a, chez Duncan, maints exemples d’un mode de corrélations tout à
fait délibérément an-historique. Il s’agit d’un brouillage incessant des
catégories, et il peut se révéler intellectuellement non-pertinent (pour ceux
qui, disons, se sont surinvestis dans le Logos). Comme cette méthode se fonde
sur l’admiration critique qu’il éprouvait pour la spécialiste de l’occulte
Helena Blavatsky, on pourrait l’appeler méthode blavatskyenne : celle des
« tas de rebut où, au-delà des diktats de la raison, comme dans l’art du
collagiste, à partir de ce qui a été méprisé ou bien est tombé dans
l’indifférence, les genres sont mêlés, des échanges apparaissent, des mutations
se font à partir de déchets et de bribes […] pour former les figures d’une
composition nouvelle » (Duncan 2011, 135)
→ peut-être que je cherche en retenant ici cette citation une caution pour ma
propre façon d’avancer et de travailler, celle-là même qui me fait tant douter
de la validité de ma « méthode ».
Mais je pense aussi aux pages de Patrick Beurard-Valdoye sur le Merz de Schwitters ! Sans doute à cause du
« tas de rebut ». Ramasser ces matériaux, c’est aussi leur redonner
vie parfois, un bref instant, autrement.
… cela aussi, dans ce même article :
« Il est autre chose dans le travail de Barthes et dans ses
développements, qui entre en jeu encore plus dans la discussion concernant
Duncan. « …ce langage-là a pour tâche délivrer les prisonniers :
d’éparpiller les signifiés, les catéchismes… dans le conflit des rhétoriques,
La victoire n’est jamais qu’au tiers langage » (Barthes 1994, 50 ) C’est
ce tiers langage, qui n’est ni prose ni poésie, ni lyrique ni épique, ni
masculine ni féminine, ni celle des enfants ni celle des adultes – dans la
couture étrange [* le qualificatif queer a le double sens de « bizarre » » et
d’« homosexuel »] et polymorphe entre les binaires – que Duncan envisage comme
la poétique de son essai majeur. On est appelé à partager le plaisir délicieux
(autrement dit, douloureux) de ce texte et/ou l’on peut se sentir blessé par
ses excès et ses répétitions, sa rêverie, la satisfaction sans fin de son
propre plaisir. Toutefois, dans ce travail – dans un mouvement critique
énergique, les femmes reçoivent la co-égalité et la co-temporalité dans les
combats artistiques et institutionnels et elles peuvent se revendiquer et se
faire reconnaître pour leurs potentialités. Voilà ce que Duncan a atteint dans
son Livre de H.D. »
Rédigé par Florence Trocmé le 15 avril 2013 à 17h02 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 06 avril 2013 à 16h09 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (1)
De l’ail (Giraudon, Girard)
Magnifiques mélanges unifiés par
le frottis d'ail, dans Histoires d’ail,
de Giraudon et Girard) : mélange des genres et des voix, côtoiement de
l'universel, du quasi légendaire et de la presque confidence, au bord de
l'intime parfois.
Mais suis-je bête, je découvre à l’instant, il serait temps, que les deux voix
sont différenciées ! De la plus simple des manières et du coup je lis mieux le caractère
soit dialogique soit contrapuntique des textes. Les deux auteurs se refilant un
furet fait d’une petite gousse d'ail en quelque sorte !
De l’ail et des écrivains
Passent aussi, comme le furet du bois joli, différents auteurs, en touches bien dosées,
ni trop ni trop peu, Delteil par exemple. Ici Liliane Giraudon donne la
réplique à Xavier Girard qui vient d’évoquer, assez longuement, Joseph Delteil :
« Delteil n’introduit pas la moindre
gousse d’ail dans sa vie en vrac de Jeanne d’Arc. Pourtant, lorsqu’il la décrit
armée de pied en cap dans son vêtement de métal, la santé de son corps éclatant
par toutes les fentes de l’armure, c’est à la chair de l’ail éclatant dans sa
chemise qu’on ne peut s’empêcher de penser ».(118)
De l’ail au catalan, il n’y a qu’un pas (Montalbán)
pense Liliane Giraudon (j’avais écrit Giradon, preuve que ce livre est bien
un ouvrage à quatre mains !) : « La posture post-Bartleby “je préfère pas” de Montalbán en ce qui
concerne l’ail me rappelle une autre de ses postures. De même qu’il minorise
dans sa bouche la présence de l’ail, il en écarte le catalan (lui grand
amoureux de Barcelone qu’il contribuera par ses romans à constituer en
véritable capitale littéraire et nationale de la Catalogne) au profit du
castillan, langue considérée comme celle des dominants dans l’esthétique
nationale. L’ail et la langue ? L’ail et l’accent ? Pour jouer dans le bac à
sable des dominants (être coopté), chassons de nos bouches les traces d’ail
comme celles des accents... » (125)
→ démonstration que sous de bonnes plumes, un thème comme l’ail qui aurait pu être
banal devient prétexte à un feu d’artifices d’évocations et de thèmes, dont la
critique littéraire ou politique n’est pas absente, comme si on dégoupillait un
à un ses bulbilles ou caïeux, alias gousses !
De Bonnefoy, encore
Progression lente, tant le livre est riche et surtout suscite une forme de
questionnement insistant, dans Giacometti
et les poètes. Michèle Finck analyse la mutation de l’interprétation de
Bonnefoy dans le second livre sur le sculpteur et elle montre bien les
hésitations de Bonnefoy devant ce retournement de sa vision. Il y a une
“inquiétude théorique” décelée aussi nous dit-elle par Georges Didi-Huberman.
(169) : « à ce moment de son interprétation, Yves Bonnefoy se situe
dans la perspective d’un consentement difficile à la coexistence des
contraires, qui a constitué un des enjeux de Dans le leurre du seuil, livre fondé sur une intériorisation de la
coïncidence de l’union et de la désunion, du rassemblement et de la
dissémination, de l’angoisse et de l’espoir, à la recherche du point de vue qui
permette s’assumer le mieux possibles les forces conflictuelles en jeu. »
(171)
Des notes de voyage
Jaccottet, en ses Taches de soleil,
ou d’ombre :
« L'homme a besoin de cette demeure étroite, à condition qu’elle soit
perméable à l'étendue » (21)
→ Comme souvent l'écrivain croit se renouveler en des notes de voyage, voire
dans une forme d'exotisme et comme au fond il convainc infiniment moins que
quand il doute dans les quatre murs de sa réalité usuelle. Il est presque
forcément superficiel dans l'expérience du voyage éphémère. Même Jaccottet me
convainc plus au cœur de son pré que dans ces notes de 1958, loin de chez lui. Les
notes de Grignan creusent sans ménagement en profondeur, celle de "Cala Ratjada" me
semblent plus « impressionnistes ».
Temps et poésie
Philippe Jaccottet donne cette superbe citation de Maître Eckhart : « Le
temps nous empêche d’accéder à la lumière. Rien n’est plus contraire à Dieu que
le temps. Pas seulement le temps, mais même l’adhérence au temps. Pas seulement
l’adhérence, mais simplement le contact du temps. Pas seulement le contact,
mais la simple odeur ou le goût du temps. » (cité p. 22)
→ quid de poésie & temps dans ce contexte ? La poésie comme quelque chose
qui écarte le temps comme la mer rouge écartée en deux falaises d'eau ? D’où
un potentiel pouvoir de dévoilement ?
Rédigé par Florence Trocmé le 06 avril 2013 à 16h05 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 03 avril 2013 à 12h26 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
De la radio
à propos d’un film de Nicolas Philibert tourné à la Maison de la Radio et
commenté par Jacques Mandelbaum dans un article du Monde, daté mercredi 3 avril
2013 :
« Amateur de microcosmes (le musée de La
Ville Louvre, l'asile de La Moindre
des choses, l'école d'Être et avoir...),
Nicolas Philibert, curieux ludion » s’est « enfermé six mois à la
Maison de la Radio. » [...] « La radio, média dont on oublie à force
d'habitude à quel point il ne va pas de soi. Des gens qui nous parlent
quotidiennement, auxquels on s'attache aussi fortement qu'à l'arôme du café le
matin, et qu'au bout du compte on ne voit jamais. Un monde privé d'images qui
nous fait aveugles consentants dans une époque où l'image est reine. Un univers
réduit aux sons, déclinés sous ses formes les plus diverses : voix, chant,
bruit, musique, ambiance. Ce qui suppose discours, paroles, informations,
débats, lectures, concerts, cris, rires, jingles, créations, orchestres,
bruiteurs, artistes. En un mot, le monde tel qu'il s'écoute. Un monde
incomplet, infirme, qui se reconstitue pourtant par la grâce de l'imagination,
sans que soit jamais levée sa part de mystère. » [...] Comment évoquer en
images ce qui tire sa magie, sa puissance, son aura de l'absence d'images ? La
réponse de Philibert est d'une grande intelligence. C'est en travaillant
systématiquement le hors-champ de ses plans qu'il amène le spectateur à prêter
une attention constante à la bande sonore, mieux, à se laisser envoûter par
elle. »
→ toutes mes impressions, sensations, tous mes souvenirs de radio ici réveillés
et l’idée que pour une fois, sans doute, j’irai au cinéma voir ce film ! Je
pensais notamment à Alain Veinstein en le lisant, ce presqu’intime que je n’ai
jamais rencontré et que je ne rencontrerai sans doute jamais… pensais aussi à
ces innombrables émissions qui m’ont formée, charmée, intriguée, émue depuis
mes douze ans… toutes ces écoutes de nuit… dans l’attente d’un endormissement
long à venir. Jamais je n’ai éprouvé l’ombre d’un de ces sentiments à l’égard
de la TV. Est-ce parce qu’avec la radio, on peut se retirer comme dans une
bulle, isolé des autres, du monde, tout à son écoute.
→ et bien entendu tout ce qui a trait à l’univers sonore : il est
vraisemblable que cette passion de la radio, dès la prime adolescence, a
contribué à mon forte sensibilité aux sons.
De googlo
Beaucoup moins positif, ce que j’ai vu sur Arte, dans une grande émission, bien faite (on peut la revoir ici),
avec points de vue contradictoires, sur Google et la bibliothèque. Analyse en
détail de l’ambition du géant américain
(un beau bi-mot !) de numériser tout le savoir du monde. Au début, on s’en
félicite, quelle belle idée, une méga-bibliothèque, accessible à tous (enfin…
ceux qui sont connectés), la diffusion de tout le savoir… C’est oublier que
Google n’est en rien un philanthrope mais une entreprise commerciale dont le
but est de faire du profit. Et qui use et abuse de sa puissance pour
transgresser tous les usages et même le droit, en numérisant sans accord des
ayant-droits et sans respect des règles du copyright. Affaire complexe, bien
étudiée dans l’émission.
Mais surtout, cette idée : Google n’a rien à faire du livre, en soi
(anecdote amusante selon laquelle Feuilles
d’Herbe de Whitman, pourtant célébrissime aux USA, aurait été classé comme
livre de jardinage), Google a une visée monopolistique et hégémonique : rien
moins que s’accaparer tout le savoir du monde, en devenir détenteur et
propriétaire. Pour éventuellement ensuite en tirer profit, monnayer l’accès aux
livres, etc. Faire de l’argent avec ce qui ne vous appartient pas : il me
semble que ça s’appelle du vol, dans la vie « normale » ?
Il y aurait même encore plus grave du côté de la vie privée : possibilité
pour l’entreprise de savoir ce que lisent les gens et quand, et comment. Et in fine, et c’est là où cela
devient quasi terrifiant, idée qu’il s’agirait surtout de constituer une
formidable base de données sur laquelle appuyer des outils surpuissants d’intelligence
artificielle. Et évidemment pas dans le but d’éduquer la petite fille indienne
ou le clochard russe. L’émission s’est appuyée à plusieurs reprises sur les
écrits de Wells et sur l’évolution de ces écrits, qui se ferment sur une note
terriblement pessimiste.
Furtive et ciblée !
Une étude (éditorial de Philippe Escande, supplément « éco&entreprise »
du Monde, daté mercredi 3 avril 2013,),
qui elle aussi ouvre de bien inquiétantes perspectives, sur l’évolution de la
publicité, qui quitte ses pratiques et acteurs habituels, sous nos yeux. Et qui
sonne étrangement après le visionnage du film d’Arte : « Ce bel
agencement s'effondre, victime à la fois de son exubérance intrusive et du
fossoyeur de toutes nos habitudes, l'Internet. Comme on est en train de le
comprendre dans la presse, la musique ou le commerce, il ne s'agit plus de
transférer sur la Toile des pratiques séculaires, mais de réinventer un système
entier. A la façon des drones de la guerre afghane, la publicité abandonne
l'ostentatoire pour se faire furtive et ciblée. Des algorithmes sans âme
remplacent les " créas " et leur efficacité se mesure à l'euro près.
La donnée prend le pas sur la pensée. Les matheux quittent la finance pour le
monde vertigineux du " big data ", cet océan de données qui submerge
le monde.
Cela a deux conséquences majeures. D'une part, les filières publicitaire et
médiatique sont engagées dans une mutation considérable dont on cerne
difficilement les contours. Le seul gagnant évident s'appelle Google. Même
Facebook s'interroge sur la survie de son modèle dans l'ère mobile. Le gain de
productivité est considérable, et supprime emplois et entreprises.
D'autre part, nous entrons dans le paradoxe d'une société hyperindividualiste
dont les membres sont fichés et traqués par des machines toujours plus
puissantes. Des citoyens à la fois libres et sous surveillance. »
→ je retiens cela surtout : la donnée prend le pas sur la pensée. Et le
fait que tout cela se pratique de façon furtive et ciblée. Donc tape juste à l’insu
de la personne concernée. En effet une sorte de drône, mais qui ne vise pas des
combattants, des ennemis, mais chacun de nous.
A remettre en perspective avec cette remarque sur les services Internet : « si
c’est gratuit, c’est que c’est toi la marchandise. »
Du flotoir, aussi, peut-être
Je relève ces mots d’Anne Malaprade dans la très belle note qu’elle consacre au dernier livre de Marianne
Alphant, dans Poezibao :
« Laisser filer le temps, l’histoire dans l’Histoire, le tempo ; s’abandonner
au jeu des associations et des échos ; recevoir tout ce que la science ne
peut accepter ou considérer : le désordre et l’impromptu, la digression et
l’inconséquent, la joie et l’excitation. » et un peu plus loin : « Compiler,
juxtaposer, couper et découper, rassembler, déployer, monter et démonter,
telles sont les ressources de qui veut écouter ce que la littérature et la
musique, la peinture et l’architecture, les beaux-arts et la gastronomie lui
révèlent. L’intériorité des sensations et des souvenirs se creuse et s’ouvre au
collectif. Le collectif interroge, parallèlement, l’enfant, celui qui justement
n’est jamais réductible au détail. »
→ il me semble que c’est souvent ma démarche ici, compiler, couper et découper, monter et démonter, juxtaposer,
mettre en écho, faire résonner, inlassablement, ce qui est façon de sortir
livres et choses de l’ombre, voire de la mort promise ou déjà accomplie. Petit
souffle, incompétent pour la « science », mais tenace et passionné.
Coquille des mains
coquille des mains eau coulant sable fuyant l'empreinte de la petite paume
éloignée objet invisible – l'une fois
touché serré la retenue et l'ouvert sans filet sans visée things dying or new born
en décalcomanie fondu de vie passe
passera la dernière la dernière à toi demain de main en main boucle.
Rédigé par Florence Trocmé le 03 avril 2013 à 12h22 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)