Edgar Reitz, Heimat
Les deux films consacrés au XIXème siècle, Chronique d’un rêve et l’exode et Heimat, une chronique allemande 1 (1919-1925)
J’ai été bouleversée par les deux premiers films, diffusés sur Arte. La vie d’un village de Rhénanie, dans les années 1850. Jakob, un jeune homme très atypique au sein de sa famille, habité par un rêve, partir au Brésil et qui se verra voler son rêve et son amour par son frère Gustav. Mais la fin est apaisée, il reste au village pour soutenir ses parents, se réconcilie avec son père, épouse la meilleure amie de son amour, qui elle, l’aimait depuis toujours et devient une référence dans le domaine linguistique, au point qu’Humboldt cherche à le voir.
Beauté admirable des images en noir et blanc, intérieurs, visages, paysages, avec de temps à autre une toute petite note de couleur, le fer à cheval porté au rouge, le papier peint bleu, les fleurs de lin dans le champ.
J’ai été moins sensible à un épisode du début de l’aventure Heimat, consacré aux années de l’après-guerre, toujours autour de la famille Simon et de ce même village imaginaire du Hunsrück et avec de nouveau un jeune homme atypique, Paul, revenu de la guerre, fou de radio dont l’histoire débute à peine (il en construit une). Ce film-là résonne toutefois particulièrement avec le livre de Thomas Mann, notamment parce que l’on sent bien les prémices de la crise et surtout le début de l’expansion des idées nationales socialistes (des jeunes gens lancent des pierres sur les vitres du bijoutier juif)..
Relevé dans un article du Monde : « chronique d'un village allemand réalisée depuis trente ans par le même homme, déroulée en cinquante-cinq heures et embrassant désormais deux siècles. Le petit artisan allemand à la tête de cette entreprise se nomme Edgar Reitz. Il fait régulièrement un tabac à la télévision allemande avec cette série, dont la qualité cinématographique lui vaut d'être distribuée dans les salles de nombreux pays. Après Heimat 1 en 1984 (1919-1982), Heimat 2 en 1992 (1960-1970) et Heimat 3 en 2004 (1989-2000), Reitz nous livre aujourd'hui le préquel de sa célèbre saga, en s'attachant à la courte mais significative période 1842-1844.
Friederike Mayröcker
Je viens de commencer le livre de Friederike Mayröcker, Cruellement là, c’est magnifique et ça me fait penser à Hélène Cixous (Mayröcker adorait Derrida et le cite souvent), cette manière d’écrire c’est exactement comme ça que je voudrais écrire. Ça m’a donné envie de reprendre mes « pelotes de réjection », ces petits blocs de mots qui concatènent un flux de conscience de fin de journée ete sont truffés d’allusions à ce qui m’aura traversée.
De l’Allemagne (André Hirt)
Repris une fois encore le chapitre du travail en cours d’André, sur « l’Allemagne et les Allemands » (ce titre fut celui d’une conférence de Thomas Mann) : « On en revient toujours à l’essentiel, que l’Allemagne a non seulement manqué de forme (la politique, la géo-politique, la question de la nation ne sont que les signes du problème), mais n’a pas su – c’est un comble pour cette culture de la Bildung, cette thématique sans cesse remise sur le métier de Winckelmann, Kant, Fichte, Moritz, Schiller, Hölderlin, Novalis, jusqu’à Hegel, Nietzsche et Heidegger… – mettre en forme, construire une forme, à l’exception, du moins pour Thomas Mann, de Goethe. L’absence de forme n’aura donné lieu, dira Philippe Lacoue-Labarthe avec justesse et pénétration, qu’à des « figures », à une onto-typologie historiale d’autant plus redoutable qu’elle sera exclusive, déterminante et finalement catastrophique pour l’être comme pour la pensée. Car une figure boucle, renferme, donc exclut : elle clive l’intérieur et l’extérieur, et produit une extériorité, qu’au fond elle ravage et nie, qui n’est qu’une visée intérieure. »
Une analyse critique de l’âme allemande (Thomas Mann, Faust, A. Hirt)
André Hirt rappelle l’existence de cette « note retrouvée par l’auteur, et qui date du début du siècle, et dans laquelle le projet du Faustus était plus qu’en germe. L’arc de presque un demi-cercle, enjambant la quasi intégralité de l’œuvre publiée, mène donc à la rédaction d’un roman, qui est bien plus qu’un roman, disons un bilan, une analyse critique de l’âme allemande, de son histoire et de ses errances, de sa musique autour de laquelle elle se rassemble, de sa faute et de sa catastrophe pour finir. »
→ une analyse critique de l’âme allemande.
Désacralisation du génie (Th. Mann, André Hirt)
Et un peu plus loin, André Hirt ajoute : « C’est un livre qui montre du doigt le résultat d’une fatalité mythique depuis une liberté conquise, et au premier chef grâce à la distanciation romanesque, son ironie, sa méthode de médiation (la fonction du narrateur Serenus Zeitblom), son inventivité comique parfois, et surtout la désacralisation du génie qu’il met en scène là où l’Allemagne n’aura jamais donné la préférence – c’est le pacte – qu’au génie et non à la liberté et à la raison. »
Thomas Mann et Paul Celan (A. Hirt)
« Si le propos de Celan est largement métaphysique, issu du constat de la dévastation de la langue et dans l’inquiétude de la possibilité d’une pensée en son sein, d’une pensée survivante et questionnante, bien qu’épuisée, en vérité à elle adressée, celui de Thomas Mann, tout en n’excluant pas la métaphysique, s’attache à démêler les fils à la fois distincts et confluents (théologie, coutumes, éducation, expériences de l’enfance, Université, musique…) de cette histoire culturelle qui a mené à la mort. »
Brèves de lecture : Claire Dumay, Crispations (les Arêtes)
Un excellent petit livre, très original. Une suite de situations, parfois reflet de fantasmes ou scènes de la vie très ordinaire, un travail obsessionnel par la langue autour de ces petits chancres, grattés jusqu’au sang. On pense parfois à Kafka, parfois à Ponge (pour la minutie et la précision clinique des descriptions en particulier). De petites machineries diaboliques explorant jusqu’à l’absurde un fait : la présence du conjoint dans le lit, les inondations répétées de la cave et le rangement des objets, le fantasme de s’inciser l’œil, le goût des boissons chaudes (noter l’humour aussi de certaines situations, je pense ici au fait que la narratrice raconte sucer le sachet de thé après avoir bu la dernière goutte dans la tasse !), le poids et la balance et bouquet final, le repassage.
Au fil de la lecture (F. Mayröcker)
Friederike Mayröcker, Cruellement là, traduit de l’allemand (Autriche) par Lucie Taïeb, Atelier de l’Agneau
Je trouve d’ailleurs d’étonnants échos entre les deux textes, celui de Claire Dumay et celui de l’Autrichienne. C’est plus fort, plus ramassé chez cette dernière mais il y a de vraies similitudes, nées vraisemblablement d’une même manière non seulement de sentir mais d’identifier des impressions ou des sensations souvent subliminales.
Mayröcker, c’est une sorte de prose poétique qui concatène toutes sortes d’éléments présents dans un flux de conscience, remplie d’allusions à des auteurs lus et assidument fréquentés, que l’on peut citer par cœur, de références à des œuvres ou des personnages, qui ont cette particularité d’être totalement et très naturellement incorporés au quotidien, au point qu’on se demande parfois si Rumi et Dufy ne sont pas des proches de l’auteur (pour Rumi, j’hésite encore, pour Dufy, plus du tout !)
Et tous ces boutons d’or chez Mayröcker alors que je viens de suivre une scène du Faust de Schumann où Gretchen effeuille une marguerite (voilà bien le genre de rapprochement que l’on trouverait chez Mayröcker). C’est un dialogue intérieur très fragmenté, pétri donc de présences réelles : Ely, qui semble être le compagnon, surnom du mari de Mayröcker, Ernst Jandl ? d’autres prénoms… et donc tous ces artistes, paroles de proches et citations imbriquées, ces dernières souvent référencées d’ailleurs, à même le texte, notamment Jean Genet, omniprésent. Mais Derrida aussi, Ponge, « Höld », Stifter, Mozart, Dufy, etc.
Je pense souvent à Hélène Cixous (née en 37, Mayröcker en 24), sans doute en raison des « dis-je » qui émaillent les phrases : « ce fut 1 attirance abstraite, dis-je à Ely, c’était 1 moustique selon Ely, 1 moustique : pas un poisson d’argent ; c’était un moustique qui sur le carrelage des toilettes [...] » (p. 38)
Pelote de réjection
Cixous Mayröcker dans un jardin me dis-je main dans la main, avec Gretchen et sa marguerite ich liebe dich, dans les champs d’Heimat, champs noirs et blancs avec fleurs de lin bleus, les hortensias de Friederike, dans un couloir, les miens contre le mur de pierre photos et photos Ponge infuse et fait pont les fleurs de Mayröcker et la rivière Traun (la première petite chienne familiale aboie dans un coin de la tête, elle s’appelait Traudel) : « comment reconnaître la Traun quand elle quittait le lac de Traun », comment reconnaître 20 à 50 morts-migrants (75) dans un camion abandonné « je ne veux pas de ces petits points suppliants au lieu d’une fin de phrase convenable et polie. »
Geste cueilli
Pas une série, mais deux gestes photographiés par l’écriture de Mayröcker : celui du j. cygne et celui de la j. servante.
Souvent, oui, le première lettre de l’adjectif seulement, au fond quand ça va de soi : p. pour petite par exemple.
→ regarder les gestes, les cueillir, les recueillir
Les rêves (F. Mayröcker)
Autre analogie entre Cixous et Mayröcker, la présence manifeste des rêves dans le texte. Chez Mayröcker, ils sont littéralement incorporé à la prose, cousus à elle, indistincts par moments (on les prend alors parfois pour des bouffées surréalistes, ce qu’ils ne sont en rien). Ils introduisent une note d’irréalité et suspendent ou bloquent l’écoulement paisible et régulier de la lecture.
Louise Bourgeois
Son art n’est peut-être pas si loin de celui de Mayröcker. Article d’Harry Bellet dans le Monde : « son art est subtilement violent, potentiellement mortel, et l’effet de son poison est lent ». (Le Monde, vendredi 28 août 2015).
La Petite Sirène
→ trois fois j’ai écorché son nom avant de l’inscrire correctement, comme si je me refusais à ce qu’elle soit amputée de sa queue de poisson (c’est l’avis de Leverkühn, le héros du Docteur Faustus) au profit de ces jambes de femme qui font de chaque pas un supplice.
Die kleine Seejungfer, un mot cruel en allemand, semble-t-il synonyme de vieille fille.
Troisième ou quatrième fois qu’elle revient dans le livre, cette petite Sirène, c’est un thème central pour Thomas Mann semble-t-il. Leverkühn, le héros musicien du Docteur Faustus « l’appelait sa sœur en souffrance et se livrait à une sorte de critique familière et plaisamment objective du comportement de la petite Sirène, de son obstination, sa nostalgie sentimentale du monde des bipèdes humains. » (p. 367)
Le virus théologique (Thomas Mann)
Oh la profondeur de cette remarque du musicien dans le Docteur Faustus, remarque dont j’aimerais bien discuter avec un Bernard Collin par exemple : « On ne se débarrasse pas si facilement du virus théologique », dit celui qui est en train de composer une fabuleuse et très inquiétante apocalipsi cum figuris, truffée de références à Hildegarde de Bingen, Mechtilde de Magdebourg, Bède le Vénérable, Saint Jean, etc.
Spectre des lectures antérieures
Toute lecture n’est-elle pas habitée, d’une manière ou d’une autre, par les lectures antérieures qui furent faites de ce texte que l’on a sous les yeux. Une troublante expérience tenterait à le prouver : lisant le Docteur Faustus, posant le livre un instant pour noter quelque chose, je le reprends sans m’en rendre compte à une autre page. La transition pourtant se fait de manière naturelle, car le livre s’est ouvert à une page où le narrateur parle aussi d’une composition musicale de son ami Leverkühn mais cependant un petit signal subliminal me fait me demander si l’auteur ne se répète pas, si je n’ai pas déjà lu ce que je suis en train de lire. Et soudain, je sursaute. Là, un peu plus bas, à un endroit où je ne suis pas encore allée, quelque chose est souligné. Cette fugitive et très inquiétante impression que quelqu’un est déjà passé par là (le livre est neuf), voire même me précède.
Lucas Debargue
Joie de retrouver cet être étrange et follement doué, ce pianiste découvert lors des retransmissions du concours Tchaïkovski, où il a obtenu le 4ème prix. On apprend que certains jugent qu’il aurait dû être encore mieux placé, que Michel Béroff ne fut pas son meilleur soutien et que Valery Gergiev l’a invité à participer au concert de gala, ce qui n’était pas prévu. « Pour Boris Berezovsky, il aurait mérité le 2ème ou le 3ème prix » écrit Elsa Fottorino. Bel article d’Olivier Bellamy aussi autour du pianiste avec reprise de ces propos de sa professeur Rena Shereshevskaya : « Quand il a joué pour moi la première fois, c’était hors-normes, à la fois bizarre et génial. Il avait déjà un répertoire immense, j’ai senti un potentiel fantastique. Pensez qu’il connaissait par cœur les 14 sonates de Medtner et qu’il jouait d’oreille la Troisième Sonate de Prokofiev sans avoir ouvert la partition. »
Je me sens aussi très en phase avec cette remarque du pianiste : « je suis fatigué de ces répertoires trop connus comme Chopin ou Liszt où l’on ne peut rien faire de neuf ou de personnel sans entendre des hurlements. C’est très difficile de captiver un auditoire aujourd’hui avec une Ballade de Chopin parce que tout a été entendu et l’interprète ne peut plus bouger une oreille. Et comme plus personne n’ose, les concerts sont devenus barbants. Le public veut retrouver le Chopin ou le Beethoven qu’il connait déjà. Il paie pour écouter un programme, pas pour découvrir un artiste. »
Claire d’Aurélie
Dans les textes que je viens d’envoyer à Anne-Marie Soulier pour la Revue alsacienne de littérature, je citais cette éditrice, interviewée du temps de Zazieweb et que j’aimais beaucoup. Elle est morte en 2014 et les éditions du Hanneton viennent de m’envoyer un beau livre, des extraits de son Journal, merveilleusement titré Demain je me lève de bonheur.
Musique et mort, Marc Dugardin
Marc Dugardin écrit sans ses Carnets : « Une lecture récente (La vie d’un homme inconnu) de Andreï Makine m’a ramené à une réflexion sur la musique, faite déjà en lisant d’autres romans (que j’ai d’ailleurs préférés à celui-ci), Réparer les vivants de Maylis de Kerangal et, surtout, Le palais de glace de Tarjei Vesaas : face aux situations les plus extrêmes, face à la mort, c’est la voix, le chant, la musique qui sont seuls à pouvoir témoigner encore de ce qui vit, voire de ce qui survit. Je n’éprouve pas le besoin de commenter ce constat plus longuement. Je fais simplement un rapprochement avec la présence du chant et de la danse dans un film consacré à l’action du docteur Mukwege (l’homme qui répare les femmes –sic). Chanter ensemble, danser ensemble, c’est dire la vie – ou mieux, vivre la vie, revivre la vie – là où, du moins dans un premier temps, tout mot prononcé ressemblerait à un couteau que l’on enfonce davantage dans la plaie. »
Portrait de lecteur
Aachen (Aix-la-Chapelle), 30 Août 2015, 15h22
Homme jeune, détendu, jambes croisées sur une place de la ville, profondément absorbé dans son livre. Il porte un short en jean et un tee-shirt gris clair, des chaussures de tennis aux bandes rayés grises et noires avec des petites chaussettes courtes blanches. Dans ses cheveux, un rayon de soleil (ou peut-être une mèche plus claire). Une main est posée sur les pages ouvertes. Il est tellement absorbé dans sa lecture qu’il ne repère pas mon petit manège : je passe deux fois devant lui pour tenter de déchiffrer le titre du livre, je note le nom de l’auteur et la fin du titre -wort) et en plus, je prends, d’un peu plus loin, une photo. Il lit Ehrenwort d’Ingrid Noll. J’avais imaginé une auteur jeune, il s’agit d’une sorte d’Agatha Christie allemande si je comprends bien, née en 1935 et auteur de romans policiers,.
De la tonalité (Daniil Trifonov)
Ma question récurrente sur les tonalités et un peu d’eau à mon moulin ! Dans une interview du pianiste Daniil Trifonov, à propos des Variations de Paganini de Rachmaninov : « Je reste persuadé que cette œuvre est plein d’énigmes, de messages codés. Rachmaninov y expose des conflits personnels et sa nature profondément dépressive. Elle est d’ailleurs "signée" par la tonalité de ré b majeur que l’on retrouve dans toute son œuvre chaque fois que la confidence est forte et dramatique. Chez certains compositeurs l’emploi de tonalités spécifiques révèle des moments de confession intenses. Je pourrais prendre l’exemple du la b majeur chez Chopin. » (Pianiste, n° 94, p. 30)
Dans l’encre de Chopin (Rachmaninov)
Certains musiciens sont capables d’entendre toute musique par la simple lecture…. Daniil Trifonov écrit à propos du jeu, très libre, de Rachmaninov pianiste : « Rachmaninov pense l’œuvre dans l’encre de Chopin avant de la traduire dans le "son". Il "sent" l’essence de l’écriture musicale. » (ibid.)
→ Je me souviens de cette remarque, est-elle de Celibidache, disant que quelqu’un qui ne savait pas deviner le phrasé et les nuances en regardant une partition de Bach (qui ne contient aucune indication de ce type) ne sait pas lire la musique.




