Yeats
« Jadis le monde se nourrissait de rêves ;
La vérité grise est désormais son jouet peint »
Yeats, exergue de Poésie, art de
l’insurrection, de Ferlinghetti.
Roubaud, collectionneur de bibliothèques
Roubaud sur les bibliothèques. Un tout petit opus, émanation d’une
conférence, me semble-t-il, commande de l’Enssib… (Lire, écrire ou comment je suis devenu un collectionneur de
bibliothèques, Presses de l’Enssib, 2012, version numérique gratuite ici). délectable
comme du Roubaud, celui du Grand Incendie
de Londres… l’amour des bibliothèques, les rituels, son accès aux magasins
de celle de la Sorbonne, décrit comme un privilège pouvant être remis en cause…
totale identification pour qui aime les bibliothèques et les librairies d’une
vraie passion !
De la disponibilité (André Breton)
Cité par Brigitte Célérier dans son blog où elle suit, en direct, une
partie du festival d’Avignon : « Aujourd'hui encore, je n'attends
rien que de ma seule disponibilité, que de cette soif d'errer à la rencontre de
tout, dont je m'assure qu'elle me maintient en communication mystérieuse avec
les autres êtres disponibles... » (source)
Comme les scorpions, ils survivront
(Philippe Rahmy)
Très impressionnée par cette
citation de Béton armé de Philippe Rahmy par Jean Louis Kuffer :
« Apple Store. 282 Huaihai Zhong Road. 21 heures. Vigiles
Matrix, lunettes fumées, oreillettes. Vendeurs gravures de mode, volubiles et
montées sur ressorts. Le mien s'appelle Link. Il a un doctorat en informatique,
un long métrage en cours, un roman sur le feu, il rédige une grammaire chinoise
pour étrangers et il enregistre un CD de rap, parmi d'autres projets. Dehors,
la pluie frappe les cloisons transparentes. Les écrans 27 pouces diffusent une
lueur d'outre-tombe sur les dizaines d'enfants massés dans le Genius Corner,
une garderie aux allures de bloc opératoire. Les gamins y traînent leurs
parents. La plupart ont moins de dix ans. Ils ne sont pas ici pour s'amuser.
Ils manipulent des logiciels de programmation, juchés sur des tabourets de bar
qui leur font des queues de métal. Leurs doigts crépitent. Pattes de mouche.
Ils façonnent un monde dont celui-ci est l'ébauche. Comme les scorpions, ils
survivront à la pollution, aux catastrophes nucléaires, au réchauffement climatique, à
la chute des météores » (source)
Glaner, laisser
vis-à-vis de ce qui touche, dans ce qu’on lit, quotidiennement, deux
options : engranger mais sans certitude d’y revenir, en faire usage,
l’incorporer à soi ou bien ne rien faire,
faire confiance à la possibilité de la trace,
à la chimie (parfois alchimie) interne afin que cela, mêlé à d’autres chutes, contribue
à la formation d’un point de haute tension dans le for intérieur.
Des anges (Jean-Louis Kuffer)
méditation sur les anges chez JLK :
« Il ne m'a fallu que le retour à quelques pages du Great Gatsby pour
me rappeler cette évidence: que ce qui nous touche vraiment en littérature, et
donc dans la vie, ou inversement, est une affaire d'anges. Je me le disais déjà
hier en relisant un récit de Tchékhov intitulé Ceux qui sont de trop, et
cela m'est encore plus clair à la lecture de Scott Fitzgerald: que nous
crèverions sans les anges.
Cela n'a rien à voir avec ce qu'on décrie justement comme angélisme, au sens
d'une idéaliste suavité ou d'une innocence fantasmée de bambins béats: cette
bimbeloterie n'a rien de commun avec les anges de tous âges et conditions que
je dis, qui en bavent le plus souvent plus que les autres et sont parfois
teigneux, voire affreux.
L'affreux et teigneux Charles Bukowski, par exemple, est de ces anges au même
titre que ce snob gigolo de Rainer Maria Rilke ou que cette cinglée de Simone
Weil ou que cette harpie de Patty Highsmith ou que le calamiteux Rimbaud - tous
ayant en commun le même don d'illumination et la même grâce diffusée par Scott
Fitzgerald quand il capte la douleur sous le lipstick. »
Kantor
Très bel article dans Le Monde
daté samedi 13 juillet 2013 sur la La
Classe morte de Tadeusz Kantor (par Fabienne Darge).
« Je ne traite pas la mort
dans un sens funèbre. La mort, pour moi, c'est un ready-made. C'est
l'inimaginable absolu. L'expérience par laquelle personne ne peut dire qu'il
est passé. Je n'imite pas la mort, je manipule ses signes. Comme dans l'art
espagnol, ou le baroque italien, ou encore comme dans ce symbolisme polonais
qu'on connaît si mal, cette école symboliste hantée par la mort, et qui a été
éclipsée par le constructivisme », expliquait l'artiste dans
un entretien avec le critique d'art Guy Scarpetta en 1983.
Cloches
Dans un article sur une pièce de Handke à Avignon ce propos d'une vieille
femme anonyme : « les cloches n'indiquent pas le temps mais rappellent
l'éternité. »
La pensée
… est le plus souvent contrainte. Nous dirigeons imperceptiblement notre
pensée et nous sommes dirigés par notre inconscient dans la pensée. Parfois
cette contrainte s’allège : possiblement lorsque l’on lit, pour certains
sans doute dans la création ou la méditation.
106 milliards de morts (Fred Griot)
toujours grand bienfait à lire ses notations
de journal. Je note cela aujourd’hui :
« je reviens sur ces chiffres : 7 milliards de vivants... 106
milliards de morts (estimation de -10 000 à 1940, et y'a eu avant... et
après...)
je reviens à ces mots :
- écrire et dire
- ce que nous sommes, ce qu'est le monde
- simplement, clairement
- librement »
Schubert, Winterreise, 8, Rückblick,
Regard en arrière
Regard en arrière, dit le titre,
double jeu dit la musique, encore une fois ici. Le voyageur est tiraillé entre
un véhément mouvement de fuite, une tentative de s’arracher au passé et le
besoin sans cesse d’y retourner. L’opposition des tonalités de sol mineur et de
sol majeur exprime à merveille ce double mouvement. Le lied, à ¾, est très
emporté, véhément. Les deux premières strophes sont en sol mineur, il est
question de pieds qui brûlent, sur la glace et la neige, du souffle à ne pas
reprendre avant d’être loin et le symbole peut-être le plus marquant, outre les
pierres sur lesquelles se heurte la course du voyageur, ce sont les corneilles,
Krähen en allemand, sonorité
agressive du mot. Puis la musique s’apaise et voilà sol majeur, une ambiance
qui évoque celle d’un chant populaire : c’est l’évocation du passé heureux
qui de nouveau se fait jour, plus de corneilles (Krähen), ici, mais l’alouette (Lerch)
et le rossignol (Nachtigall), le
tilleul et le ruisseau que l’on a déjà rencontrés dans les lieder précédents…
bref passage en sol mineur juste après l’évocation des deux yeux fatals de la
jeune fille et curieusement le retour à la tonalité de sol majeur qui va clore
le lied se fait au milieu d’une phrase du chanteur.
L’introduction au piano, relativement développée, dix mesures, alterne deux
cellules, une mesure d’une marche chromatique parallèle aux deux mains (effet
un peu hoquetant, très parlant) et une mesure comme étale sur des accords d’octave
et des arpèges… cette double cellule se répète 5 fois avant qu’entre la voix du
voyageur. Le texte ici est dense, il y a peu de repos, peu de valeurs longues
mais surtout des croches et des double-croches quasi en continu, des crescendos
et aussi des accents.
La musique exprime donc de nouveau ici l’inconstance (Unbeständigkeit attribuée à la ville dans le poème, mais qui est
aussi bien sûr celle de la jeune fille) et toute l’ambivalence du voyageur, fuir
mais être retenu par d’irrépressibles regrets.
Quelques versions : Dietrich Fischer Dieskau
en 1979 en répétition avec Brendel (en allemand) ;
Hans Hotter avec Gérald Moore.
Une version plus récente, très véhémente, très intéressante et convaincante
aussi de Werner Güra et Christoph Berner.
Et en allemand encore, une présentation un
peu déconcertante certes, mais non dénuée d’intérêt.

