Rédigé par Florence Trocmé le 08 janvier 2014 à 16h42 dans photomontages | Lien permanent
De la dépression
Alias D’ (lire d prime bien sûr). Le livre de Bernard Bretonnière, Volonté en cavale ou D’. Une suite d’assertions qui en disent long sur la connaissance qu’il peut avoir de la maladie !
Il s’agit, selon la couverture, d’un poème-théâtre et ce qui est curieux est cette dimension de dialogue au sujet d’un état qui précisément exclut le dialogue, la sortie de soi, le geste vers l’autre. Le personnage principal est ledépressif en un seul mot, sans doute pour exprimer l’effet agglutinant de la dépression. « Nourri des mots et des témoignages des autres », dit l’avant-dire ; mais puisque nous sommes dans un livre de poésie, ce qui retient ici c’est le rapport entre la parole, l’écriture et le phénomène dépressif. Il y a un effet recensement & collecte d’impressions, d’états, d’empêchements, de dires. Une accumulation répétitive, indifférenciée qui reflète l’effet d’écrasement de la dépression. Et, au demeurant, quels sont ceux que convoque Bernard Bretonnière ? Rien moins que Jérémie et Job, Hegel ou Schopenhauer, Virginia Woolf et Danielle Collobert, Sylvie Plath ou Djuna Barnes, Franz Kafka et Scott Fitzgerald, Alejandra Pizarnik ou Ingrid Jonker…. (j’avoue ne pas connaître cette dernière).
Il y a un aspect quasi clinique, sous-jacent, une exploration des différents champs, notamment médical (T’es quoi Toi . primaire essentielle réactionnelle ? constitutionnelle ? situationnelle ? endogène ? névrotique ? psychotique ? ) (9)
De l’écriture (Anne Malaprade à propos de liliane Giraudon)
« L’écriture lui donne vue, lui offre vie, et ce depuis le fond des temps, depuis la méconnaissance et le trouble de son origine."
source
Du style (Claro à propos de Chevillard)
Cela fait deux fois que je tombe sur de belles incitations à lire Chevillard (sans parler de ses notules du jour, parcourues à l’instant…)
Ici c’est encore Claro qui s’y colle et ça vaut le coup. Du coup, je colle :
« Le désordre azerty obéit éminemment à cette croyance, et Chevillard est de ces très rares écrivains qui font ce qu’ils écrivent et écrivent ce qu’ils font, avec une liberté de ton, ou plutôt, tant son écriture naît du clavier, une liberté de tonalité qui nous renvoie bien souvent à notre rouille studieuse. Mais c’est sans doute dans le chapitre intitulé « Style » qu’on lira la quintessence du credo chevillardien. En à peine cinq pages, l’auteur dit l’essentiel : comment le style se forge par un écart prémédité quoiqu’instinctif par rapport à la langue commune, afin de donner à son œuvre une origine autre ; comment il devient naturel à l’écrivain tout en étant singulier ; comment il transforme un simple personnage en figure de style ; et aussi : le style comme malédiction, ornière, pesant sillon. Et surtout : le style perçu par le lecteur comme une « langue que l’on comprend mais que l’on ne parle pas, que l’on sait lire pas écrire. Et enfin : le style comme corps de l’écrivain. D’où l’agacement de Chevillard qui sent bien que, de plus en plus, le style est « tenu pour une afféterie, un luxe insouciant, une preuve d’insincérité, de fausseté, de futilité », tandis qu’on loue sans discernement cette « littérature pavillonnaire » que l’auteur-chroniqueur au Monde avait déjà stigmatisée, et qu’il redéfinit ici de façon définitive : « littérature de miroitier bègue à l’usage des singes et des perroquets ». source
Des papillons (Michelet)
Dans le très beau Phalènes, essais sur l’apparition, 2, de Georges Didi-Huberman, je relève cette somptueuse citation de Michelet à propos des papillons :
« Les papillons parlent par l’insigne ornement qu’ils revêtent, par l’aile, le vol et la vie légère [...] Ils parlent par ces brillants hiéroglyphes de couleurs, dessins bizarres, cette coquetterie étrange de toilettes extraordinaires. Ils parlent par la lumière même [...], monstres admirables, en ailes de feu, en cuirasses d’émeraude, vêtus d’émaux de cent sortes, armés d’appareils étranges [...] Qu’est-ce au fond ? Le désir visible, l’effort de plaire et d’être aimé, traduit de cent manières diverses dans les langues de la lumière. » (Extrait de L’insecte, I, la métamorphose, cité par Georges Didi Huberman, in Phalènes, p. 32
→ Oh, nous tous, papillons !
Des Papillons encore (Georges Didi-Huberman)
Tout le début de ce livre, un texte de 2006, Phalènes, est une somptueuse variation sur le thème du papillon, avec recours aux sources habituelles de Georges Didi-Huberman, notamment W. Benjamin et Aby Warburg. Avec aussi de nombreuses illustrations dont la « composition au papillon » de Picasso (p. 36)
Et cette révélation : « il existe des papillons nommés apories » ! (41)
À propos de Benjamin, Georges Didi-Huberman cite une page d’Enfance Berlinoise, où on voit Benjamin enfant chasser les papillons : « quand ainsi une vanesse ou un sphinx du troène que j’aurais pu tranquillement dépasser me bernait par ses hésitations, ses oscillations et ses arrêts, j’aurais alors aimé me dissoudre en air et en lumière, simplement pour pouvoir m’approcher, inaperçu, de ma proie et m’en emparer. » (cité p. 44)
→ je suis toujours à la recherche de ce texte d’un poète allemand, Christian Morgenstern qui parle des papillons comme des esprits des morts…. peut-être était-ce :
Ein Schmetterling fliegt über mir.
Süße Seele, wo fliegst du hin? -
Von Blume zu Blume -
von Stern zu Stern -!
Der Sonne zu.
que je m’essaie à traduire
un papillon volète au-dessus de moi
douce âme, où voles-tu ainsi ?
De fleur en fleur -
d’étoile en étoile -
jusqu’au soleil
[ce texte a été choisi par Heinz Holliger pour un de ses lieder]
« Papillons donc : insectes psychiques, animaux de nos peurs et de nos désirs, images errantes de nos rêves, de nos fantasmes, de notre pensée » (45)
→ j’admire chez Didi-Huberman la puissance des analyses, le don de synthétiser de façon naturelle de sources très diverses autour d’un thème (voir par exemple, toujours à propos des papillons des pages amusantes sur les fameux tests de Rorschach) et son extraordinaire érudition.
De la symétrie et de sa rupture
Du papillon à la symétrie, il n’y a qu’un battement d’ailes. Pages profondes et subtiles, là encore, chez Didi, qui convoque les domaines de la littérature, de la philosophie et de l’art, de l’anthropologie, de la science (sciences humaines, astronomie, biologie, etc.) mais il me semble, très peu la musique.
J’ai souvent imaginé une sorte d’antagonisme entre l’image et le son, pour moi en tous cas. Toujours davantage envie de fermer les yeux et d’écouter non seulement la musique, mais aussi les bruits, les sons, le bruit de fond de l’univers, les voix…. et une fréquentation uniquement superficielle et papillonnante des images, à l’exclusion notoire de la photo, que je la regarde ou que je la fasse.
Là où Didi m’intéresse particulièrement c’est quand il aborde les accidents, les ruptures de la symétrie : « la symétrie ne se pense rigoureusement que dans l’horizon de sa faille, l’apparence dans l’horizon de sa destruction, la splendeur dans l’horizon de sa profanation. Walter Benjamin parle comme d’un “signe secret” de l’accident local – comme il y en a tant sur les ailes de papillon, qui vient briser la symétrie globalement construite. “Toute connaissance doit contenir un grain de non-sens, de même que les tapis ou les frises ornementales de l’Antiquité présentaient toujours quelque part une légère irrégularité dans leur dessins. Autrement dit le décisif n’est pas la progression de connaissance en connaissance, mais la fêlure à l’intérieur de chacune d’elle” ».
→ le décisif n’est pas la progression de connaissance en connaissance, mais la fêlure à l’intérieur de chacune d’elle !
→ chercher la faille pour aller ou être hors de la répétition du même. Dévier, dé-vier, mutation aussi, génétiquement… La pure symétrie n’est pas naturelle, elle est artificielle, elle vient des machines. La batterie électronique n’a rien à voir avec une batterie jouée par un être humain, avec ses infimes errances, variations temporelles, signatures de la vie.
On peut peut-être dire que les rares très grands artistes sont ceux qui introduisent une rupture de symétrie ?
De la déprime, bis (avec Bernard Bretonnière)
Retour au livre de Bernard Bretonnière. Il y a là un mélange d’analyse subtile, très documentée de l’intérieur comme de l’extérieur et d’humour, souvent jaune ou noir et bien sûr dévastateur.
Ce serait une fugue à deux, trois ou quatre voix : celle du dépressif, celles de l’entourage, commentateur ou juge, de façon souvent violente, dans la veine du bien connu « tu n’as qu’à te secouer ». Défilent les préjugés, les ressentis, les autodénigrements, les constats d’impuissance. Il y a presque une sorte d’étude kinesthétique de la dépression, la masse de toutes ces impressions physiques qu’elle génère. Le dispositif est celui d’un petit théâtre, typographiquement mis en forme par le romain, l’italique et les passages entre guillemets. Il se pourrait qu’il soit un reflet très exact de ce théâtre de voix que serait la tête du dépressif, en un mélange de monologue ressassant et de faux dialogues à demi-imaginés, projetés, ce que l’autre renvoie au dépressif, qui l’enfonce encore plus.
Quelques passages vraiment très drôles, même si grinçants, surtout pour ceux qui ont dû avoir recours à ces produits :
« Ledépressif dura lexomil sed lex
[...]
Ledépressif loué soit laudanum laudate
laudanum librium valium
[...]
Ledépressif psychotropes sédatifs somnifère reglinglards
assomoirs monde à distance tout flou tout
loin tout fui monde méchant oubliés
les vilains gentille amnésie antérograde
lobotomie chimique
[Bernard Bretonnière, Volonté en cavale ou D’, p. 38)
Rédigé par Florence Trocmé le 08 janvier 2014 à 16h30 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
©florence trocmé - il ne s’agit pas ici de créer une combinaison chimique harmonieuse d’éléments contradictoires, mais, en maintenant jusqu’au bout l’écart entre substances littéraires hétérogènes, de préserver la singularité absolue des êtres écrits et des choses montrées - source
Rédigé par Florence Trocmé le 04 janvier 2014 à 14h51 dans photomontages | Lien permanent
De la lecture (Christian Rosset)
« Ouvrant pour la première fois un livre, il peut se passer ceci : des souvenirs de lectures, proches ou lointaines, remontent sans prévenir à la surface, par l’effet d’un mot, d’une formulation, d’un trait ou d’une image. Lire, c’est libérer des fantômes. Certains ont une vie éphémère ; d’autres sont en devenir permanent. Chacun peut en faire l’expérience. Il n’y a pas de lecture « pure » qui ne soit hantée par ces « impuretés » que charrie le souvenir. Il n’y a pas de concentration absolue sur un objet qui l’exclurait du reste du monde et pourrait ainsi le rendre lisible « pour lui-même » — et lui seul. De brefs épisodes de déconcentration — de distraction plutôt — participent au plaisir de la lecture, comme ouverture et dialogue. Je ne parle pas des citations, références, clins d’œil, habilement glissés par l’auteur ; du fait que telle phrase ou tel contour évoquent tels autres, volontairement. C’est ce qui échappe à la volonté qui me semble le plus propre à tisser des liens entre l’auteur et son lecteur. À se reconnaître, l’un, l’autre, par l’effet d’un jeu de projections dans un miroir à plusieurs faces. Cette lecture hantée, aérée par le va-et-vient de cette aimantation à l’œuvre, se frotte à la vie en ce qu’elle peut véhiculer de traces, souvent quasiment invisibles (imperceptibles), parfois baignées d’une clarté qui est, si l’on veut, celle des rêves. »
Christian Rosset, note sur 4 bandes dessinées, source
Phalènes (Georges Didi-Huberman)
Didi-Huberman Phalènes. Essai sur l'apparition 2
« On se trompe à supposer qu'une fois apparue, la chose est, demeure, résiste, persiste telle qu'elle dans le temps comme dans notre esprit qui la décrit et la connait. Nous savons bien qu'il n'en est rien. Une chose apparaît, [...] telle un papillon, que pour redisparaître dans l'instant qui suit. Mais la pensée se fourvoie une seconde fois en commettant avec la chose disparue la même abstraction qu’avec la chose apparue Là encore, il faudra prendre sur soi de raconter la suite, c’est-à-dire la façon dont cette chose qui n’est plus demeure, résiste, persiste dans le temps comme dans notre imagination qui la remémore. Comment parler d’une apparition autrement que sous l’angle temporel de sa fragilité, là où elle replonge dans l’obscur ? Mais comment parler de cette fragilité même autrement que sous l’angle d’une plus subtile ténacité, qui est force de hantise, de revenance, de survivance. [...] comme es ailes d’un papillon, l’apparition est un perpétuel mouvement de fermeture, d’ouverture, de refermeture, de réouverture… c’est un battement. Une mise en rythme de l’être et du non-être. » (10)
Hélène Cixous
extrait d’un article de Télérama :
S'il reste encore des lecteurs qui poussent le cri du titre à la simple évocation du nom d'Hélène Cixous, qu'ils persévèrent, ils seront récompensés. Oui, il faut faire l'effort d'entrer dans la langue de cette résistante de toujours, qui chante ici son amour de la littérature, « le téléphone antimort, la magie qui établit la liaison entre nous, les orphées orphelins et nos êtres chers invisibles ». Oui, il faut se laisser bercer par son chant polyglotte, sa voix de tête et de cœur, qui convoque Proust, Shakespeare, Kafka, Donne, Benjamin, et sa mère, encore et toujours. Parce qu'elle est la dernière à s'en remettre à son art avec une telle confiance primitive. Parce qu'elle est l'ultime à tisser des liens aussi forts avec les morts et les vivants. (article de Marine Landrot)
décorateurs de l’agonie (Jean-Paul Klée)
Quelques mots à chaud sur ce livre qui m’a transportée du premier poème au dernier. Que je regrette de ne pas lire plus souvent des textes aussi fous, nécessaires, emballants ! Une coulée très dans la veine de Jean-Paul Klée qui parvient à se renouveler sans cesse, dans une forme similaire. Hier soir, m’endormant, je pensais à des vagues qui viendraient les unes après les autres se former, déferler, heurter la digue en giclées superbes, puis se retirer pour laisser place à la suivante… c’est un flux, c’est un flot, c’est une coulée de vie, de lave parfois, et pourtant le pessimisme est intense, la vision souvent très noire, cruelle, dure. Mais cela porte tout de même, cela incite à aller de l’avant, donne envie d’écrire à son tour, dans cette mouvance continue des mots qui affleurent, se manifestent en quelque sorte, manifestent et font manifeste. De quoi : que la vie est terrible mais splendide, que l’homme n’est rien mais doué d’une force créatrice intense s’il veut bien se donner la peine de la laisser s’exprimer.
Martha Argerich
Vu un beau film, très troublant et émouvant, Martha Argerich vue par sa fille Stéphanie Kovacevich.
Martha Argerich a eu trois filles, de trois pères différents. La première, qui est devenue violoniste, Lyda Chen ; la seconde, Annie, est la fille de Charles Dutoit ; et enfin la cinéaste, la troisième, Stéphanie Argerich est la fille du pianiste Stephen Kovacevich. Le film suit de très près Martha, dans son intimité familiale, sommeils et réveils difficiles inclus, discussions avec ses filles. Le film se clôt par une scène où on les voit toutes les quatre, devisant dans un jardin. Nombreux et magnifiques extraits de concerts (Bloody Daughter, 2013, vu sur medici.tv)
Javier Perianes
Un beau disque du pianiste Javier Perianes rapprochant de façon très intelligente des œuvres de Chopin et de Debussy. (Les sons et les parfums, Chopin rencontre Debussy)
Le détrônement de la mort (Hélène Cixous)
Hélène Cixous a donné un important extrait de son prochain livre à la Quinzaine Littéraire (n° 1096)
Je relève :
« Merveilleuse semaine de mai 2012 : tous mes morts aimés reviennent l’un après l’autre. Le bruit aura couru, de l’autre côté, que les portes de la séparation se sont ouvertes devant le pas de Los »
[à propos de la mort des autres] « C’est toujours le même coup de pioche dans le tumulus, l’ouverture sur le côté du tombeau de ma vie ».
« Le moi autre qui habite cette autre vie, celle qui s’invente, indépendamment de mes soucis, au-delà des portes de corne et d’ivoire, est mené par sa barque au-dessus de mes naufrages. [...] Je remarque : dans l’autre vie, où c’est l’autre moi libre de moi qui s’agit, la mort, qui infecte ma vie réelle, n’est pas. C’est à ce merveilleux détrônements de la mort, à cette mort de la mort, que je reconnais l’irréalité de ce séjour où il n’y pas de temps. Du côté de l’immortalité, quand je m’y trouve, la mort n’enlève pas la vie aux morts. Il y a un prix à ce bonheur qui ne connait aucune des cruelles lois diurnes, et qui ne souffre pas de l’oubli, ni d’aucun des interdits qui font la police de nos existences : il ya la terrible violence de la grâce. On ne l’a jamais. On ne l’a jamais. On le voudrait en vain. Il est donné d’un coup et d’un autre coup retiré. Il frappe, accorde et reprend. Dans ce pays on tombe, de ce pays on est expulsé, en état d’involonté » (Quinzaine Littéraire, 1er au 15 janvier 2014, n° 1096 p. 16)
Une Limbe bibliothèque (hélène Cixous)
Et cela pour les notes sur la création, magnifique :
« Il y a dans la littérature, une Limbe bibliothèque où se tiennent en rangs sur les étagères des livres qui n’ont pas été écrits. On allait les écrire. Invisibles la plupart du temps ces livres sont pleurés comme des dieux perdus par des lecteurs inconsolables. Le livre que Joyce n’a pas écrit. Le livre que Stendhal avait envie d’écrire. Le dernier livre de Dostoïevski. Ils me manquent. Je vous attends. Vous alliez être. L’aurait-il jamais écrit, Kafka, son livre du saint des saints ? Et Shakespeare était gros d’un seigneur dont le soleil halète parmi les planètes ». (Quinzaine Littéraire, 1er au 15 janvier 2014, n° 1096 p. 16)
→ et je pense à cette Passion perdue de Bach
et je pense à tous ces chefs d’œuvre qui auraient été écrits par tous ceux qui ont disparu dans les chambres à gaz. Les musiciens, les poètes, les historiens, les peintres, les cinéastes en puissance. Tous ces mozart assassinés.
La métanuit (Maria Gabriela Llansol)
Étrange prose que celle de Maria Gabriela Llansol (in Enquête aux quatre confidences). Elle surprend à chaque instant et je n’ai pas encore bien déterminé sur quoi repose cet effet de surprise, mélange de registre, métaphores inusuelles ? Elle écrit d’ailleurs quelque chose à ce propos (mais est-ce elle) sur les deux termes de certaines métaphores qui seraient extrêmement éloignés…
Et cette notion de métanuit, un peu obscure (normal !) : « la métanuit dont je sais, à présent, qu’elle est une lutte féroce contre les représentations abstraites qui mettent à découvert l’esprit » (20) En note, via la traductrice Cristina Isabel de Melo, cette citation d’un autre livre de Llansol : « L’être humain est le seul à pouvoir risquer son identité. Le lieu où l’on encourt ce risque, je l’appelle métanuit » (note de la page 22). Il y a aussi (25) une allusion au « monstre de la métanuit, /aquatique, visqueux,/ qui habite aux confins de la terre, / et vient à notre rencontre / pour se / sauver par l’humain, /si des humains y consentent. Et si c’est le cas, / il y aura la peur, le langage, la beauté et la pensée. »
→ c’est tout l’ambivalence de ce risque et ces passages me font étrangement penser à Hélène Cixous. Cette même exploration des territoires limitrophes, des états-limites, entre rêve et réalité, irruption du songe dans la vie réelle, confusion du rêve/cauchemar et de la soi-disant réalité ?
→ « Not of this world » dit Murray Perahia dans un reportage récent, à propos du Scherzo de Chopin. Not of this world, telle est l’impression que produit Maria Gabriela Llansol. Un monde autre, un monde parallèle, quelque chose qui aurait à voir avec cette notion de métanuit
La proximité/superposition (MG Llansol)
« Lorsque j’écris, je sens mes parties intimes dans ma main (surtout le sexe qui lit) [...] le fait est que la littérature, ou quoi que ce soit d’autre, m’intéresse peu : ce qui m’intéresse, c’est la proximité-superposition. Et il m’est impossible d’écrire si je ne suis pas proche, coïncidente. Le regard posé sur un autre. Regarder dans le regard du regard sans fin. Chercher des regards, accumuler et libérer des regards, pénétrer des regards paradoxaux, m’en extraire, souffrir de voir, sourire de voir, et plus encore, entrechoquer les regards » (30)
→ totale adhésion à ce propos mais toutefois envie de remplacer la dimension voir par la dimension écouter, le regard par l’écoute ou les voix.
Que je la ressens souvent : en regardant ce film de la fille de Martha Argerich sur sa mère (laquelle plusieurs fois dit qu’elle ne peut pas expliquer telle ou telle chose) ou en lisant Maria Gabriela Llansol.
Cixous encore
Via un bel article de Tiphaine Samoyault, dans la Quinzaine Littéraire.
« “Ça ne pense qu’à ça, la littérature : à remuer les cendres, à refaire avec des mots des phrases inouïes, à ressusciter, à ranimer les feux. Cri et feu. Cri du feu roi Hamlet recueillis et perpétués. Cris muets de mon père gardé sous la lettre.” À chaque mort ce cri revient et vient dire, chaque fois unique, la fin du monde. Il vient dire : vis encore, ce qui est fini n’est pas fini. La littérature est là pour communiquer avec les morts. [...] “On traduit dans l’ultrasilence de l’écriture les cris aigus et brefs de la réalité. La littérature c’est pour hurler longtemps, pousser des cris jusqu’à la musique. Le droit à la littérature ou le droit aux cris que la réalité et la communauté nous interdisent.” » (La Quinzaine Littéraire, 1er au 15 janvier 2014, n° 1096 p. 17)
De la comparaison éloignante (Métaphore)
Je viens de retrouver ce texte sur la métaphore que j’évoquais il y a peu. Dans un article de la Quinzaine littéraire, toujours, sur l’œuvre d’Éric Chevillard. Maurice Mourier commente un article de Pierre Bayard qui « traite [...] du singulier usage que Chevillard fait de la “comparaison éloignante”, autre régime de la métaphore où la distance maximale entre deux termes comparés aboutit à une étincelle de rupture différente de celle du surréalisme : il ne s’agit pas ici de créer une combinaison chimique harmonieuse d’éléments contradictoires, mais, en maintenant jusqu’au bout l’écart entre substances littéraires hétérogènes, de préserver la singularité absolue des êtres écrits et des choses montrées » (Maurice Mourier, in La Quinzaine Littéraire, 1er au 15 janvier 2014, n° 1096 p.4)
Mourez sans ambitions (Arno Schmidt)
« Penser. Ne pas se contenter de croire : progresser. Repasser encore une fois les cercles du savoir, amis ! Et ennemis. N’interprétez pas : apprenez et décrivez. Ne songez pas à l’avenir : soyez. Et mourez sans ambitions : vous avez été. »
(Arno Schmidt, Paysage lacustre avec Pocahontas), via un mail de Bruno Fern/Fran
Thomas Bernhard et Montaigne
« J’ai toujours aimé Montaigne comme personne. Toujours je me suis réfugié auprès de mon Montaigne lorsque j’éprouvais cette peur mortelle. J’ai laissé Montaigne me guider et me conduire, me mener et me séduire. Montaigne a toujours été mon sauveur et mon secours. Quand bien même j’ai fini par me défier des autres, de ma pléthorique famille philosophique française, qui n’a jamais compté que quelques cousins et cousines venus d’Allemagne ou d’Italie, rapidement disparus qui plus est, Montaigne est toujours resté pour moi une sorte de refuge.
Je n’ai jamais eu ni père ni mère, mais j’ai toujours eu mon Montaigne. Mes géniteurs que je ne saurais qualifier de père et de mère, m’ont rejetés dès l’origine, et j’ai tôt fait de tirer les conséquences de ce rejet, me réfugiant tout droit dans les bras de Montaigne, voilà la vérité. Montaigne, me suis-je toujours dit, est à la tête d’une famille philosophique extraordinairement prolifique, mais jamais je n’ai aimé les membres de cette famille philosophique autant que son chef, mon cher Montaigne. »
Thomas Bernhard, Goethe se mheurt, récits traduits de l’allemand par Daniel Mirsky, Gallimard, 2013, via Claude Chambard
→ texte qui me fait songer à ceux de Liliane Giraudon, mon Pouchkine, mon Kafka, etc.
Rédigé par Florence Trocmé le 04 janvier 2014 à 14h31 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 16 novembre 2013 à 15h21 dans photomontages | Lien permanent
De la lecture comme expansion territoriale de soi-même (Susan Sontag)
Dans un article à propos de l’édition, en anglais, de l’intégralité d’une importante interview avec Susan Sontag, menée en 1978 par Jonathan Cott. (voir ici)
« But it’s Sontag the reader who gets most airtime here — which is to say the critic rather than the novelist (although she would probably have argued the distinction could never hold up). There’s always the sense, with Sontag, of reading as a process of acquisition and assimilation, as a kind of territorial expansionism of the self. All those itemized resolutions in the journals, all those lists of things to be read and absorbed; her project was, as she put it, “taking all of knowledge as my province.” And this is one of the most striking things about her, this conquistadorial spirit brought to bear on a basically democratic sensibility—the famous imperative to be interested in everything. She seems to have read all of Western literature, and to have learned from it everything that might be worth knowing.
[...] what she prizes in literature is its capacity to bring otherness into the self—the paradoxical way in which books take us outside the limits of ourselves while pushing those limits outward. “It’s exciting to me to subscribe to something that’s foreign to my earlier taste,” she says. “Not in an unfriendly spirit with respect to the earlier work—but just because I need new blood and new nourishment and new inspiration. And because I like what I’m not, I like to try to learn what isn’t me or what I don’t know. I’m curious.”
Sontag dont on peut rapprocher les propos de ceux de l’auteur du site Brain Pickings, célébrant les sept ans de son aventure et écrivant notamment : « Allow yourself the uncomfortable luxury of changing your mind. Cultivate that capacity for “negative capability.” We live in a culture where one of the greatest social disgraces is not having an opinion, so we often form our “opinions” based on superficial impressions or the borrowed ideas of others, without investing the time and thought that cultivating true conviction necessitates. We then go around asserting these donned opinions and clinging to them as anchors to our own reality. It’s enormously disorienting to simply say, “I don’t know.” But it’s infinitely more rewarding to understand than to be right — even if that means changing your mind about a topic, an ideology, or, above all, yourself. (source)
Donc pour résumer, et en français : lire comme Sontag, le plus possible, tout si possible ( !) et considérer la lecture comme une extension de soi-même et s’offrir le luxe d’être délogé de ses habitudes et surtout de ses convictions !
De la citation (Robert Darnton)
« Internet remet au goût du jour le recueil de citations qui avait atteint son apogée à la fin de la Renaissance. Les Anglais notamment, selon Robert Darnton dans son Apologie du livre, “lisaient par à-coups et sautaient d’un livre à l’autre. Ils brisaient les livres en fragments et assemblaient ceux-ci selon de nouvelles combinaisons en les transcrivant dans différentes sections de leurs carnets. Puis ils relisaient l’ensemble et en réorganisaient l’agencement en ajoutant d’autres extraits. Lecture et écriture étaient donc des activités inséparables. Elles étaient donc un effort continu pour tirer un sens des choses car le monde était empli de signes et vous pouviez y lire votre chemin ; en tenant un registre de vos lectures, vous faisiez un livre de votre cru, marqué du sceau de votre personnalité.” » (Jean Sary, source)
→ Merveilleuses remarques de Darnton, qui me semble tellement en phase avec ce qui s’élabore dans ce flotoir !
Je me souviens aussi de Liliane Giraudon m’écrivant à propos du flotoir : « je pense à Benjamin qui rêvait de ne faire un livre qu'à coup de citations ».
Le Flotoir n’est pas tout à fait, ou pas seulement, un recueil de citations, mais conduit sans doute au fil deu temps à un assemblage de citations et fragments, peut-être en nouvelles combinaisons.
« Corps est le nom d’une caisse à monde » (Nicolas Pesquès)
« Ça grouille donc dans le mot. Le corps est milliardaire. Celui qui dit moi mon mes couve des peuples. Corps est le nom d’une caisse à monde. » (La Face Nord de Juliau onze, douze, p.188)
À rapprocher des propos de Susan Sontag sur l'histoire : “I really believe in history, and that’s something people don’t believe in anymore. I know that what we do and think is a historical creation. I have very few beliefs, but this is certainly a real belief: that most everything we think of as natural is historical and has roots — specifically in the late eighteenth and early nineteenth centuries, the so-called Romantic revolutionary period — and we’re essentially still dealing with expectations and feelings that were formulated at that time, like ideas about happiness, individuality, radical social change, and pleasure. We were given a vocabulary that came into existence at a particular historical moment.” (source)
Denise Desautels et Peter Handke
Denise Desautels cite Peter Handke dans un entretien paru dans le bulletin des éditions du Noroît : « Me revient ici en mémoire la phrase de Peter Handke, mille fois citée : « Que de choses ressemblent à ce qu’on cherche quand on cherche quelque chose. »
Racisme, une chaîne de textes autour de l’autre (Chamoiseau, De Rijcke, Du Bouchet et Derrida
Très bel article à propos du racisme et en défense des attaques nauséabondes autour de Christiane Taubira, par Patrick Chamoiseau, dans le Monde daté samedi 16 novembre 2013 : « On a donné de l'oxygène aux mécanismes du cerveau reptilien. Lequel n'aiguise que trois forces aveugles : attaque, défense, souffrance. Dès lors, l'argument n'a plus d'importance, on ne discute plus d'idées, on n'a plus les moyens de le faire. »
« Une œuvre d'art ne vaut qu'en ce qu'elle nous mène à fréquenter ce que l'on ne saurait comprendre avec les anciens schèmes mentaux. Une œuvre d'art doit nous précipiter en devenir, et le devenir est aujourd'hui dans notre capacité à nous tenir ensemble, debout, solitaires et solidaires, en face de l'impensable. »
Et aussi cet extrait, ci-dessous, que j’aimerais rapprocher ensuite de deux autres extraits que j’ai choisis aujourd’hui, dans les livres reçus, pour la « petite anthologie du samedi » de Poezibao.
1. Chamoiseau : « La Relation est à l'œuvre dans le monde, les absolus civilisationnels, culturels, linguistiques, raciaux, religieux, sont emportés dans la houle des rencontres et mélanges, et tout cela est réinterprété à l'infini par nos individuations. C'est cela qui terrifie les racistes. Nous ne sommes même plus dans un simple métissage, qui suppose une rencontre d'absolus, nous sommes véritablement dans des flux relationnels erratiques qui bousculent tous les anciens imaginaires : une créole garde les Sceaux de la France, un autre dirige les USA, le différent surgit et se déploie en plein cœur du même ! Les racistes n'ont plus de refuges ! Néanmoins, la Relation n'a pas de morale, progressions et régressions sont également possibles, c'est pourquoi il nous faut être vigilants, et nourrir le fait relationnel d'une éthique particulière, pas avec des "valeurs" car les"valeurs" peuvent être mécaniques et contre-productives, tous les racistes sont pétris de "valeurs", mais avec une éthique véritablement complexe, capable de nous porter vers l'Autre, d'installer la différence comme brique fondamentale des aventures du vivant. »
2. Elke de Rijcke à propos d’André du Bouchet : « Destructrice, caractérisée par l’indifférenciation voire l’inexistence des rapports, la société de la seconde moitié du XXe siècle aliène l’individu vis-à-vis du monde, du langage et de lui-même. Or, le degré zéro des rapports est également le point d’insertion ou d’intervention de l’écriture dans la société. C’est au degré zéro de tout rapport que l’écriture se propose de reconstruire les rapports détruits, une tâche à renouveler à l’infini étant donné l’impuissance de l’écriture face à la détresse de l’époque. Il est intéressant de souligner la torsion particulière qu’André du Bouchet impose à l’entreprise de la reconstruction : effectuée à même les rapports et la langage de l’époque, la reconstruction n’est possible qu’à la condition de la destruction du matériau destructeur. L’écriture travaille avec les éléments de l’époque, mais elle les engage dans une direction qui va à l’encontre de l’expérience culturelle. » (L’expérience poétique dans l’œuvre d’André du Bouchet, tomes 1 et 2, La Lettre volée, 2013, p.56)
3. Jacques Derrida : « Le concept de trace est si général que je ne lui vois pas de limite, en vérité. [...] Pour moi, il y a trace dès qu’il y a expérience, c’est-à-dire renvoi à de l’autre, différance, renvoi à autre chose, etc. Donc, partout où il y a de l’expérience, il y a de la trace, et il n’y a pas d’expérience sans trace. Donc, tout est trace, non seulement ce que j’écris sur le papier ou ce que j’enregistre dans une machine mais quand je fais ça, tel geste, il y a de la trace. Il y a du sillage, de la rétention, de la protention et donc du rapport à de l’autre, à l’autre, ou à un autre moment, un autre lieu, du renvoi l’autre, il y a de la trace. (Penser à ne pas voir, écrits sur les arts du visible, 1979-2004, coll. « essais », éditions de la Différence, p.113) »
Rédigé par Florence Trocmé le 16 novembre 2013 à 15h18 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 24 octobre 2013 à 14h29 dans photomontages | Lien permanent
Abandon, don, pardon (Derrida/Roudinesco)
J'ouvre De quoi demain, dialogue
entre Jacques Derrida et Elizabeth Roudinesco alors même qu'aujourd'hui j'ai
reçu le fort volume du séminaire sur la peine de mort.
Jacques Derrida écrit à propos de tradition
et héritage et de la double
injonction qu’ils représentent pour « un fou du passé [...] à la démesure
d’une mémoire sans fond – mais un fou qui redoute le passéisme, la nostalgie,
le culte du souvenir » : « laisser la vie en vie, faire revivre,
saluer la vie, “laisser vivre”, au sens le plus poétique de ce qu'on a hélas
transformé en slogan. Savoir “laisser”, et ce que veut dire “laisser”, c'est
une des choses les plus belles, les plus risquées, les plus nécessaires que je
connaisse. Tout près de l'abandon, du don, et du pardon. L'expérience d'une “déconstruction”
ne va jamais sans cela, sans amour » (17)
→ magnifique conception du fameux vivre
et laisser vivre, peut-être ? Et l’ouverture de ce laisser, tout sauf un abandon mais tout près cependant, et ouvert
sur le don et le pardon. Cette chaîne des dons est magnifique.
Y répondre et en répondre (Derrida)
« Seul un être fini hérite et sa finitude l'oblige. Elle l'oblige à recevoir ce qui est plus grand et plus
vieux et plus puissant et plus durable que lui. Mais la même finitude oblige à
choisir, à préférer, à sacrifier, à exclure, à laisser tomber. Justement pour
répondre à l'appel qui l'a précédé, pour y répondre et pour en répondre. »
(18)
→ C'est très surprenant pour moi de voir à quel point je me sens bien et à
l'aise dans la pensée de Derrida, même si bien évidemment très souvent elle m’échappe
dans sa complexité. Et je suis aussi plus que sensible à son écriture que je
trouve très prenante. Il y a comme une connaissance intime, profonde, immense
de la langue entièrement au service de la pensée : à se demander (si toutefois
cette idée veut dire quelque chose), s’il n’y pas chez lui une pensée-langue. La
langue fait la pensée et la pensée fait la langue alors que souvent, lorsqu’on
lit des philosophes, on a le sentiment qu’ils ont mis en forme a posteriori une pensée...
Je ressens souvent quelque chose de très émouvant dans cette pensée. Elle
m'émeut et me meut, sans doute parce qu’elle est elle-même constamment mue et en
mouvement. Elle ouvre les fenêtres d'une façon stupéfiante.
Écriture et photo (Pesquès)
Nicolas Pesquès est lui aussi bien surprenant dans sa façon de décrire le
travail poétique : « Sitôt qu’on aborde la page, l’entonnoir s’active.
Et, en porte-voix, l’estuaire. Sur la colline et sur la peine c’est un cône de
déjections. Au maximum de l’optique. Déclencheur automatique. Le langage est à
l’image exacte de l’appareil évoqué puis décrit. Un gargouillis de source. Puis
le tuyau à colline, puis l’équerre à phrase. Enfin, plutôt inattendue, une
émotion aussi entière que le site. Une brutalité. » (La Face nord de Juliau, onze, douze, p134)
→ la comparaison avec l’appareil de photo m’intrigue et m’intéresse même si je
ne la comprends pas complètement. Mais il serait bon de tenter à mon tour de
penser en parallèle le travail de « prise de vue » et celui de « prise
de note ». Il y a une même notion de cadrage, soudain. L’œil, l’esprit, le
cœur, l’ouïe prélèvent, isolent dans la masse infinie du monde, du livre,
quelque chose, quelque chose qui vient percuter en soi une présence, un déjà-là
qui attend d’être conforté (le plus souvent), d’être délogé (il le faudrait davantage).
Ils clouent
la compréhension (Pesquès)
« Tous les animaux traversent magnifiquement. Ils clouent la
compréhension. » (136)
→ A mettre en regard de ce que j'ai pu éprouver en voyant à la télévision un
faon puis ensuite un cerf traverser
(le bois, l’écran, le monde) ou ce renard dans le jardin botanique de Montréal,
à vingt mètres d’une foule dense. Cette idée que quelque chose parle, que
je ne comprends pas, dans le calme et surtout l'altérité inouïe de l'animal qui cloue bel et bien ma compréhension.
Tant de choses au demeurant clouent la
compréhension. On disait mystère autrefois
mais le mot est doublement galvaudé, versant religieux et versant
divertissement. Et il se pourrait bien que ce soit tout le réel qui cloue la compréhension quand on prend la
peine de l'approcher. Au lieu de dériver indéfiniment dans le pauvre domaine
intérieur ou de s'étourdir avec le bruit et la fureur du temps.
Du mot (Pesquès)
« Chaque mot avec sa motte. Donc avec la douleur, mais c'est la
douleur qui a raciné ». (137)
Rédigé par Florence Trocmé le 24 octobre 2013 à 14h22 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 22 octobre 2013 à 16h12 dans photomontages | Lien permanent
Thomas
Bernhard illustré !
Une condisciple de mes cours d’allemand m’avait dit qu’elle lisait des
bandes dessinées en allemand. J’ai trouvé l’idée intéressante et peut-être de
nature à lever ce petit blocage qui m’empêche de m’attaquer maintenant à la
littérature allemande en langue originale, alors que j’en ai sans doute un peu
plus la capacité. Et en cherchant au rayon bandes dessinées de la bibliothèque
de l’institut Goethe, je suis tombée sur… Alte
Meister de Thomas Bernhard dans une version
accompagnée de dessins d’un certain Mahler. Et ça fonctionne !
L’autre solution à mettre en œuvre est de lire des livres allemands exactement comme
je lis désormais tout livre, par petites doses, voire par fragments ! Thomas
Bernhard le dit d’ailleurs « die höchste Lust haben wir ja an den
Fragmenten », fait-il dire à son drôle de personnage qui rend visite
invariablement deux fois par semaine à une même toile du même musée : « Ce sont d'ailleurs les fragments qui
nous donnent le plus grand plaisir, tout comme la vie nous donne le plus grand
plaisir quand nous la regardons en tant que fragment [...] C'est seulement si
nous avons la chance, lorsque nous en abordons la lecture, de transformer
quelque chose d'entier, de fini, oui, d'achevé en un fragment, que nous en
retirons une grande et parfois la plus grande jouissance. » (Maîtres
anciens, trad. Gilberte Lambrichs, p.36, Folio n°2276, nombreuses autres
citations de Bernhard ici)
→ Incapacité peut-être à tenir le tout, à embrasser le tout.
Écrasement devant l’ampleur de ce qu’il y aurait à connaître.
Esquive fondant démarche du flotoir ?
Bergounioux a maintes fois répété qu’il s’est mis à l’étude dans l’espoir de
comprendre quelque chose au monde. Je crois qu’il fait un constat d’échec, bien
sûr, maintenant.
« Décollement du descriptif » (Nicolas Pesquès)
Je voulais avancer sans la contrainte de la note. Lire dans la liberté de
ne pas noter. Lire la poésie comme un roman. Ne pas me sentir attendue et voilà
que surgit cette formule : « Un décollement du descriptif » (95) :
ce qui est, comme dite en un raccourci puissant, toute la démarche de Juliau.
Et encore cela : « se glisser entre regarder et voir, puis s'exfiltrer par
écriture jusqu'à ce que la pulsion se poursuive » (96). Très forte
expression que cet exfiltré, ce léger
décalage qui rend possible l'écriture qui comme la traduction simultanée est
toujours prise dans une sorte de dédoublement. Fixer ce qui vient de passer, enregistrer
ce qui est en train de se passer.
La passion du lecteur (Pesquès)
« Si, sur une page, je regarde le mot colline, je connais, dans des
délais variables, un afflux ou non d'images, d'envies, de mémoire. Une boue de
penser, la soupe des sensations. Il est souvent difficile de les distinguer.
Si, maintenant je regarde la colline, je connais, dans des délais également
variable, un afflux ou non d'images, d'envies, de mémoire. La même soupe, la
même boue.
Le corps a vécu deux activités, a accompli deux choses radicalement différentes.
Comment les symptômes pourraient-ils être les mêmes ? Ils ne le sont pas. C'est
toute la tragédie et toute l'excitation du monde. »
(104)
→ et c’est toute la passion (aux deux
sens du mot) du lecteur. Le lecteur enfant est tellement subjugué par la
puissance des mots qu’il en vient souvent à confondre ce qu’on nomme le réel et
le livre. Les mots engendrent en lui un afflux d’affects qui emportent sa
conscience. Ici s’origine sans doute pour beaucoup d’entre nous la passion de
lire : retrouver cet état-là !
Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’en ce qui concerne non plus les mots mais les
images, leur puissance soit telle que de leur emprise l’adulte même ne soit pas
protégé, qu’il reste subjugué par les images alors même qu’il ne l’est sans
doute plus par les mots.
Effet de choc (Pesquès)
Ce Juliau 11 se conclut par une
série de documents. On les reçoit comme un choc, inattendu, surprenant. On n’a
pas le souvenir dans les opus précédents que Pesquès ait procédé ainsi. Donnant
en quelque sorte l’arrière-plan de son écriture.
Le premier document parle de la mère de l'auteur. Elle qui a regardé depuis 1975 ce même paysage qui occupe son
fils depuis si longtemps et qui souffre de la maladie d’Alzheimer depuis 1995.
→ Pages poignantes et profondes qui soudain du fait d'être là, ouvrent autre
chose. Un arrière-plan infiniment humain à une quête qui peut parfois sembler
abstraite et donc possiblement désincarnée. « Elle reste une personne et
elle n'est plus personne » (114)
« Telle est la condition humaine. Ce qui nous tient, que nous chérissons
et qui nous échappe. Ce dont l'écriture rêve de ne pas s'exclure en l'éprouvant
: l'impossible, le poème. » (115)
→ C'est aussi très surprenant de repenser à la traversée que l'on a faite des
pages précédentes sans savoir que telle était la trame, tel le soubassement. La
perte du sens. La confrontation terrible, affectivement mais aussi
ontologiquement, à l'effondrement du sens commun et de tout cadre de référence chez
un très proche atteint de la maladie d’Alzheimer.
→ Pour moi émouvant de penser que ces pages lues aussi en symbiose avec tout ce
qui a trait à la cécité, à l’opacité du voir, en raison de l’expérience de ma
propre mère, ont été écrites dans la confrontation avec cette présence
énigmatique d'une mère totalement là et ailleurs.
La Passion selon St Matthieu
Acheté le tout récent coffret de la Passion
selon Saint Matthieu de Bach par René Jacobs dont j’avais entendu dire sur France
Musique qu’il avait notamment repensé la question de la spatialisation des
chœurs. Les deux CD sont accompagnés d’un DVD très intéressant, émouvant même,
où l’on voit l’équipe travailler à l’enregistrement du chef d’œuvre. Belles interventions
notamment de Bernarda Fink, propos passionnants de René Jacobs lui-même :
une manière d’entrer dans l’intimité de l’œuvre, telle qu’elle se donne à ceux
qui la travaillent, parfois une vie durant.
René Jacobs expose aussi, mais avec une grande humilité me semble-t-il,
certains points de vue assez personnels : par exemple l’idée que les flûtes
représenteraient le péché tandis qu’en appui à ce qu’il explique, est donnée
une merveilleuse séquence avec flûte et voix en solo sur un simple soutien de
deux hautbois da caccia.
Lire sans images
L’autre jour, commençant à lire le beau numéro de la revue Europe consacré à Proust, j’avais choisi
l’article de Jacqueline Risset, « Documents d’une écriture infinie »,
sur les Carnets de Proust. Lisant la présentation de son propos, où elle évoque
les carnets vierges, « si étroits qu’ils sembleraient ne pouvoir
accueillir que des notes très succinctes » offerts à l’auteur par Mme
Straus en janvier 1908, je me surprends à désirer les voir, je feuillette la
revue dont je sais bien pourtant qu’elle ne comporte jamais d’illustrations, je
m’apprête bien sûr à me tourner vers Internet, lorsque je suis arrêtée par une
question : « pourquoi vouloir voir ? Et pourquoi ne pas se
laisser aller au simple rêve de ces Carnets, les imaginer ? »
La venue de l’écriture (Jean-Louis
Giovannoni)
Je suis très impressionnée par le texte de Jean-Louis Giovannoni que j’ai publié
dans « l’anthologie permanente » de Poezibao. Il y décortique le processus de venue à l’écriture. Comment
le jeune auteur croit d’abord (et il a raison bien sûr) qu’il lui faut s’imbiber
des écrits de ses prédécesseurs : « On fait ce que doit faire un
poète : se placer devant le monde, chercher, dans les livres et les poèmes
des autres, des petits signes, un endroit pour l’affût. ». Avec toute la
part de mimétisme : « On essaye de bouger, de vivre comme ses aînés ».
Et puis comme cette quasi planification est balayée par ce qui advient :
une forme d’irruption, totalement inattendue, et les mots sont forts : « un
linge empêtré dans la glaise, le cadavre d’une bête ouverte ».
Et ce qui est passionnant, c’est cette double et indispensable articulation
entre l’indispensable formation et la véritable autonomie dans la création,
mais une autonomie nourrie. Que de livres reçus ou de poèmes envoyés qui
manifestement ont été écrits à mille lieux de toute poésie d’aujourd’hui. Aucune
chance alors, et dès que le livre est entrouvert le lecteur le sait, de tomber
sur « le fruit dévorant son noyau », selon la très forte formule de
Jean-Louis Giovannoni.
Et je serais tentée de rapprocher cela d’une autre formulation forte découverte
dans le livre de Nicolas Pesquès « Écrire à la sangsue » (La Face nord de Juliau, onze, douze, p. 129)
Rédigé par Florence Trocmé le 22 octobre 2013 à 15h58 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent