Rédigé par Florence Trocmé le 07 mai 2015 à 14h22 dans photomontages | Lien permanent
Dénaturation du langage (Stéphane Michaud à propos de Wulf Kirsten)
« La grande voix qui domine et éclaire le livre est la langue elle-même, que Kirsten sert de façon incomparable (…) S’il y a bien une trahison, insupportable aux yeux du poète, c’est la dénaturation du langage, sa torsion par l’idéologie, qu’elle soit celle des régimes politiques autoritaires ou, aujourd’hui, celle des marchés. » Lire cet article sur Wulf Kirsten.
Maryse Hache
Lundi soir, 4 mai 2015, très beau moment au Cent, rue de Charonne à Paris, en hommage à Maryse Hache, disparue en octobre 2012. Écrivain, peintre, comédienne, clown, metteur en scène… elle avait de multiples talents. La soirée était toutefois centrée sur son écriture en raison de la parution de Baleine-Paysage chez publie.net (versions numériques et papier disponibles). Ainsi que de la réédition, toujours chez Publie.net de Passée par ici, publié à l’origine, en 2006, par le Centre d’Éthique clinique, dirigé par Véronique Fournier,. Plusieurs intervenants ont lu des extraits des livres de Maryse Hache, Anne Savelli a présenté une collection de 15 cartes postales envoyées par Maryse pendant l’été 2012 et pour ma part j’ai choisi de lire quelques extraits de mon immense correspondance avec elle.
Journal de la nuit
Je suis très frappée par un article lu sur l’excellent site Saute-Rhin. Un compte rendu d’un livre de Charlotte Beradt, Rêver sous le Troisième Reich, paru en traduction française en 2002. Dans sa note, Bernard Umbrecht reprend le récit d’un des rêves collectés par C. Beradt et décrit « l’irruption de l’actualité politique dans le rêve sous forme d’un rite d’initiation au totalitarisme visant à annihiler toute velléité de l’individu. Charlotte Beradt voit dans le rêve de cet entrepreneur "une parabole parfaite de la fabrication de la sujétion totale". L’abolition du Moi et son insertion dans la mécanique totalitaire constituent un système. Elle qualifie ce genre de rêve de journal de la nuit considérant qu’Hitler a tué le sommeil. »
→ Cela entre en résonnance très forte avec les Journaux du philologue Victor Klemperer que je lis, en allemand, depuis des semaines. Lui est plutôt du côté journal du jour avec une attention bien entendu toute particulière à ce qui est infligé à la langue.
De la poésie (Michaël Heller)
Heller note : « Il est hors de doute que la teneur de la civilisation de notre temps est marquée au coin de l’incertitude, d’une hésitation persistante aussi bien en matière politique qu’en matière culturelle. La poésie, se voulant toujours sensible aux nuances de l’espace qui l’entoure, doit faire le tracé exact, et le mettre en avant, des conditions environnementales qui lui permettent de se manifester. Les poètes, qui sont les antennes de l’espèce, ont à enregistrer ces signaux et les inclure dans leur travail : voilà qui semble on peut plus évident. » (dans cette présentation de Michael Heller dans Poezibao)
Piano
Beaucoup aimé cette allusion de Philippe Choulet (co-auteur avec André Hirt de L’idiot musical) au complexe du mille-pattes. Autrement dit, lorsque l’on joue d’un instrument de musique, l’excès d’attention fait s’emmêler les pinceaux ou perdre les pédales.
Parmi les leçons à retenir :
Posséder la pièce de telle sorte qu’on puisse la jouer sans avoir à mobiliser l’attention sur tous les détails (et dieu sait !) et éviter trop de feed-back pendant le jeu ; quitter le jugement (hum !) et se faire un peu confiance ;
Jouer lentement, lentement et sans pédales, dans toutes les phases de travail préparatoire.
Il me semble que l’on peut bégayer au piano, que la langue peut fourcher, etc.
Applaudissements (Glenn Gould)
Découvre avec délices que Gould détestait les applaudissements au point d’inventer un PGAAMTE, un « Plan Gould pour l’Abolition des Applaudissements et des Manifestations de Toute Espèce ». Cette hystérie (à laquelle je me suis laissé bien trop souvent entraîner) à la fin des concerts, ces vociférations et hurlements, ces rappels sans fin alors que si souvent se manifeste l’envie de partir, le plus vite possible. Certes les bis peuvent être intéressants, mais ils viennent amoindrir par leur nature même la force des dernières notes de la dernière œuvre du programme choisi par les musiciens. Si ces propos-là sont de Philippe Choulet, je relève aussi dans toutes les pages dues à André Hirt une passionnante critique du concert, vu comme une arène, où il est question de mise à mort !
« le concert métaphorise la tauromachie, le duel de l’interprète avec l’orchestre ainsi que le défi lancé au public. Celui-ci exige le sang, il attend une lutte spectaculaire, il désire une tragédie. » (p. 60)
→ lisant ces mots j’ai repensé à cette vidéo vue récemment du pianiste Lang Lang dans un des concerts inauguraux de la Philharmonie de Paris !
Ce sera en tous cas la prise de conscience des formidables possibilités de l’enregistrement qui fera que Gould quittera définitivement cette arène-là : « L’entrée définitive de Gould en technologie correspond à son abandon de toute performance publique, le 28 mars 1964 à Chicago. » (p. 33)
Philippe Choulet fait encore remarquer que selon Gould « l’auditeur du concert est mondain, et celui de la nouvelle ère technologique [...] est solitaire : écouter vraiment, c’est être seul, puisque c’est recevoir par l’organe même de l’intériorité, l’oreille, les sons qui relèvent de l’art intérieur par excellence, la musique. La solitude est la condition sine qua non du travail de l’artiste et de celui de l’auditeur. (35)
→ la plus belle et profonde écoute pour moi, le plus souvent, celle de nuit, dans l’obscurité avec un casque sur les oreilles. En totale intimité avec la musique, devenue oreille seule.
De l’énergie (Antoine Emaz)
Une idée chère à Antoine Emaz qui si souvent souhaite « bonne énergie » à ses interlocuteurs. L’idée qu’il faut une sorte d’impulsion d’énergie à l’origine d’une tâche, l’écriture, le jeu au piano, mais sans doute aussi la lecture.
Près de mon bureau, ce petit dessin humoristique de Xavier Gorce, de sa série Les Indégivrables : « parfois je me demande si c’est la vie qui est dure ou moi qui suis mou. »
De l’enregistrement (Glenn Gould)
Deux formules percutantes à propos de l’usage de la technique d’enregistrement par Glenn Gould :
« L’insert contre le concert, le montage contre le vécu »
Et le pianiste lui-même ne disait-il pas « la condamnation du montage pour des raisons morales ou "humanitaires" est une sottise anachronique. En réalité, le montage permet, mieux que toute autre technique, l’exactitude de la transposition de l’idée esthétique dans le réel sonore. » (p. 36)
→ j’ai versé moi-même dans cette condamnation ! Et j’aurais tendance à dire que rien ne vaut la captation d’un grand live… mais alors il faut composer avec les inévitables bruits émanant du public, toujours insupportables. Et pour écouter sans discontinuer Gould depuis plusieurs jours, je ne peux que constater l’extraordinaire présence du pianiste. Sentiment de présence qui semble ne pâtir en rien des travaux divers qui ont présidé à l’élaboration du disque.
Et André Hirt plus loin dans le livre : « la manipulation technique de l’œuvre dans l’enregistrement n’a pas pour but premier une domination profanatrice et désacralisante de l’œuvre, mais l’élaboration de ses conditions objectives d’apparition. » (p. 51)
Car « la technique est la construction d’une oreille non-organique. Par son intermédiaire l’œuvre cherche à s’entendre. » (p. 52)
Le concert, encore (Gould)
« Le concert est spectacle sportif, exutoire et décharge des passions [...] Gould y voit la réserve sublimée mais toujours prête à bondir de la guerre. » Il va alors s’agir pour le musicien de « viser une pacification des rapports humains à l’encontre de la prédation et des pulsions prédatrices ». Et pas par le concert, car « la violence relève du live, du direct en général. ». En ce sens peut-être la musique adoucit-elle les mœurs. Mais pas dans le cadre d’une foule autour de musiciens. Non, dans l’écoute solitaire de l’auditeur, voulue et pensée par le musicien-technicien dans son studio. Lequel musicien est présenté justement par André Hirt comme un « penseur éthique (moral) et donc) politique. » (p. 63) « La notion même de communauté est aux antipodes de la pensée de Gould. Il lui oppose son individualisme généreux. » (p. 64)
→ ces paroles me font un bien fou, tant je me suis toujours sentie à l’écart de tout groupe, de toute communauté régie par la loi de la majorité. Allégeance au choix de la majorité, je dis non. Individualisme généreux, je dis oui.
Inverse du Flotoir (Philippe Grand)
Je continue ma lecture vraiment intéressée, concernée même de Jusqu’au cerveau personnel de Philippe Grand. Je m’interroge sur son cheminement et réalise que c’est sans doute l’inverse de celui du flotoir. Flotoir : la citation provoque, nourrit une forme de pensée ; Ph. Grand : la pensée est pétrie de citations, elle n’en naît pas, elle les incorpore. Flotoir : la citation vient en général d’une seule source (en tous cas pour un paragraphe donné) ; Ph. Grand : il y a parfois une vraie liasse de citations autour d’un thème creusé.
Deux pelles pour creuser : l’écriture propre et l’écriture des autres.
Lesquels sont Valéry, Michaux, Pessoa, Pound, etc.
Du fragment
« Des segments, il en est en zoologie qui vivent quoique séparés des autres fort longtemps parce que la coupure n’a pas endommagé la structure : le système reste complet. » (p.34)
De la musique (Philippe Grand)
Dans ces premières pages, peu d’allusions de Philippe Grand à la musique, selon mon détecteur spécial. En voici une (p.36) si proche des propos d’André Hirt dans son livre sur Glenn Gould : « Beaucoup de musique est gymnastique instrumentale. » (et vocale…)
Philippe Grand et Valéry
Philippe Grand, dans certains passages de son livre me semble très manifestement -et ce n’est pas une critique- être un grand lecteur des Cahiers de Valéry (qu’il cite d’ailleurs souvent).
Pierre (Philippe Grand)
« Toute pierre est une pierre cassée » (Jusqu’au cerveau personnel, p. 40)
→ Certaines sont plus cassées que d’autres, celles qui ne sont pas fermées sur elles-mêmes, en boule soumise à l’érosion temps et abrasion, mais celles qui sont scindées. J’en possède quelques-unes dont l’une ne cesse de me surprendre. Il y a peau de pierre et organes de pierre dans cette pierre-là. Elle me montre son intérieur, sa composition, sa structure
Un livre est-il divisible ? (Philippe Grand)
Étrange question : « Un livre est-il divisible ? Quel nom porte ce dont il est un atome ? »
→ Pratique presque taoïste du décentrement. S’imaginer infime partie d’un immense ensemble, atome dans une galaxie, fourmi dans une fourmilière, bactérie dans un biotope, etc. Alors oui le livre, à quel galaxie appartient-il, mais il me semble qu’ici il se situe entre les deux infinis pascaliens, il est atome d’un tout plus grand que lui, mais il est aussi divisible, donc lui-même est le tout d’entités plus petites.
Grande et petite intelligence (Ziqi et Pascal Quignard)
« La grande intelligence s’oublie dans ce qu’elle contemple. La petite intelligence discrimine et hiérarchise. »
Cité par Pascal Quignard, dans Critique du Jugement. Citation de Ziqi. Ce dernier difficile à identifier mais il semblerait que Pascal Quignard ait fait allusion dans La Haine de la musique à ce Ziqui, pauvre bûcheron qui comprenait si bien tout ce que le prodigieux musicien Yu Boya exprimait par sa musique, que lorsque le premier mourut, le second brisa les cordes de son instrument et ne joua jamais plus. « Lorsque Zhong Ziqi mourut, Yu Boya brisa son qin parce qu’il n’y avait plus d’oreilles pour son chant. » (in La Haine de la musique).
Terrible intériorisation (P. Quignard)
« La conscience est intériorisation du Mentor au sein de l’univers mental. Du Magister, du Guide, du Führer, du Punisseur, du Juge, du Dieu. » (p. 71).
→ « Et l’œil était dans la tombe et regardait Caïn » (Victor Hugo) : se souvenir ici de ce livre de Charlotte Beradt évoqué un peu plus haut, fruit du recensement de rêves pendant la période nazi. Tragique intériorisation du Führer, jusque dans les rêves nocturnes.
Et tout aussi terrible :
« Tout jugement cache une communauté invisible1. dont il reflète la loi 2. dont il cherche à accroître le nombre 3. dont il s’efforce d’augmenter l’influence. (p. 73)
Rédigé par Florence Trocmé le 07 mai 2015 à 11h50 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 01 mai 2015 à 20h48 dans photomontages | Lien permanent
Dessiccation (Christian Hubin)
A propos de Crans, le précédent livre de Christian Hubin, je relève ces mots, dans une note de Laurent Albarracin : « Il semble que le poète travaille par dessiccation : il expose son poème à la brûlure d'un soleil métaphysique, et la langue est réduite à ses plus fines particules, à ses plus invisibles attaches. » (ici)
Et il ajoute : « Mais d'abord, faut-il interpréter les poèmes de Christian Hubin ? Faut-il traduire leur laconisme radical en langage courant, en prose ? Tout nous inciterait plutôt à nous en abstenir, et d'abord les propres mises en garde de l'auteur. Il est évident que chez Hubin l'obscurité des poèmes n'est pas un revêtement, un codage dont il faudrait et dont on pourrait extraire le sens du poème sans dommages, sans justement le rater, parce qu'on l'expliquerait alors qu'il faut plutôt le saisir dans son implication, dans son resserrement. Si le poème est bardé de son obscurité, c'est que celle-ci est un hérissement qui lui est intrinsèque, constitutif. »
→ Ne parlais-je pas de sens qui perce, comme le soleil dans la masse des nuages ?
Laurent Albarracin dit encore de ces textes de Christian Hubin qu’ils sont « très physiques, noueux, contractés comme muscles ». J’avais pointé aussi de mon côté leur côté quasi organique, avec un recours fréquent au vocabulaire de l’anatomie ou de la médecine.
Remarquable encore ce qu’il écrit ici : « La solution interne au problème du langage, la poésie, serait peut-être de tenir la contradiction, dans une perpétuelle indécision, un sempiternel balancement, à travers des images qui mobilisent sans cesse l'autre dans le même, et le raté, le loupé, dans la tentative » et qui s’il s’applique parfaitement à Hubin va encore au-delà et rend compte de ce qu’il m’arrive d’appeler l’aporie constitutive de la poésie, dire ce qui n’est pas dicible. « la tâche du poète revient à épouser l'écart qui définit la langue, son inaptitude foncière à donner le réel. Non pas pour réduire ou combler cet écart, ce qui est strictement impossible aux yeux d'un Christian Hubin, mais bien pour l'incarner. Et c'est pourquoi sans doute les images du poète sont si difficiles à « traduire » : parce quelles sont précisément des figures de l'intraduisible, de l'impossible passage, de l'intransigeance des choses. »
Les « infinies réalités » du poème (C. Hubin)
Je reprends cette superbe citation de Hubin donnée par Laurent Albarracin dans son article sur Crans :
« Le sens immédiat du poème importe moins que ses infinies réalités, que ce séisme dont il secoue. Plus qu'il ne donne à lire, le poème donne à voir dans l'aveuglement, à voir aveuglément, à perdre, à se perdre. Sa lisibilité vraie est dans l'illisible, son sens est sa rature même » (Christian Hubin, La Forêt en fragments, José Corti, 1987, p. 28.)
→ Je la reprends pour sa beauté, sa portée, parce qu’elle m’aide aussi à mieux lire d’autres poètes. Je pense ici encore une fois à Philippe Jaffeux, mais je pourrai aussi citer Boris Wolowiec, Fabienne Courtade, Esther Tellermann et bien d’autres. Ceux dont la poésie n’est pas monodique mais écho d’infinies réalités.
L’inévaluable (P. Quignard)
Ce beau terme d’inévaluable chez Pascal Quignard. Notion qui serait à opposer, tranquillement, à tous ceux qui prétendent tout chiffrer, tout monnayer, tout expliquer et surtout tout jauger. Jauger, juger, juguler. Pour preuve de la rareté de la notion et du mot, le dictionnaire du traitement de texte ne le reconnaît pas. Le TLFI non plus au demeurant. « Inévaluable est la nature ? Inévaluable est le ciel. Inévaluable le feu qui bout au centre de la terre. »
→ Ce qui est réconfortant, eu égard à ces dimensions (le feu au centre de la terre..) c’est que même si l’homme applique des chiffres à certains phénomènes, le cerveau et la conscience humaine sont incapables de les appréhender, faute de repères. Qui peut dire qu’il ressent, concrètement, ce que c’est qu’une année-lumière, ou bien ce que représentent pour lui les milliards de milliards de galaxies contenant elles-mêmes des milliards d’étoiles de l’univers, ou les milliards de milliards et plus 1013 de bactéries, archées, protistes, fundi et autres abrités dans un seul intestin humain (nous sommes un zoo !). Ces ordres de grandeur me semblent totalement hors de portée de l’esprit humain, fut-il lui-même riche de 100 milliards de neurones.
Il y a aussi bien sûr ce qui est inévaluable non pas quantitativement mais qualitativement. Ne parle-t-on pas de quelque chose qui est inestimable ?
Du jugement
Et bien sûr depuis que j’ai ouvert le livre de Quignard, j’entends la parole du Christ rapportée par Luc, VI, 37, (reprise aussi par Matthieu, VII, 1) : « ne jugez pas et vous ne serez pas jugés » et un peu plus loin la fameuse histoire de la paille dans l’œil du voisin et la poutre dans le mien.
Quignard cite, lui, Jean VII, 24, en latin : Nolite judicare : Judicium judicate. Ne jugez pas, jugez d’abord le jugement. »
Il ajoute qu’en grec ancien « juger » a le sens de « l’hégémonie sur » : « juger cherche à exercer une autorité sur les individus afin de les contraindre. Juger affirme sa domination sur les œuvres soit afin de les interdire [...] soit afin de les faire brûler pour en anéantir à jamais la corrosivité. » Règne de la censure et des autodafés.
Juger le jugement, voilà un bon antidote pour combattre la véritable pulsion à juger qui me semble au cœur de l’humain. Avec toujours à l’arrière-plan, la comparaison, la jalousie, le mimétisme (plus d’une fois, ici, lisant Quignard, j’ai pensé à René Girard).
« Si créer, penser, enquêter, c’est trahir, alors juger, porter un jugement, faire un éditorial, c’est être fidèle. La fidélité est toujours familiale ou sociale ; elle n’est pas de l’ordre de la pensée, elle n’est pas de l’ordre de la quête dans la forêt, du saut dans l’inconnu, de l’aventure dans le désert, sur la pente de la montagne, dans l’exhaussement de l’à-pic, le vertige, le saltus, l’outfield, le no man’s land. »
Et s’il fallait être plus clair encore : « Nous soutenons des opinions par affection pour notre dépendance mais la pensée – qui est allergie à l’allégeance – dément le jugement et ne "soutient" rien qui ressortisse à l’odre de la loi. ». (p. 512)
Jeu de l’oie, case départ, penser (P. Quignard)
« Dans le jeu de l’oie celui qui sort de prison repart à la case départ. C’est penser. [...] Celui qui oublie le jugement repart à la case départ de la découverte, de l’expérience, de l’expédition, de l’effroi, de la carence, de l’excitation. » (p. 51)
→ Quignard est sorti en 1994 de la prison de toutes ses fonctions, dont certaines fort honorifiques. Il est sorti de la prison du devoir juger. Mais il a de ce fait connu, inévitablement, la carence (du pouvoir), l’effroi et l’excitation.
→ Penser est cesser de juger. Repartir de la case départ (ce que fit Descartes), remonter à contre-courant, à rebrousse-poil en poussant devant soi les dominos dressés de tous les préjugés, les bien-nommés. C’est ne plus se fier. A rien ni à personne. C’est expérimenter mais en étant conscient de l’immense difficulté car chaque liaison (ne serait-ce qu’entre les mots) est conditionnée. Tout en nous est le fruit d’un conditionnement magistral par l’éducation et le contexte. Réflexes conditionnés.
→ Regarder par exemple de vieilles actualités. Tout nous paraît risible et tout particulièrement les coupes de cheveux ou coiffures et les voix (débit et intonation). N’est-ce pas assez souligner la force du conditionnement par le contexte de l’époque donnée, l’artificiel donc ? Prenons nous tels que nous sommes, avec nos coiffures et nos voix et regardons-nous depuis vingt ans plus tard.
Penser, encore (Quignard et Descartes)
« Penser s’étonne, chancèle, hésite. Finalement dépayse en augmentant l’énigme »
Ce que devrait faire aussi toute lecture de quelque portée.
Mais à condition d’abandonner le jugement : « Le pensée commence dans l’extinction du jugement. » Oui, Descartes en effet : « nous défaire de toutes les opinions que nous avons reçues jusque alors en notre créance. » (p. 53)
Christian Hubin (Laurent Albarracin)
« Le poème n’est pas ce qui viendrait pourvoir le monde d’une signification, ce qui viendrait le nantir d’un sens, mais ce qui permet de rencontrer « le monde encore au dépourvu, contenu sans lui. » C’est une poésie qui vise non à la plénitude mais à faire le vide (un vide sanitaire, un vide salubre en tout cas), qui cherche à conserver le manque comme gage de la réalité du réel, une poésie qui favorise non l’obtention mais l’abstention, qui préfère le chemin d’accès à l’accès, qui privilégie le détour, la suspension, l’amoindrissement plutôt que la réponse. » (ici)
La figure de l’idiot
J’aborde L’idiot musical, Glenn Gould, contrepoint et existence, d’André Hirt et Philippe Choulet.
Ce titre, L’Idiot musical, m’avait intriguée mais très vite André Hirt s’en explique de façon à la fois éblouissante et émouvante. Il y a une forte référence au Prince Mychkine, l’Idiot de Dostoïevski. L’Idiot c’est celui qui n’est pas comme les autres, qui n’est pas conforme, qui est en dehors du système, de la doxa. Celui qui est lui-même. « Écouter Glenn Gould, c’est écouter un Idiot musical, c’est avoir l’oreille pour un discours inouï, d’une singularité irréductible. La musique que joue Gould est immédiatement reconnaissable [...]. Elle fait effraction. Elle peut apparaître aussi incongrue que les interventions de l’Idiot de Dostoïevski sont perçues comme déroutantes et incongrues. » (p. 11) car en fait « L’Idiot exprime la nécessité irréductible d’une affirmation d’existence qui le traverse. » (p. 10). Le personnage de l’Idiot, ainsi entendu, apparaît toujours, dit André Hirt à la fin d’un processus, il fait irruption comme crise, il met en crise.
L’idiot n’est pas un naïf, « mais la voix par laquelle une situation conventionnelle est effondrée et renvoyée à l’inconsistance de l’assurance d’être pour elle-même son propre fondement. » (p. 14).
→ et pour accompagner la transcription de ces notes je choisis un disque de Glenn Gould jouant une Pavane de Byrd, une des musiques si chères à Pascal Quignard.
De l’humour (André Hirt)
S’appuyant sur le personnage de Glenn Gould, André Hirt écrit ensuite une superbe défense de l’humour. Il souligne que le trait fondamental chez Gould est la joie, une joie qui n’est pas de circonstance, qui ne dépend pas des conditions d’existence. Dès l’enfance, selon André Hirt, Gould aurait eu la « révélation d’un contenu spirituel de joie, de communication et de louange » qu’il voit à l’œuvre dans le fameux chantonnement du pianiste, qu’il réhabilite. Rien d’un tic, mais l’expression d’une manière d’être au monde.
Sans cesse revenant à ce qu’est l’Idiot, André Hirt écrit encore cela, très éclairant et pas seulement pour Gould (et ces propos ne sont pas sans rapport avec Critique du Jugement de Quignard) : « L’idiotie, l’idiomatisme théorique, l’idiosyncrasie existentielle tiennent de cette obstination qui réside dans le refus de la contamination. Que ce terme signifie l’influence, la dépravation, le devenir, la transformation, toujours il désigne l’exercice réussi d’une violence illégitime, une contagion empathique et emphatique. L’Idiot est celui qui [...] aura résisté à cela et qui sera resté tenu par son principe propre, parce que la nécessité de soi était plus forte que les normativités extérieures.
→ Cette opposition nécessité de soi / normativités extérieures. Certains s’inscrivent d’emblée ou très vite dans la nécessité de soi, ce sont souvent les artistes ; d’autres doivent d’abord apprendre à se défaire des normativités extérieures, pour mieux entendre la nécessité de soi. Pour être et agir selon ce qu’ils sont et non pas ce qu’ils sont supposés devoir être. Immense boulot, alors.
Les cicatrisés (Gould / Hirt)
« L’idiot est dans cette mesure la grande figure de la subjectivité et théoriquement la matrice de toute pensée comme de tout art. ». Une force devenue destin. Que certains vivent dans la douleur et le sacrifice, tels Pascal, Van Gogh, Dostoïevski, Nietzsche, Hugo Wolf, Kafka, les « déchirés », tandis que pour d’autres immenses figures elle se vit dans l’apaisement, la souveraineté apollinienne. André Hirt cite alors Descartes, Leibniz, Beethoven, Proust, Thomas Mann, Gould et il les appelle les « cicatrisés ». (p. 16)
Du chantonnement (Gould / Hirt)
« Il faut en effet reconnaître l’enfant dans l’Idiot ». Gould sera resté un enfant : « il a continué à jouer dans et avec le plus grand sérieux. Le chantonnement de Gould est ce lien indéfectible avec l’enfance et le contenu spirituel de l’hymne ».
Comment alors ne plus l’aimer ce chantonnement qui parfois a agacé lorsqu’on lit cela : « Il faut entendre la voix de l’Idiot dans le chantonnement de Gould. »
L’inoubliable (Gould / Hirt)
« Si le chantonnement est issu de l’enfance et fait lien avec elle, la musique est le medium de ce lien. En toute exactitude, la musique est la lumière du medium, la condition d’apparition du lien avec l’immortalité de l’inoubliable. La musique est l’espace pour une répétition du lien, tout comme le temps immobile de la musique, en creusant l’espace, fait surgir, en le nouant, ce lien. La musique est le lien avec l’inoubliable. » (p. 22)
→ paroles profondément bouleversantes pour qui est hantée par un chantonnement entendue pendant l'enfance et qui origine son amour de la musique dans ce chantonnement, dans son caractère douloureusement répétitif et dans le don que lui en fit l’être qui en était habité.
Des pages lues (Philippe Grand)
J’aborde un livre de Philippe Grand qui vient de publier ce Jusqu’au cerveau personnel (2003-2013) aux éditions Héros-Limite en même temps que Nouure (1984-1989/2009) chez Eric Pesty.
Et tout de suite, cette citation, superbe, qui me fait penser au flotoir et à tous ces cadeaux glanés dans les livres :
« Comme d’un sous-bois, avec une souche-à-gratter, ou avec un galet, d’une plage de galets, ou d’une grange effondrée, avec un clou ou quelque autre morceau rongé, d’une cave noire, d’une benne retournée, avec un os, un or qui jamais ne brillera que pour moi – j’aime revenir remonter ressortir avec un cadeau des pages lues. (Philippe Grand, Jusqu’au cerveau personnel, p. 7). et un peu plus loin « Physique ou scriptural, cadeau est l’objet en ceci que je ne l’aurais pu. Morceau de moi trouvé ou introuvable, il me rapproche d’où je suis ou va pour moi où je ne sais aller ». (p. 7)
→ Cette double nature des cadeaux des livres : parfois un miroir, parfois une carte. Ce qui me dit ce que je suis et que je ne savais pas forcément être, cela que je ne connais pas mais qui m’attire et dont le chemin m’est ouvert.
→ Collectes (cailloux), collectes photographiques (ruines, ombres, algues et lichens, figures cachées partout), collecte dans les livres (citations, extraits, pages).
Il semblerait que Philippe Grand collectionne, lui, « os, coquilles et carapaces » (p. 14)
Bonne question : s’agit-il de sauver ?
Question que se pose Philippe Grand à propos de ce qu’il a relevé dans ses carnets.
Le flotoir sauve-t-il quoi que ce soit…? « Rien de publié un jour n’attend de moi ». (p. 9).
Il y a chez Philippe Grand, semble-t-il, un puissant travail de nature poétique sur la citation. Comme en témoignent ces trois pages au dispositif particulier : en haut, un grand blanc et un semis de chiffres minuscules, en bas des citations, huit ou neuf, également dans une police très petite et tournant autour d’un même mot, d’un même thème. Ces petits chiffres éparpillés sur la plage me font songer à ces dessins proposés aux enfants qui doivent relier des nombres pour créer une figure.
Bonheur aussi de voir qu’en quelques pages à peine j’ai déjà croisés « mes » Paul Valéry, Pascal Quignard, Bernard Collin, même, bien plus rare…).
Pensée et écriture (P. Grand)
« Ce que l’on pense on l’apprend en travaillant à exprimer ce que l’on pense penser.
(La pensée écrite est le radical extrait de la pensée supposée. » (p. 14)
Vieillissement et photographie (P. Grand)
« Tu ne vieillis pas parce que nous vieillissons ensemble, corps et regard ensemble. Quand un rectangle de papier chimiquement douteux veut rajeunir l'œil, déchire l’idée de la photographie. » (p. 15)
→ Je l’entends ainsi : je ne me vois pas vieillir. Donc ce que me dit la photographie (formidable le papier chimiquement douteux !), si elle montre un vieillissement est faux. Dorian Gray ! : mon visage ne change pas, c’est la photo qui change à sa place.
Statistique (P. Quignard)
Quignard à propos de la statistique, dans le chapitre « Tribunal du temps » de Critique du jugement : « Une statistique est une règle de trois qui efface les singularités et produit une ombre terrible. En France le service national de la statistique fut créé par le gouvernement de Vichy. Il employait sept mille personnes en 1944. Ce service public avait la charge d’établir les fichiers recensant les "Juifs indigènes." »
→ Terrible et omniprésente statistique ! Elle efface toute singularité, elle ne prend pas en compte l’Idiot d’André Hirt, elle nivelle par sa règle, n’admet pas l’indispensable exception qui la confirmerait. Elle devient encore plus redoutable en ce temps de domination des algorithmes, du traitement informatisé des big data. Repérer la singularité (essentielle) sera comme chercher une goutte d’eau donnée dans l’océan.
Sortir du jugement, mode d’emploi (Quignard)
1. Quitte ce qui juge pour ce qui pense. 2. Quitte ce qui pense pour ce qui rêve. 3. Gagne le vide et le silence de la méditation.
→ Procéder à une sorte de veille, à boucle rétroactive, se voir juger, trancher, discerner et décerner, arbitrer… se voir assassiner, amocher, casser, détruire. Si souvent. Tenter de quitter le jugement pour une forme de constat. Non pas c’est bien ou c’est mal, mais c’est.
« Suspendez en vous le mouvement qui vous porte à juger » (p. 60), une sentence à petit air d’Évangile, aussi difficile à mettre en œuvre que les dites paroles d’.
Le paradoxe (Quignard et l’Idiot)
Paradoxa face à doxa. « Les paradoxes désignent les opinions particulières qui heurtent frontalement l’opinion générale. À peine des concepts. Presque des choses. Œuvres singulières qui fleurissent par surprise : inopinées. » (p. 58)
→ Nul doute que l’Idiot selon André Hirt soit paradoxal, qu’il énonce des paradoxes.
→ Le rejet spontané du paradoxe ! Je me souviens, enfant, de cet adulte tutélaire qui rejetait violemment une connaissance qui ne parlait que par paradoxes (et qui possédait un caméléon !). Cette connaissance possédait aussi, je l’ai appris beaucoup plus tard, cette édition CNRS en fac-similé, de l’intégrale des Cahiers de Paul Valéry qui m’a tant fait rêver et dont j’ai réussi à trouver, contre toute attente, une bonne quinzaine de volumes, éparpillés ici ou là, en ligne et chez un libraire d’ancien, par pur hasard.
Rédigé par Florence Trocmé le 01 mai 2015 à 19h44 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 30 avril 2015 à 11h47 dans photomontages | Lien permanent
Déni du manque (C. Hubin)
J’ai presque fini ma première lecture de Rouleaux de Christian Hubin. Il en va avec lui comme avec Philippe Jaffeux, il faut revenir sur ses formulations, selon des heures et des humeurs différentes, car toutes ne percent pas (comme la lumière) dans les mêmes circonstances. Il en va du contexte, au sens le plus large, celui de la vie, celui des lectures, celui de l’avancée dans telle ou telle œuvre connexe.
« Retrait sans nom de quelque chose dont manquer même va disparaître ; dont nous manque de ne rien avoir. » (p. 111)
→ Une de ces redoutables formulations qui semblent tromper l’esprit qui croit les comprendre et, les creusant, s’aperçoit qu’elles fuient littéralement. Mais il me semble qu’ici il est question de quelque chose d’infiniment grave, l’effacement programmé du manque. Éteindre le manque, l’idée même du manque, c’est une conduite dictatoriale. Faire en sorte que le manque n’ait plus droit de cité. Je pense à la Corée du Nord, par exemple.
Plus de livres d’abord, puis abolition du manque du livre ensuite. Il s’agit aussi de préjuger de l’existence de tel ou tel manque chez l’autre. La redoutable formule « tu n’en as pas besoin ». Qui a le droit de dire cela à autrui, qui sait ce dont autrui a besoin ou pas ? Toutes choses, je le pressens, que je vais retrouver dans Critique du Jugement de Pascal Quignard que j’aborde tout juste et qui me déborde déjà par sa profondeur et sa richesse.
Du jugement, avec Quignard, en effet
…avec ce gros livre, admirablement édité et imprimé comme toujours chez Galilée, Critique du Jugement.
Dans son introduction Pascal Quignard donne sept définitions, dont on comprend vite qu’elles concernent ceux qui peuvent être vecteurs du jugement : le journaliste professionnel, l’éditorialiste, le critique, le lecteur professionnel, le juré, le professeur.
Il ne s’exonère pas de sa propre expérience : « Partout, pour peu qu’on réclamât mon expertise, je jugeais de tout à partir de je ne sais quelle compétence interne (arrogance) ou en suivant un inexplicable sentiment d’intégration aveugle (surmoi) plus hardi et déterminé qu’assumé et conscient. J’ai tout quitté en 1994. Je commençai une troisième vie qui quitta le jugement. »
Et donc de préciser que ce que l’on va trouver dans ce nouveau livre, ce n’est pas une critique de la presse, des jurys, etc. mais une critique du jugement.
→ Ces propos me parlent très fortement. Je suis obnubilée par la question du jugement à laquelle me confronte en permanence l’existence même de Poezibao. Je me souviens fort bien avoir répondu à des amis qui, connaissant ma passion de la musique et mes quelques connaissances dans ce domaine, me demandaient pourquoi je ne faisais pas de la critique musicale, que je ne me sentais aucune légitimité pour le faire. Peu importe ici le degré de légitimité, souvent relatif, de ceux qui pratiquent la critique musicale, mon opinion quant à ma légitimité n’a pas variée. Tout au plus puis-je m’engager dans le partage de ce que je connais, faire état de mes choix, tout en sachant qu’ils sont à 90% subjectifs. Et je ne fais même pas allusion au terrible conditionnement lié au fait de s’inscrire dans un temps historique déterminé et dans une histoire individuelle.
Mais pourquoi serais-je plus légitime dans l’exercice de la critique littéraire ? Quels sont les critères de ce travail-là ? Je n’ai pas de réponse. La seule et unique que je puisse faire est travail, travail, travail. Il me semble qu’une certaine capacité à juger, très sommaire, s’établit au fil des lectures incessantes, depuis des années. Mais je ne me fais aucune illusion : je serais parfaitement capable de laisser passer un chef d’œuvre ! Et de soutenir des œuvres tout à fait médiocres.
Je suis constamment à la recherche de critères, parfois même de clés presque magiques, qui me permettraient de savoir si une œuvre est importante ou pas, si elle apporte quelque chose. Presqu’à la manière d’une analyse de sang : oui, il y a bien matière à…, à tel dosage !!!! Plaisanterie bien sûr, mais qui exprime bien mon désarroi (et sa composante morale). Car tout choix exposé publiquement est de facto une forme de jugement.
Il y a donc souvent la tentation de quitter le jugement ! Ce qui veut dire fermer Poezibao, c’est évident. Cela viendra un jour. Il restera sans doute le flotoir, avec sa subjectivité clairement énoncée sinon assumée.
Du jeu avec le corps
Mais quand et comment le jugement se met-il à jouer un rôle dans une vie d’homme ? Pascal Quignard se penche sur le développement du petit enfant : « L’homme ne connaît véritablement que ce qu’il rejoue avec son corps. Il rejoue oculairement tout d’abord, puis il rejoue aves les mains, puis il rejoue avec l’ensemble du corps qui se met à répercuter – comme un miroir de chair – ce qu’il perçoit dans le visible. Plus tard il rejoue avec le langage. Puis il rejoue encore dans la mémoire à l’aide du langage. L’enfant en grandissant est une arborescence de ces rejeux. » (p. 18)
→ Autrement dit dès le début il y a imitation et donc modèle. Le petit enfant modèle son être sur celui de sa mère, son père, etc. Il leur fait ce don et ce don est vital : « l’homme reçoit en rendant ce qu’il reçoit. »
D’où cet arrière-fond indestructible, chez tout homme : « restent toujours autour du parleur devenu mûr, adulte, quand il parle, dans l’air qui l’entoure, bien des gestes anciens ébauchés, fossiles, simiomorphes, étranges, fantômes errants qui projettent leur danse elliptique, oubliée, phylogénétique, irrésistible, silencieuse. (Critique du jugement, p. 19)
L’œuvre originale (P. Quignard)
« Dans une société l’œuvre originale est le véritable objet neuf. Il surgit comme un jusque-là jamais vu dans le visible. L’objet sans sujet. C’est ainsi que dans le monde familial, comme dans le monde social, l’écart le plus radical est celui de l’œuvre.
L’œuvre, par rapport à l’objet manufacturé, artisanal, définit l’objet singulier imprévisible.
Ce qui n’est pas attendu et qu’aucune norme n’encadre. » (p. 21)
→ Selon sa méthode habituelle, Quignard procède par petits blocs qu’il donne souvent l’impression de sculpter, très concrètement, comme s’il partait d’un amas, plus ou moins indistinct, fermé, obscur, au sein duquel, par éclats, il va dégager une figure, un sens. Ouvrir une meurtrière dans le mur du temps ou de l’incompréhension. Chaque bloc a son autonomie, mais on se doute aussi que c’est une tesselle de la grande figure en cours de montage.
L’individualisation (Quignard)
Il va donc s’agir pour l’être humain d’accéder à une individualisation, à partir de ce fond commun. « L’individualisation, qui vient à la suite de la socialisation comme une étrange perversion, impose le courage presque "héroïque" de rompre les liens affectueux et incroyablement imprégnants de la bande généalogique. » (p. 21)
→ Fort ce mot de bande généalogique. Comme une harde, une meute ! Si difficile de diverger ! De quitter les rangs ou la chaleur du groupe. De s’abstraire de « la douce morosité de la dépendance », car ce ne sont pas « le vice ou la faute ou la transgression qui sont les principaux tentateurs du désir humain mais la norme. »
→ Et une fois de plus, au risque de se répéter, dire et redire comme la lecture peut avoir, dans les années de formation, ce pouvoir d’aider à diverger, notamment par l’inouïe pluralité des mondes qu’ouvrent les livres. Pluralité qui met en péril la norme donnée localement pour seule viable.
Penser a deux sens
dit ensuite Pascal Quignard. « Le premier sens est pédagogique : c’est s’emprisonner dans le monde linguistique en l’acquérant dans toutes ses règles [...] lier le doxique en faisceaux fascinants. [...] Le deuxième sens de penser [...] suppose que l’on ait franchit l’étape de l’identification linguistique en sorte de pouvoir abroger en partie la domination de la langue sur la psychè. Il suppose l’écriture. »
→ Cette double articulation est bien la clé du travail du poète. Identification linguistique aussi poussée que possible mais pour pouvoir ensuite la démonter, la détruire ou la contester de l’intérieur, la repenser. Et donc cette idée que j’ai toujours eue, que la poésie peut et doit être la fine pointe de la pensée. Il s’agit, dit Quignard, dans sa langue si particulière, pétrie de langues anciennes de « se distancer de l’imperium ». « C’est desceller la fonction "je" de la réversion du dialogue ; c’est éloigner son corps du foyer reproducteur [...] c’est se désolidariser de la bande généalogique, puis de la communauté de bandes, c'est-à-dire la nation, puis de la communauté des morts, c'est-à-dire la religion. » (p. 23)
La prégnance des débuts
Mais c’est une entreprise éminemment difficile tant sont prégnants les affects des premiers temps : « C’est ainsi que l’appartenance, les premières saveurs au fond de la bouche rappelant leurs joies singulières, et pour la plupart, définitives, les premières cadences, les premières mélodies, les premières demeures sont aussitôt constitutives à la mère perdue.
Au contenant perdu.
Le premier paysage, le premier rivage, la première neige, le premier Noël, les mets préférés, le son de la langue natale gagnent toujours sur l’exil. » (p. 25)
→ Ce qui me renvoie aux mots de Thierry Martin-Scherrer concernant les musiques originaires, ces premières musiques qui furent nôtres, très jeunes et qui nous marquent d’un sceau indélébile, qui formatent souvent nos goûts de telle sorte qu’aller dans une autre direction demande un effort d’accommodation parfois considérable. Il y aurait là un mur qui ne peut être entamé que par la puissance de la répétition. Car comme disent les Shadocks, « en essayant continuellement on finit par réussir, donc : plus ça rate, plus on a de chances que ça marche. »
Cas de conscience
Grand dilemme pour la conscience moderne : « tel pays va acheter x Rafales ». Alors, oui, bonheur pour ceux qui vont les fabriquer, mais dans le même temps, recul de fond devant cet oiseau-là, au potentiel de destruction considérable.
Le même dilemme souvent entre ce qui « favorise l’emploi » et ce que cela implique comme atteinte à la nature ou au simple bon sens (barrages énormes, centrales nucléaires, fermes ((et non pas plateau)) de mille vaches), et ainsi de suite, oui, suite, suite, suite, enchaînement fou vers toujours plus haut, plus grand, plus puissant et plus destructeur potentiellement.
Mithridatisation
Tout aussi redoutable pour la conscience contemporaine ce phénomène qui fait que, saturée par l’universelle relation de l’horreur, urbi et orbi, elle en vient à ne plus connaître l’émotion. Elle assiste, dans un sentiment d’impuissance, à l’enchaînement des tragédies et des catastrophes. Un bel article de Sylvie Kauffmann dans Le Monde, le disait il y a peu. Elle faisait un parallèle entre la crise des boat people à la fin des années 70 et les drames de la dite Mare Nostrum aujourd’hui. Relatant la visite à l’Élysée, le 26 juin 1979, des frères ennemis, Sartre et Aron, elle concluait : « C’était il y a trente-six ans. Aujourd’hui, la communauté internationale est confrontée à une crise humanitaire d’ampleur comparable. Cette fois, ce n’est pas le golfe de Siam qui engloutit les naufragés, mais la Méditerranée. La France a-t-elle à ce point changé que ces appels à la solidarité soient inimaginables aujourd’hui ? Où sont les intellectuels ? Les ONG ? Les archevêques ? Les maires ? Les présidents ? » (Le Monde du 24 avril 2014)
La mithridatisation consiste à inoculer ou s’inoculer des doses croissantes d’un poison pour se rendre petit à petit insensible à son effet. Ici l’inoculation n’est pas volontaire (est-ce si sûr ? Quels ressorts humains là-dessous, quelle volonté politique surtout ?) mais l’effet est le même. Désensibiliser.
Les « intellectuels » pourraient aider à prendre au moins conscience de ce phénomène. Mais où sont-ils, que font-ils ?
L’inévitable (Keith Jarrett)
Un bel entretien avec le musicien dans le dernier numéro de la revue Pianiste. A la question « comment décidez-vous de ce que vous allez jouer quand vous êtes seul en scène sans aucun programme préétabli ?, Jarrett répond : « L’inévitable doit advenir et non pas ce qui est évident. Un accord de ré majeur peut littéralement me crier au visage pour être joué. Je dois donc jouer cet accord de ré majeur. Ce que j’appelle l’inévitable, c’est ce qui, quand on se met en situation d’ouverture totale, apparaît comme étant la seule chose possible à jouer. Et vous n’avez même pas la possibilité de porter un jugement sur cette sensation [...] Quand un auditeur est touché par ce qui se joue, c’est que quelque chose de l’ordre de cet inévitable lui a été transmis. » (Pianiste, n° 92, mai-juin 2015, p. 33)
→ n’en va-t-il pas exactement de même en poésie ? Le lecteur est touché quand il sait qu’il n’a pas à faire avec un jeu plus ou moins gratuit de l’esprit, fut-il brillant, mais à quelque chose d’inévitable. Ce que rappelait aussi Veinstein dans le début des Ravisseurs : ce qui a été écrit était-il inévitablement à écrire pour celui qui l’a écrit. Tellement souvent le sentiment que le poète a cherché un sujet, un truc, parfois une contrainte, pour cacher qu’il n’a rien d’inévitable à dire. Simplement l’envie d’écrire, une nécessité plus ou moins grande sans doute et respectable. Mais pas une question de vie ou de mort (de l’esprit, de la conscience, de l’âme).
« Je ne juge plus rien » (Pascal Quignard)
Je suis profondément remuée par les propos de Pascal Quignard sur le jugement, propos qui vont même jusqu’à indiquer une voie possible. « Je ne juge plus rien. J’ai jugé pendant vingt-cinq ans (de 1969 à 1994) puis je me suis désengagé de tous les gages que je recevais des institutions qui m’avaient jusque-là engagé ? Aussitôt j’ai perdu toute hiérarchie (de nature artisanale) à l’intérieur de ce que j’écrivais et j’ai égaré toute anticipation (plus thématique que technique) dans les lectures que je faisais. Tout à coup je lus vraiment. Je veux dire par là que je ne remplis plus un jeu de rôle ni même une fonction dans ma lecture. Ce que je perds en faculté de juger (comparer) je le gagne en capacité à penser (méditer). Il n’y a plus de point de vue dans ma vision. L’idée de tuer, ou de hiérarchiser, ou d’élire, s’est retirée. Même l’idée de guetter. L’affût s’est perdu. [...]
Lire n’est plus une spécialité
Lire "vraiment" ne juge pas
Quand on lit vraiment toute position subjective s’annule et tout habitus social s’anéantit avec l’identité elle-même que la lecture ravage. » (Critique du Jugement, p. 34)
→ selon mon expression, chérie au point d’en avoir fait le titre de la revue littéraire de Poezibao, c’est peu de dire que je suis ici Sur Zone ! Tout y est. Et je sais qu’il me montre le chemin des années à venir, désengagement du jugement, de plus en plus (et cela va loin, car je sais que choisir pour Poezibao est bien entendu déjà juger, ô combien) pour entrer toujours plus profondément dans ma vie de lectrice, mais où lire ne sera plus une fonction, une obligation (de résultat). Il me semble que ma tendance à rédiger de moins en moins de « notes de lecture », et de me concentrer sur cette pratique si différente qu’est le journal de lecture s’amplifie. Le journal de lecture est plutôt le récit d’une expérience et tente de dire comment on vit, on pense, on aime, on perd pied, avec un livre. C’est tout autre chose que le compte-rendu, la recension, la critique, la note qui impliquent comparaison, évaluation, entre ces deux pôles absurdes qui sont l’encensement imbécile et la mise à mort cruelle.
« Assentir au sentir autre » (Quignard)
Quignard dit un peu plus loin « La lecture vraie c’est s’abîmer dans ce qu’on a sous les yeux sans souci du futur. [...] C’est la rotation complète du "se tourner vers l’autre", à la fois dans le décollage de la sidération et dans l’effraction de l’autonomie. Ce n’est plus peser le pour et le contre. Ce n’est plus distinguer entre ce qu’on veut faire sien et ce qu’on entend rejeter. C’est assentir, avec un peu d’angoisse, totalement, au sentir autre. » (p. 35)
→ ce serait le point où tendre, c’est aussi une admirable éthique de la lecture. Non pas s’approprier, non pas se chercher, soi, dans le livre, ne pas trier ce qui convient et ce qui gêne, mais dans un premier temps accepter d’être totalement déstabilisé puis tenter d’entrer, en vérité, dans le sentir autre.
Il se pourrait que l’enfant et le jeune adolescent soient plus proches de cette capacité à sentir autre que l’adulte formaté par le système. Pure nostalgie du fol emportement dans le livre, à en perdre sa propre identité, des années de première jeunesse. Aujourd’hui trop souvent, méfiance et préjugés à l’ouverture d’un livre et ce comportement prédateur, prendre ce qui nous convient, oublier le reste comme une vieille enveloppe sur le bord du chemin. Oui éthique de la lecture, si difficile !
« Le jugement est dans les mots » (Pascal Quignard)
écrit Pascal Quignard. Il est aussi dans les concepts dirait sans doute ici Yves Bonnefoy.
Devant ce constant, Quignard n’a qu’une ressource, un poème :
« Le jugement est dans les mots.
Il ne pousse pas dans la clairière.
On ne le voit pas sur la lande,
à cru sur le cheval qui erre.
Le vent ne le soulève pas au-dessus de la boue et des arbustes sur le sol
ni les galets ne le roulent sur les bords de la mer.
On ne le trouve pas dans les fourrés ni la bruyère,
ni dans les nuées qui passent,
ni sous l’aile de la buse,
ni sous le saule. » (p. 37)
→ le jugement n’est pas dans les éléments, dans la nature, dans les processus vitaux, le système veineux ne juge pas du bon ou du mauvais cholestérol. Le jugement nait dans le groupe humain, par comparaison, le petit, le frêle, le tordu versus le grand, le costaud, le beau, etc. « Filtrer, cribler, vanner, trier sont le même. C’est ainsi que la technique diacritique, en Grèce post-tragique, c'est-à-dire en Grèce philosophique, vient constituer le jugement. » (p. 45)
Une dimension politique
Quignard pourrait parfois donner le sentiment d’être dans sa tour d’ivoire, loin du monde et des hommes. Il n’en est rien et il sait mêler à ses auteurs anciens, aux langues de jadis, aux guerres et querelles antiques ou du Moyen-Âge, une réflexion sans concession sur le monde contemporain. « La pensée n’est pas profitable à la société qui l’exècre. La communauté ne supporte pas la trahison du penseur par rapport à la base religieuse et au stock mythique qui font passer lignages, liens, hiérarchies, frontières, fortunes valeurs, lois, normes. » (p. 45)
Quignard le lecteur ne lit pas que Virgile ou Hadewijch d'Anvers, il lit Husserl, il lit Foucault… et Spinoza, ces trois derniers cités présents dans une même double page : « Il n’y a pas de différence de nature entre la carte d’identité et la liste de proscription. [...] tout est jugement en vue de la mise à mort » (p. 47)
→ même s’il n’en parle pas ici, bien penser la question actuelle des données personnelles que nous semons à tous vents, moi la première. Laissant à d’obscures puissances le soin d’établir, non plus une simple carte d’identité, mais un vrai portulan pour naviguer dans nos passions, nos goûts, nos habitudes, nos pulsions, un vrai portefeuille de cartes d’identités. En vue de la mise à mort, sinon du corps (mais comment oublier la Gestapo, la Stasi, le KGB, pourtant si proches dans le temps !?), du moins de l’esprit. Le système mondial et mondialisé exècre la pensée. Gisèle Berkman l’a bien montré dans son beau livre La Dépensée. Empêcher de penser pour mieux faire dépenser, mais surtout manipuler à satiété, à fin de profit et de pouvoir. Usurper l'identité.
Rédigé par Florence Trocmé le 30 avril 2015 à 11h25 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 28 avril 2015 à 14h34 dans photomontages | Lien permanent
Julien Gracq (avec Christian Hubin)
Belle surprise que celle de rencontrer au détour d’une page de Rouleaux de Christian Hubin, la présence de Julien Gracq dont l’on comprend vite qu’il fut proche de l’écrivain. Là aussi, envie de citer intégralement le passage, car l’attitude de Gracq peut être envisagée comme un modèle : « durant plus de trente ans, dans ses lettres comme lors des rencontres, Gracq m’a suivi sur mon terrain. Sans donner de leçon, sans clés ni herméneutique. Commentant sa physiologie du texte, mes poèmes elliptiques et si denses, leur cristallisation exigeante jusqu’à l’abrupt (son mot le plus fréquent). (p.78)
→ pas vraiment besoin d’ajouter quoi que ce soit ! L’essentiel est dit avec les termes d’elliptique, de dense et la cristallisation ! Et l’abrupt, aussi bien sûr, contre lequel souvent on se casse les dents, mais pas de manière désespérée, car on se dit qu’on pourra y revenir, qu’une nouvelle lecture entamera peut-être ce caractère abrupt, à force de concentration elliptique, du texte.
Musique encore, crin de cheval !
« Et l’apex des fibres heurtées ; la vue faciale, la horde. » (80)
→ on peut penser qu’ici le poète évoque un quatuor. Et me revient de façon quelque peu comique cette information recueillie récemment auprès d’un luthier. Pour les archets, on prend du crin de cheval. De cheval et pas de jument. Pourquoi ? En raison de la façon d’uriner de l’un et de l’autre ! Comprendre que la jument pisse sur sa queue et que la fibre, altérée par l’urine corrosive, devient impropre à façonner une belle mèche.
→ Hubin utilise un vocabulaire très riche, volontiers emprunté au domaine scientifique ou médical (métastase, polype, synapse). Avec lui, souvent, l’impression qu’on ne comprend plus les mots que l’on croyait bien connaître. Il faut alors creuser pour trouver le sens dans lequel le poète les emploie ou pour lequel il les façonne.
Et la méthode : « l’ustensile irremplaçable dégageant, décoinçant, désenchantant. La brosse sur les coprolithes du concept. » (83)
« Une impuissance qui se tourne vers elle-même » (Agamben et Hubin)
« Comme depuis l’enfance, mâchonnant avec mon français les caries et laps d’un mort qui m’aide et me piège.
Comme si, du silence aux ellipses, je marmonnais d’avance.
Agamben : L’acte d’écriture parfait ne résulte pas d’une puissance d’écrire, mais d’une impuissance qui se tourne vers elle-même… » (83)
Usure de la langue
Encore une formulation forte de Christian Hubin : « Langue qui tombe d’usure. Ses mots pour pelade. »
Sur le rêve (Mathieu Brosseau)
Jusqu’à présent j’ai lu Data Transport de Mathieu Brosseau, d’une traite, sans m’interrompre pour noter, comme un roman. C’est une prose, lui l’appelle roman. C’est un très beau texte, dans la lignée d’Ici dans ça. Venant de Christian Hubin qui a aiguisé mon acuité (c’est cela lire, aussi), je pense soudain pouvoir aussi l’annoter. Pas de façon systématique, mais plutôt selon l’envie !
« Les rêves ont ceci de voleur qu’ils vous entortillent le savoir sans que vous vous en rendiez compte. » (Data Transport, p. 65)
Il y a sans doute quelque chose d’onirique dans les procédés de cette écriture, des déplacements, des condensations mais aussi des récurrences qui sont comme les fils rouges emmêlés du labyrinthe. Il y a aussi ce que M. Brosseau appelle très justement la folie logique de sa subjectivité. (87)
Ce livre, ce serait l’histoire d’une pensée, d’un for intérieur, celui de M., un « presque vivant. Soit il vivait dans le noir à bile, soit il faisait et devenait le photon excité, pitre et clown » (81)
Et surtout, cela : « plus le monde s’évaporait, plus il écrivait le monde. »
Le livre mêle des séquences en italique de M. décrivant ce qu’il est, ce qu’il vit et des lettres, à la fois familières et étranges. Ce M, mi-héros, mi-narrateur, autobiographe, est censé travailler dans un centre de tri postal pour lettres égarées. Il doit classer les NPAI (n’habite pas à l’adresse indiquée) et c’est bien sûr tout un programme, le programme du livre, tant la naissance de M. semble avoir été problématique. Il va tenter de se chercher via ces lettres « se chercher hors de soi ou en soi, les requêtes de la conscience ne connaissent pas les frontières de la peau et triomphent de toutes les opacités » (21)
Une communauté de solitaires
Et bien curieusement, ouvrant le petit livre de Pascal Quignard, Sur l’idée d’une communauté de solitaires j’ai l’impression, à certains égards, de ne pas tant m’éloigner de Mathieu Brosseau.
Le livre reprend deux conférences prononcées par Quignard en 2012, sur le thème des ruines de Port-Royal. Dans les deux cas, la parole de Quignard se mêle à la musique. De façon plus appuyée dans la première conférence, qui m’a semblé la plus forte, la plus émouvante.
L’auteur explique ainsi avoir « composé le plan de Villa Amalia » sur la ligne mélodique de Ô, Solitude de Purcell. Il raconte que le poème a été écrit par Katherine Philips et qu’il est d’une extrême beauté et d’une extrême profondeur. Il écrit : « "Nativity of time" veut dire : On a vécu seul dans l’ombre.
Soudain la solitude, et la naissance, et le temps, sont le même – dans le froid, l’air atmosphérique, la première lumière solaire, le cri qui déclenche le souffle.
Seule, dit Katherine Philips, on regrette seule.
On désire seule.
On rêve seule.
On naît seule.
On meurt seule.
Le musicien fut retrouvé seul, mort de froid, devant la porte de sa maison, après l’orage, à la fin de la nuit, en plein été. » (10)
Je n’écouterai plus Ô, solitude tout à fait de la même façon. Et j’associerai la mort de Purcell à celle de Walser. Morts, seuls, dans le froid. « O solitude / My sweetest, sweetest choice! Nativity of time! »
De la manière de penser (P. Quignard)
« Je ne pense pas par arguments ; je pense toujours par images, par débris de rêves, par motions, par é-motions, par départs, par fugues, par extases, par scènes romanesques. » écrit Quignard en évoquant les trois enfants de la famille Pascal qui se retrouvent subitement orphelins.
La musique encore, avec Froberger et Quignard
« Froberger, au milieu du XVIIe siècle, n’employait pas le mot "improvisation" comme le firent les Romantiques. Il parlait de "l’instant extemporaire" qu’il cherchait dans la musique et qui lui interdisait de publier ses partitions. On quitte la ligne. On quitte la partition. On s’envole dans le ciel comme un oiseau qui exulte. On plonge dans la nuit du cosmos comme un plongeur dans la mer Tyrrhénienne. On cesse d’être "contemporain", on devient "extemporain". » (19)
→ Art du temps et art hors du temps, art qui descelle du temps, pour un temps. Je repense à une anecdote concernant César Franck, improvisateur hors-pair à l’orgue, et qui était en conflit permanent avec les prêtres de Sainte-Clotilde, car précisément, il s’envolait dans le ciel ou plongeait dans la mer, hors temps, en apnée temporelle si l’on peut risquer cette étrange formulation. Oublieux des obligations du service religieux.
Grottes en toc
Tel est le titre d’un important article de Michel Guerrin dans Le Monde alors que vient d’ouvrir en Ardèche la réplique de la grotte Chauvet.
L’article est important car il pose la question de l’œuvre originale et de sa reproduction.
Contexte : « Plus de vingt ans après la découverte de la grotte Chauvet (Ardèche) par trois spéléologues, dont un qui lui a donné son nom, le public va découvrir, à partir du samedi 25 avril, les merveilles qu’elle abrite. Enfin, pas la grotte mais sa réplique, conçue deux kilomètres plus loin, qui a coûté 55 millions d’euros. 55 millions pour voir du toc. »
Et M. Guerrin d’ajouter : « Ce que l’on perd, de l’original à la copie, c’est la notion d’aura, que le philosophe Walter Benjamin définit, en 1935, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. [...] Depuis des décennies, des sculptures sont retirées de la rue, des jardins ou des cathédrales pour gagner le musée, jugé plus sûr. A la place ? Des copies. Et puis des copies de livres, manuscrits, ou instruments de musique se sont invitées au musée, gagnant un statut d’œuvre, l’original étant relégué aux réserves pour être encore mieux protégé. Avec la révolution numérique, on voit exploser les visites virtuelles de musées ou monuments sur Internet. Même les expositions temporaires – les vraies – sont contaminées. [...] Tout cela fait dire à Denis Vialou, professeur au Muséum national d’histoire naturelle : « Si le phénomène des fac-similés s’accélère, nous irons vers une confusion entre original et copie, avec un public qui ne sait plus ce qu’il voit. » En 1999, Le Monde publiait une enquête sur un « enjeu » du XXIe siècle, la duplication des œuvres originales. On y lisait ces prophéties de spécialistes de l’art. Jean-Pierre Mohen : « Des copies de sites et d’œuvres vont se multiplier et l’accès à certains originaux sera réservé aux professionnels. » Françoise Choay : « Des Lascaux par mille ? Je crois que cela plaît même si cela doit aboutir à une dysneylandisation. » Deux formules, un condensé des enjeux.
→ Le problème est immensément complexe. Entre deux pôles, répondre à la soif d’un très grand nombre de connaître les œuvres, d’avoir un contact avec elles, mais aussi risquer de les vider de toute substance pour en faire des objets soumis à toutes les lois de la marchandisation et du marketing. Des chopes, des casquettes et des coques de téléphone. Penser aussi, même si je ne parviens pas ici à l’explorer plus avant, à cette pratique de l’inévitable « selfie » devant l’œuvre d’art. Moi devant les Tournesols, moi devant les fresques de Chauvet, moi et la Joconde !!!! Œuvre à peine regardée, plus ou moins invisible derrière un mur de dos, de têtes et de smartphones brandis. Mais on y fut, mieux encore on l’a fait (j’ai fait Chauvet à l’ouverture en 2015)
Les ombres errantes et la quarte de douleur
Magnifiques pages de Quignard sur cette pièce pour clavecin de Couperin (et aussi une très belle analyse, ici, de Jean-Pierre Baconnet, lequel ne parle pas de la fameuse quarte évoquée par Quignard mais d’une autre particularité de cette œuvre, la quinte du loup ! : « cette tonalité [ut mineur] possède un ethos sombre, lugubre, mortel même, car elle contient dans sa gamme la fameuse "quinte du loup" ((mi bémol – la bémol)) qui, dans le tempérament mésotonique, est ténébreusement fausse.)
« Sur la partition des Ombres errantes François Couperin a noté : "Languissamment". Cette pièce n’est jamais jouée au tempo que demandait Couperin. Elle commence sur la quarte la plus triste du monde. Tierce en ut mineur sans cesse retombant à la sensible si – la note si,- si, si impuissant à remonter, à se rehisser à la tonique ut. »
Et Quignard ajoute, ce que dit et redit Francis Wolff (mais en expliquant pourquoi il en va ainsi !) : « Que les mots qui disent la musique sonnent peu ! C’est Schubert, c’est Couperin qui ont le plus usé de cette quarte de douleur. »
Sur le clavecin (Pascal Quignard)
« Songez à ce qu’est un clavecin. Les becs des corbeaux, montés en sautereaux, pincent les cordes, qui alors vibrent.
C’est ainsi qu’ils arrachent le son.
Ce sont des petits cris qui restent des oiseaux. » (Sur l’idée…, 27)
Sur son œuvre (P. Quignard)
La citation est longue mais essentielle et si belle !
« J’ai vécu au Moyen-Âge.
J’ai appris à lire auprès d’un homme qui revenait du camp de Dachau.
J’ai vécu enfant dans les ruines d’un port qui avait été entièrement bombardé, puis entièrement incendié lors qu’un second largage de bombes.
Je roulais, sur un tricycle en fer, dans un square qui était le charnier de la ville où on avait enfoui les marins, les dockers, les pêcheurs, tous les chevaux de grève, tous les petits enfants des morts.
[...] Des ruines. Et telle est cette étrange rive que j’ai reconstituée dans les formes singulières des livres que j’ai imaginées. Non pas une terre, une demeure, une cité, un palais, un temple. Mais un rivage en ruines, un rivage désolé, plein de landes et d’épaves.
Des roues de bicyclettes Peugeot, des vieux pneus, des portes arrachées, des pauvres citations du sanskrit, du latin, du vieux norois, du grec, des cageots, des galets couverts de mazout, des barques crevées, des filets déchirés, la mer. [...] » (p. 33)
Sur la performance (C. Hubin)
Toujours à sauts et à gambades dans Rouleaux, le fort livre de Christian Hubin :
« Performance. Par délégation, son massage tribal, son kyste de vieux spasme collectif. » (89)
Autres rouleaux (C. Hubin)
« Choses que tue leur définition ». (91)
Ou encore, parmi tant d’autres citations possibles :
« Tant de doctrines, soldes psy, qu’à satiété, au choix. Que tout doit disparaître. » (93)
C’est que la pensée est « si contingente, si avide d’axiomes, de confirmations, appropriations. » (95)
→ or l’un des mérites, parmi beaucoup d’autres, du livre de Christian Hubin est de mettre en péril la pensée, de la faire vaciller abruptement dans sa quête de confirmation, de la chasser comme une voleuse lors de ses tentatives d’appropriation (question terrible, le flotoir n’est-il pas qu’un immense radeau d’appropriation ?).
Savoir aussi que « rien voir qu’un vu n’anticipe » (96).
→ Oui, tout a été pensé, ressenti, perçu. Deux voix ou voies alors : le désespoir de l’une et la jubilation de l’autre se dédoublant elle aussi entre communion et recyclage, autres manières d’être.
Réflexion à rapprocher, peut-être de cela : « Carnets d’André du Bouchet. Sur Hölderlin. Et sur – décisif – le discernement. Ce qui, vu d’un dehors, d’une coupure psychique où – à peine : identité et écart. Disparaissant. » (100)
De la solitude (Pascal Quignard)
« Le référent chez les hommes n’est pas le groupe. Dans la nuit où l’on s’apprête à sombrer on est seul quand on rêve. C’est de là que vient la solitude référente dans l’espèce humaine. Car le rêve étalonne le fonctionnement de l’esprit. » (Sur l’idée… p. 48)
→ Tellement important de bien songer que le groupe n’est pas le référent. Peur du groupe, de ces alliages de fanatisme, autour d’un jeu, autour d’idées, autour d’une « cause ». Intolérance contemporaine à la solitude, impossibilité matérielle de la solitude et du silence. Seules peut-être les œuvres musicales, les livres, peuvent-ils nous permettre d’être totalement seuls tout en étant reliés. Oui communauté de solitaires, apparent et superbe oxymore, nous sommes seuls mais reliés à la communauté.
Quignard enfonce le clou, plus loin « Le fond de ce que j’écris est un unique étonnement. Il est étonnant qu’à l’intérieur de tous les groupements humains existe depuis toujours un désir de fuir qu’aucun groupe n’assume. » (65)
En écho à la grotte en toc (P. Quignard)
« Il faut peut-être retourner à une diffusion plus solitaire été plus clandestine de l’œuvre d’art [...] Comme jadis Sainte Colombe. Comme jadis Johann Jakob Froberger et les suites françaises. Comme jadis Esprit, La Rochefoucauld, Madame de Sablé, les portraits, les maximes, les fragments, les romans : à l’écart de Versailles et à l’écart du droit. Réserver une poche à la rareté quand elle est devenue extrême, une loge au cœur de la solitude, une crevasse à la non-reproductibilité. » (67) C’est qu’il s’agit de « désubordonner la production artistique au succès du plus grand nombre, à la récupération nationale, à la censure d’une communauté de croyants. » Et Quignard de rappeler cette tentative dont Veinstein a bien rendu compte aussi dans Les Ravisseurs : « c’est ce que nous avons tenté de faire, Emmanuel Hocquard et moi, en 1971, à Malakoff, autour d’une presse à bras, dans l’amitié. Nous nous interdisions de franchir la dizaine. » (Veinstein raconte comment ces neuf exemplaires étaient attendus et disputés entre les membres de leur petit groupe !)
Solitude et lecture (Quignard)
Où l’on retrouve l’idée de la communauté de solitaires, qui décrit si parfaitement l’expérience de la lecture. Et écrivant cela je pense de manière très précise, quasi concrète, à plusieurs amis avec qui je partage les livres, mais après ou avant le temps de la lecture. Seule la lecture à haute voix, que je pratique aussi, est une lecture non solitaire. « Seul on lit, seul à seul, avec un autre qui n’est pas là.
Cet autre qui n’est pas là ne répond pas, et cependant il répond.
Il ne prend pas la parole, et cependant une voix silencieuse, particulière, si singulière, s’élève entre les lignes qui couvrent les pages des livres sans qu’elle sonne.
Tous ceux qui lisent sont seuls dans le monde avec leur unique exemplaire. Ils forment la communauté mystérieuse des lecteurs. » (70)
[Ce livre de Pascal Quignard, si bruissant de voix et de musique, Sur l’Idée d’une communauté de solitaires m’a été offert par une de celles et ceux que j’évoquais un peu plus haut).
→ Cette impression de refuge que donne si souvent le livre, de chambre à soi¸ de repli dans un abri que personne ne peut forcer.
Note de passage
Si vous êtes fou d’un art, mieux vaut ne pas en approcher le milieu.
Vie spirituelle et vie sensuelle (Beethoven)
« Le mot que Bettina von Arnim prête à Beethoven : "Musik ist so recht die Vermittlung das gestiegen Lebens zum sinnlichen." "La musique est précisément la médiation entre la vie spirituelle et la vie sensuelle." » (cité par Jacques Drillon, Notes de passage, p. 141).
L’œil et le cœur (P.Handke)
Reparcouru plusieurs pages de Images du recommencement de Peter Handke (traduction de G.A. Goldschmidt)
« Ce qui devrait importer dans un texte, l’œil et le cœur – et cela œil et cœur, que cela soit esprit ».
Écrire, non parler (Handke)
Cette phrase pourrait avoir été écrite par Pascal Quignard : « Je ne me reprends qu’en écrivant, non en parlant. » (25)
Le mot-limite (P. Handke)
« Ce qui toujours, nécessairement, est presque sans voix dans l’art, dans l’écriture, dans l’art de l’écriture, cela seul qui dit d’une voix défaillante ce qui est, le mot limite, ce mot-là sera entendu de toute éternité » (29)
→ L’art, l’écriture doivent sans cesse se porter à la limite, jouer avec et sur le tranchant (mortel parfois)de la limite, prendre le risque de basculer au-delà de la limite sans retour. Le reste n’est que singeries.
Un caillou frère
« Quand ce noir apparaît sous l’herbe, naît l’impression de "terre" (seulement en ratissant les feuilles. » (31)
→ Cette impression de terre m’a été donnée, un jour lointain, par un petit caillou bleu qui affleurait dans un chemin du jardin et qui soudain fut visage.
Le mur de la poitrine (Peter Handke)
« N’oublie pas que ce qui est proche, le vert et les feuilles qui bougent, se trouvent de l’autre côté du mur de la poitrine : ce mur est fait de tous les discours qu’on t’a tenus et de tes propres discours à toi. « (31)
→ et dans le vallon près de la mer, il y a peu, ton simple « c’est beau » n’était-il pas un mur fait de discours, d’images engrangées (choisies ou non), de pré-jugé. Il eut fallu se taire, écouter, regarder, se laisser traverser, laisser le vent, les chants multiples des oiseaux, les jacinthes sauvages, les primevères (mais faut-il nommer alors ?) venir doucement s’échouer contre le mur de ta poitrine.
Note de passage
Chacun crée à sa mesure. Il y a les œuvres qui me nourrissent et les autres.
Rédigé par Florence Trocmé le 28 avril 2015 à 14h22 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 27 avril 2015 à 18h44 dans photomontages | Lien permanent
Sensure (Bernard Noël)
Anne Malaprade écrit dans une note sur Le Monologue du nous de Bernard Noël : Elle [la sensure] ne consiste plus à interdire de parler ou de s’exprimer. Il s’agit plutôt de vider de sens toutes pensées, toutes paroles prononcées. La circulation des sens est coupée. Aucune signification ne subsiste, aucune hypothèse n’est reçue : la charge sémantique du verbe est confisquée par les médias et le pouvoir économique, de même que toute direction (tout chemin, tout avenir, toute évolution, tout futur) est barrée à celui qui veut avancer, bouleverser, renverser un ordre des choses qui se confond avec l’ordre économique. »
→ Et c’est encore plus pernicieux et dangereux que de museler les gens, c’est occuper leur temps de cerveau, expression de sinistre mémoire. Ça commence par coca-cola et ça finit par une véritable énucléation mentale. C’est pourquoi la seule mais si difficile et fragile résistance consiste à travailler la possibilité du sens, par tous les moyens et en particulier par ceux de l’art, de la littérature, de la musique. Qui permettent de déjouer cette sensure par une forme de mal-pensance opiniâtre.
→ Et écrivant cela je ne peux m’empêcher de penser à celui à qui je rends visite quotidiennement ou presque, en sa langue, l’allemand, Victor Klemperer ; dont je considère de plus en plus comme héroïque la forme de résistance, dans le dénuement le plus complet, au cœur de l’abjection des mesures anti-juives ne cessant de s’aggraver : noter, au péril de sa vie, enregistrer ce qu’il voyait et surtout ce qu’il entendait, notamment dans la langue employée par les nazis. Il y avait bien alors cette censure de toute intelligence, de toute pensée [découvert hier soir qu’il y avait à Dresde, en 1943, une guillotine électrique et qu’y étaient conduites environ vingt-cinq personnes chaque jour, parfois simplement parce que leur étoile jaune était un peu cachée par le rabat du manteau… ]. Klemperer savait très bien que si le moindre de ses papiers était découvert, ce serait son sort, immédiatement. Et il a continué.
De l’épopée
Très beau développement de Patrick Beurard-Valdoye en réponse à Pierre Drogi sur le rapport entre son « narré » et l’épopée.
« L’epos permet d’inventer moins un récit fait de strates historiques, que d’insolites géographies entrelacées dans la « multité », où le langage joue un rôle majeur de tressage et de ligature. [...] Le narré active des zones mnésiques, il prône l’intuition des origines. La rivalité entre neurologues et psychanalystes montre qu’on est à l’aube des connaissances sur la mémoire. Les mémoires. L’écriture poétique réveille probablement des mémoires enfouies, l’acte ferait remonter des traumas ancestraux, figés dans les cartilages temporels. Ce n’est pas que transmission intergénérationnelle, mais aussi des gestes d’inconnus que l’écriture attraperait au vol. Il faudrait considérer en outre que la mémoire est mobile et plastique. Fini ce schéma des cerveaux gauche et droite. Les arts poétiques sont artistiques et scientifiques, intuitifs et rigoureux. Ils abordent les berges de l’énigme avec arraison et oraison. »
[Je me félicite d’avoir pris l’initiative de ce jeu de questions réponses de Patrick Beurard-Valdoye avec certains de ceux qui étaient présents à son récital du 6 mars à la Maison de la Poésie de Paris !)
Soirée de lecture
Cette magnifique soirée de lecture. Le Monde avait été lu avant et n’est pas venu polluer le temps de lecture, dévolu à la musique (Wolff), à Christian Hubin, à Mathieu Brosseau et à Pascal Quignard. Ce dernier me stupéfie (Sur l’idée d’une communauté de solitaires). J’aime aussi beaucoup le livre, très particulier, de mon ami Mathieu. Et Hubin, quel écrivain de premier plan.
Lu aussi les deux premières pages du nouveau livre de Pascal Quignard chez Galilée, Critique du jugement.
Toujours ce mystère : pourquoi certaines soirées de lecture sont aussi riches, aussi fortes, et d’autres, la veille, le lendemain, avec les mêmes livres, pauvres, plates, tristes ?
Le lieu où je me retire à part moi (Jean Tardieu)
« Le lieu où je me retire à part moi (quand je m’absente en société et qu’on me cherche, je suis là) est un théâtre en plein vent peuplé d’une multitude, d’où sortent, comme l’écume au bout des vagues, le murmure entrecoupé de la parole, les cris, les rires, les remous, les tempêtes, le contrecoup des secousses planétaires et les splendeurs irritées de la musique. […] C’est sur ces échafaudages, tremblants et vides, mais très hauts, comme la voilure des trois-mâts, c’est là que se déroule, nuit et jour, l’inépuisable spectacle, sous les rafales tournantes des phares dont la source inconnue met au monde les fables qui, depuis l’enfance, m’ont nourri sans me consoler. » (Jean Tardieu, Œuvres, Paris, Gallimard, collection « Quarto », 2003, p. 1271, cité par Frédérique Martin-Scherrer dans son beau feuilleton Tardieu à 360°, en cours de publication dans Poezibao.
→ pour moi ce lieu de retrait, de retraite est souvent offert par un livre, un disque, un trajet en voiture ou en autobus…Et si souvent, en autobus, précisément, je pense à Pierre Michon et à ce qu’il raconte du spectacle des gens dans l’autobus, après la nuit où il a enfin pu enclencher l’écriture des Vies Minuscules.
La matière du poème (Pierre Drogi)
Pierre Drogi répond, ici, à Emmanuèle Jawad, cela, que je recopie car c’est une aide pour la lecture des poètes :
« On va chercher loin le matériau, qui peut relever de toutes les zones de la sensibilité ou de la pensée, éléments d’ordre psychologique, réflexions consécutives à des lectures, pensées intempestives, inopportunes qu’on ne peut écarter qu’en les notant, ou obsessions du moment, bribes entendues etc. Tout concourt ou peut concourir au poème. Tout, non plus, n’y entre pas et il s’opère un tri curieux dont je ne suis pas certain que l’opérateur soit le maître ! Le processus se déroule presque seul : on l’accompagne, on l’assiste tout au plus de tout son maigre « savoir », cru acquis. Si le sens se prend aux mots, si le matériau « extérieur » (l’impulsion première) s’incarne par eux, si on sent qu’une osmose est possible, c’est en marche.
Les superpositions de sens, les empilements, les jeux de mots, éventuellement entre plusieurs langues, les associations dites d’idées, les rappels étymologiques, tout ce qui donne une épaisseur à chaque mot pris individuellement puis dans la pâte verbale fait effectivement partie de la panoplie de l’expérimentateur. Et même le mot pris pour un autre, quand on croit que la cible peut être atteinte en visant ailleurs. De ce point de vue, l’interprétation « riche », voire plus que riche, des textes est aussi un écho à la façon de procéder du poème et elle est bien dans la manière de celui-ci, dans la manière de ce qu’a tenté celui-ci. »
Emil Gilels
Chez Emil Gilels dans son magnifique disque d’extraits des Pièces Lyriques de Grieg (qu’André Hirt me suggère d’écouter en lissant Stifter, superbe idée), l’art des fins. Une fin qui ne clôt rien mais qui semble déboucher sur un indicible, l’au-delà du temps présent, le vide non-vide, les présences fantomales, à commencer par celle de cette mélodie qui vient de s’éteindre.
Musique et désir (Jacques Drillon)
Une magnifique citation de Jacques Drillon, dont me fait cadeau Christian Tarting :
« La musique n’apporte pas du plaisir, mais du désir. Un désir sans objet, un désir affolant, un désir dont on ne sait que faire, une tension qui ne peut se résoudre que par une tension plus grande encore. Elle n’agit pas comme une drogue, mais comme l’accoutumance à une drogue. […] Celui qui aime la musique l’aime toujours davantage. Il y est condamné. Il est dans un état de déséquilibre perpétuel. […] La musique est une fuite vers la musique. Elle ne se définit que par soi-même, que par un mouvement vers soi‑même. Elle ignore l’assouvissement, la paix. Elle est escalade, ou dégringolade, peu importe. Dans tous les cas, la mort est au bout. Car la musique interdit le sommeil. Toujours elle vous relève. » (Jacques Drillon, Notes de passage, Paris, Ramsay, 1986, pp. 25‑26.)
Note de passage
Ce livre, médiocre, ne vaut que par ses citations. Flotoir ?
Deux préjugés (F. Wolff)
J’avoue avoir un peu de mal avec le livre de Francis Wolff qui demanderait sans doute une lecture un peu moins chaotique ! La démonstration philosophique est d’une très grande rigueur, bâtie pierre après pierre et parfois je m’y perds un peu.
Mais je veux retenir cela : « Il y a dans le monde un autre type d’entités que les objets physiques existants dans l’espace, ce sont les évènements qui surgissent dans l’ordre du temps ; et ce type d’entités est doté de propriétés que nous ne pouvons pas voir mais entendre. La musique est donc figurative mais elle ne figure pas des choses, mais des évènements purs de toute chose. » (290)
Il poursuit : « La représentation musicale n’est pas "chosique". Et la signification musicale n’est pas nominale. Car les deux préjugés, visualiste et nominaliste sont liés [...] Nous entendons que la musique parle, mais sans noms : elle parle pour ainsi dire un langage purement verbal d’évènements. De là l’impossibilité où nous nous trouvons de désigner ce dont elle parle. Nous entendons bien qu’elle représente quelque chose, mais sans rien d’imaginable visuellement. De là la difficulté à imaginer cette sorte de représentation. La musique a une structure dénotative sans rien pouvoir nommer ; et elle a une structure représentative, sans rien avoir de visuel. » (291)
Image et musique (F. Wolff)
« Il y a dans la musique comme dans l’image, un processus de transmutation du matériel en spirituel. [...] Dans l’image, la chose représentée existe sans sa matière et hors du temps. L’image la fixe, telle qu’en elle-même, dans son instantanéité éternelle » (294)
→ remarque particulièrement féconde en ce qui concerne la photographie.
Francis Wolff en vient à distinguer trois niveaux : « il y a bien trois niveaux, dans l’image, comme en musique. Il y a le sensible, le pur sensible : des couleurs, des sons. Il y a le fait que, parfois, on voit la configuration des couleurs comme une image ou que l’on entend l’ordre des sons comme une musique. Couleurs et sons sont devenus des signes, ils sont alors représentatifs. Et il y a, au troisième niveau, ce qu’ils représentent : des choses réelles ou imaginaires pour l’image ; l’ordre des évènements purs d’un monde imaginaire pour la musique. » (295
Notes amères (C. Hubin)
Je continue ma lecture très concernée et passionnée de Christian Hubin. Et je découvre cela, terrible : « L’écrit, vieil égout collecteur. Une part baptême d’autiste ; une part onguents d’histrions. » (76)
Qu’est-ce que la poésie
et puis, soudain, l’étonnement, le choc presque, au fil de la lecture de Rouleaux de Christian Hubin, d’une page plus dense, plus remplie, s’ouvrant ainsi « Et, me ressassais-je : qu’est-ce que la poésie ? »
La réponse, à reprendre entièrement ici bien sûr :
« Un rapport à l’indistinct. Une minutie sporadique.
Un faux pas gagné sur verglas ludique. Un hoquet à
coefficient variable
Au fond c’est un état. Il survient, cesse. Pourquoi ? (Rouleaux, p. 78)
Rédigé par Florence Trocmé le 27 avril 2015 à 18h35 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent