Hombroich
Retour récent d’un court voyage dans l’Ouest de l’Allemagne, autour de Düsseldorf, Bonn, Cologne.
Nous avons notamment visité, grâce à l’incitation de Jean-René Lassalle, le Museumsinsel d’Hombroich. Jean-René m’a parlé plusieurs fois de cet endroit où vit et travaille Oswald Egger, un poète allemand qu’il traduit (un livre sortira prochainement). En mai dernier, il s’était rendu à cette colonie d’artistes de Hombroich dans la Ruhr, invité par Oswald Egger à un colloque sur Oskar Pastior avec d’autres poètes-traducteurs (Elke Erb, Ulf Stolterfoht).
Il s’agit en effet d’une fondation créée par un courtier en immobilier allemand Karl-Heinrich Müller (1936 -2007), collectionneur d’art qui a acheté d’abord un grand parc puis un ancien site militaire de stockage et lancement de missiles juste à côté et y a créé à la fois une fondation d’accueil d’artistes de toutes disciplines et un parc-musée. C’est ce dernier que nous visitons. Il est occupé par une quinzaine de constructions de taille assez modeste en brique qui sont soit des sortes de galeries d’art, soit des ateliers d’artistes. Le « labyrinthe » par exemple accueille des collections d’arts d’Extrême-Orient et de peinture moderne, souvent de tout premier plan (notamment Fautrier et Kurt Schwitters). La conception des lieux, due au peintre Gotthard Graubner, rapproche des œuvres d’art et des objets nés sur plus de deux mille ans. Le rapprochement est ici essentiel, de telle sorte que le concepteur a considéré qu’identifier les œuvres par des petits écriteaux comme cela se fait dans tous les musées serait perturbant et il y a donc totalement renoncé. Cela induit une expérience très déstabilisante pour le visiteur habitué à classer, cataloguer, ranger, identifier (voir se mettre au défi de reconnaître telle ou telle œuvre !). Parfois il triche, ce visiteur, en déchiffrant une signature. Mais pour le reste il en est pour ses frais et consent alors, peut-être, à se laisser porter par une approche non intellectuelle (photographier aide aussi à se laisser prendre par les innombrables angles de vue, tous plus beaux et passionnants les uns que les autres). Autre caractéristique très étonnante de lieux, pas l’ombre d’un gardien, où que ce soit, dans le parc ou au milieu des œuvres d’art.
Convergence et divergence
Et précisément, ce très intéressant article du Monde, supplément « Culture et Idées » du 3 septembre 2015 sur le thème du visiteur de musée et de son comportement. Autour de la question : qu’est-ce qui distingue parmi les visiteurs « les 3,6 % de personnes déclarant à la fin de leur journée avoir passé au Louvre plus de six heures des 6,5 % qui y sont restés moins d’une heure ? »
Je relève : « 1988. Musée Granet, Aix-en-Provence. Un commando de jeunes étudiants est chargé de pister le visiteur avec un cahier de suivi, seconde par seconde. Un travail ethnographique intitulé Le Temps donné aux tableaux (éditions Imerec, 1991), lancé par le sociologue Jean-Claude Passeron et [...] Emmanuel Pedler. « S’arrêter devant un tableau, on ne savait pas ce que cela voulait dire », témoigne celui-ci, qui met ces jours-ci la dernière main, à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), à une réédition du livre. »
Je relève également ce passage, en raison de mon attention particulière pour les processus cognitifs (réception des œuvres, lecture, audition de musique) et les processus créatifs : si notre cerveau traitait tout ce qu’on voit, ce serait le chaos, précise le philosophe Jean-Marie Schaeffer. Directeur du Centre de recherche sur les arts et le langage (CRAL), un laboratoire mixte CNRS-EHESS, il y étudie les contraintes perceptives et la volonté du créateur de jouer sur ces contraintes, de les contrecarrer parfois.
« On sait que plus le stimulus est familier, plus le traitement automatique de l’information va prendre le dessus, développe-t-il. Si un prédateur fonce sur nous, nous avons intérêt à réagir vite. Le problème, c’est qu’à un certain point cela retombe. La facilité a une condition limite, qui est l’ennui. Le fait que notre cerveau fonctionne à l’économie – moins ça coûte, mieux ça vaut – va à l’encontre de ce qu’on attend d’une œuvre d’art, qui, de tout temps, est un objet intentionnel destiné à une expérience. C’est pourquoi, souvent, les artistes mettent en œuvre des techniques de dé-familiarisation. Consciemment ou inconsciemment. Une relation esthétique réussie, c’est un bon équilibre entre des facteurs qui aident la compréhension et des facteurs qui l’inhibent. Notre relation aux œuvres d’art est toujours en tension entre ces deux limites. »
→ En fait relisant cet article j’ai été amenée à le citer plus largement que je ne pensais ; en première lecture, il y a quelques jours, ce qui m’avait surtout retenue étaient les notions convergence / divergence : « La psychologie cognitive, qui étudie les grands processus nous amenant à la connaissance, distingue en effet deux styles de traitement chez les humains : le convergent, qui cherche à catégoriser les données le plus vite possible, et le divergent, qui cherche au contraire à ce que cette classification soit retardée. "Si je regarde un stylo, illustre Jean-Marie Schaeffer, je peux me dire: voilà, c’est un stylo, cela sert à écrire… Ou au contraire je peux passer beaucoup de temps à regarder l’objet sous tous ses angles, la tête en bas, à contempler sa couleur… Pour cela, il faut accepter la divergence." Or les artistes, constate le philosophe, sont très divergents. »
→ le peintre qui a conçu le projet de présentation des galeries d’Hombroich n’a-t-il pas cherché à casser la tendance à la convergence, en empêchant, gênant, retardant l’identification des œuvres ?
→ photographier et notamment de très près, en macrophotographie ou avec des lentilles spéciales, est aussi une façon de casser la tendance convergente pour réinventer en quelque sorte la perception d’un objet, une page ou la tranche d’un livre par exemple.
Beethoven, selon Giovanni Belluci
Bel entretien dans la revue Pianiste avec Giovanni Belluci sur les Sonates de Beethoven : « L’idiome de Beethoven fonctionne comme une conscience qui, se fondant sur le passé, sur les sons que nous venons d’entendre, éclaire l’avenir, déplie et clarifie le discours en devenir. La forme n’est que la conséquence d’une telle pensée multidimensionnelle. Nous espérons toujours deviner la suite de son récit musical et qu’il nous soulage. Hélas, le compositeur nous trahit sans cesse ! Imprévisible ! Le "théâtre" beethovénien fait autant appel à la psychologie qu’à l’analyse. » (Pianiste, n° 94, p. 16)
→ Et encore un écho à l’idée de « convergence » et « divergence » évoquée un peu plus haut ! Nous voudrions sans doute nous glisser dans le lit confortable de la convergence et Beethoven nous force à diverger !
Les transcriptions de Beethoven par Liszt
Belluci a entrepris une intégrale des Sonates de Beethoven, augmentée de celles des Symphonies dans la transcription de Liszt. Et il a à ce sujet des propos qui font penser à toutes les questions posées par la traduction : « Le travail de Liszt s’apparente à une traduction littéraire. Une traduction particulière. Un exemple ? Dans la Septième Symphonie, un trémolo de cordes reproduit à l’identique au piano est absurde. Liszt nous propose des arpèges dont l’effet est extraordinaire. Il a trouvé "l’aura ésotérique" du passage »
Herbier
Dans Le Monde des sciences, plusieurs articles passionnants, notamment sur la mécanique quantique (difficiles à comprendre) et plus accessible, sur ces grandes collections botaniques constituées par la Suisse ou par la France, les grands herbiers de Genève ou de Paris. « La "sixième extinction" est en marche : le rythme des disparitions d’espèces en raison des activités humaines ne cesse de s’accélérer. Les naturalistes constatent, impuissants, leur incapacité à décrire suffisamment vite la diversité du vivant, qui s’érode sous leurs yeux. Mais tandis que, dans la nature, les espèces s’évanouissent avant même que l’homme ait pu les nommer, il subsiste des lieux où des millions d’entre elles attendent patiemment que la science les baptise. » (Le Monde, « Sciences et Techno » du 7 septembre 2015, un article de Fabien Goubet, Le Temps, Lausanne))
Elle apprend le français (portrait de lecteur)
Tramway, mercredi 9 septembre 2015, 13 heures 10. Une femme, 45 ans environ, chemisier à losanges blancs et noir, écharpe coq de roche. Elle a une jolie peau avec quelques rougeurs et de petites taches de rousseur sur les pommettes. Elle porte un pantalon noir et des chaussures de tennis. Ses cheveux sont brun roux et elle a un petit sparadrap au pouce gauche. Sur le livre ouvert, je vois des colonnes, des tableaux, mais la couverture m’en reste inaccessible jusqu’à l’arrivée du contrôleur. La dame retourne le livre sur ses genoux pour chercher son titre de transport ce qui me transporte enfin vers le titre de son livre ! El Nuevo Frances Sin Esfuerzo, une méthode Assimil. D’où vient-elle, d’Espagne, d’Amérique du Sud, fuit-elle quelque chose, elle aussi ? Et dire que j’avais pris son livre dont l’aspect usagé et désuet m’avait frappée pour un volume de la collection Nelson (Collection Nelson, chefs-d'œuvre de la littérature, format commode, impression en caractères très lisibles sur papier de luxe, illustrations hors texte, reliure aussi solide qu'élégante )
Portraits de lecteur
Peut-être est-ce le fait d’avoir lu quelques chapitres du dernier livre de Philippe Delerm, à la demande de ma mère, malvoyante, à qui je fais souvent la lecture à haute voix, il me vient à l’idée que ces portraits de lecteurs pourraient se complexifier, en mêlant les observations aussi précises et factuelles que possible à des réminiscences personnelles ou mieux encore être le support à chaque fois d’une mini-fiction. Je me souviens de ces histoires invraisemblables qu’il m’est arrivé de broder sur des personnes (personnages ?) installés autour d’une table de restaurant ou de bar….
Ces portraits sont aussi une manière de travailler cette question passionnante de la lecture, des habitudes de lecture, des poses de lecture. Même si le téléphone portable et même la liseuse ou la tablette rendent ces rencontres plus hasardeuses.
Ces interrogations sont même allées jusqu’à englober la question du rapport de ces portraits à la vérité. Ne dois-je rédiger que des textes écrits à partir de rencontres réelles, ou puis-je démarrer la fiction déjà dans le portrait du lecteur ?.
Le besoin de lire
Rarement éprouvé aussi intensément le besoin de me retrouver entre les pages d’un livre, matériellement, après la lecture terrible du journal Le Monde. Retrouver un lieu autre, sans quitter les mots (si ce dernier besoin devenait trop fort, la musique serait là) mais où se sentir limitée, comme bordée par les pages comme on peut l’être par les draps. Un abri qui n’est pas une tour d’ivoire, un repli qui n’est pas, je l’espère, une fuite. Je pense aux mots de Claude Mouchard, aux mots du journal, à tous ces visages et je constate à quel point, et c’est stupéfiant, les textes de Thomas Mann et Friederike Mayröcker sont appropriés l’un comme l’autre à ce temps, à ce contexte. « Cruellement là », dit-elle ou bien ceux-là chez Mann dont il est dit qu’ils ont mis « le doigt sur le pouls du temps. » Mais ajoute le narrateur, qu’ils n’avaient pas été assez effrayés par leurs constatations et n’avaient pas su leur opposer une certaine critique d’ordre moral. (p. 395 du Docteur Faustus, dans l’édition Albin Michel, la troisième partie du chapitre XXXIV).
L’Apocalypse d’Adrian Leverkühn
Ce chapitre est en fait surtout consacré à une époustouflante description de l’œuvre capitale du musicien mis en scène par Thomas Mann, Adrian Leverkühn, une Apocalypse, dont son fidèle ami, Serenus Zeitblom, livre une analyse fouillée et… affolée, tant elle recèle d’aspects vertigineux et dangereux.
Il y a ici au moins deux niveaux de lecture. Le premier, qui fait appel à la raison, au jugement repose sur une analyse très impressionnante de l’état de l’art à un moment critique et en liaison étroite avec l’état des consciences. Autrement dit ce qui est en germe en Allemagne dans ces années de l’après Première Guerre mondiale. Et que le romancier a déjà en partie fouillé dans les deux premières parties de ce triple chapitre, au travers de discussions d’un groupe de connaissances de Serenus, le cercle de Kridwiss.
Mais on est autant frappé par la force de la création littéraire de Mann, qui avec des mots et non des notes, compose cette œuvre musicale, la déploie sous les yeux du lecteur, en une présence quasi hallucinée qui éveille un regret très profond, celui de savoir qu’on n’entendra jamais cette œuvre. Alors bien sûr, on peut comme on le fait pour la Sonate de Vinteuil de Proust tenter des approximations. Ici ce serait Carl Orff, peut-être pour le mélange d’archaïsmes et de modernité (mais Mann connaissait-il l’œuvre de Orff), ici ce serait la Symphonie des psaumes de Stravinsky, pour le dialogue des chœurs, le chœur comme un orchestre, l’orchestre comme un chœur… etc. « l’étrange permutation qui souvent a lieu entre les parties vocales et instrumentales de l’Apocalypse. » (p. 399) Peu importe au fond et le name dropping n’a pas de sens, il peut même être un contresens, aller contre le sens ; il faut se laisser envahir par cette description et fantasmer sa propre Apocalypse de Leverkühn. On éprouvera en tous cas sans doute très fortement le pouvoir hallucinogène de la littérature !
Du paradoxe et de la barbarie (Th. Mann)
« L’œuvre entière est dominée par le paradoxe (si c’en est un) que la dissonance y exprime tout ce qui est élevé, grave, pieux, spirituel, alors que l’harmonie tonale est réservée au monde de l’enfer qui sous ce rapport représente le monde de la banalité et du lieu commun. « (p. 399)
→ C’est une remarque très profonde et très troublante. À rapprocher de cet autre passage où Th Mann écrit : « L’absence d’âme ! Je sais, voilà au fond le reproche de ceux qui parlent de barbarie à propos de la création d’Adrian. Ont-ils jamais écouté [...] certaines parties, je dirais les moments lyriques de l’Apocalypse, des passages chantés, accompagnés par un orchestre de chambre, qui arracheraient des larmes à de plus endurcis que moi, tant ils semblent implorer instamment que leur soit accordée une âme ? Qu’on me pardonne ma diatribe en quelque sorte dans le vide ; mais la barbarie, l’inhumanité consistent selon moi à oser assimiler l’aspiration nostalgique vers une âme, la quête de la petite Sirène, à une absence d’âme. » .
Le chapitre, admirable, se clôt par tout une comparaison entre cette musique et le « rire de l’enfer ».
Ce chœur-là (Th. Mann)
« Le rire démoniaque à la fin du premier morceau trouve sa réplique dans le prodigieux chœur d’enfants qui, accompagné d’une partie de l’orchestre, ouvre le deuxième morceau. Musique cosmique des sphères, glaciale, claire, d’une transparence hyaline, d’un charme mélodieux, inaccessible, dirai-je supraterrestre et étranger, il remplit le cœur d’une nostalgie désespérée. Or qui a des oreilles pour entendre et des yeux pour voir reconnaîtra dans la trame musicale de ce morceau dont la magie a conquis, ému, transporté jusqu’à des réfractaires – le rire du Démon [...] Ce chant susurrant et strident des sphères et des anges ne contient pas une note qui par une stricte correspondance ne se retrouve aussi dans le rire de l’enfer. » (p. 403)
Il y a une pensée extrêmement complexe et profonde de Thomas Mann dans les trois temps de ce chapitre XXXIV du Docteur Faustus, avec une tension qui ne cesse de croître. Trois mouvements en somme en accelerando et crescendo constants.
Sur les voix (Th. Mann)
Je pars de cette citation de Thomas Mann, s’exprimant à propos de la voix choisie par le musicien pour le narrateur de son Apocalypse : « Elle se trouve écrite dans un registre suraigu, presque celui du castrat, et son piaillement, objectif comme un reportage, offre un affreux contraste avec ses révélations catastrophiques. » (p. 401). Et je la mets en regard de mes interrogations récurrentes sur les registres de voix aujourd’hui, notamment chez les jeunes chanteuses de rock ou de variété, elles aussi dans le suraigu, souvent totalement désincarné, sans grain dirait Barthes, sans chair, mais aussi chez de très nombreux jeunes journalistes ou reporters dont les timbres de fausset m’intriguent. Registres hystériques ?