Rédigé par Florence Trocmé le 17 octobre 2013 à 11h25 dans photomontages | Lien permanent
Patrice Chéreau
Après sa disparition, un grand et beau dossier dans Le Monde. Je relève dans l'article la fin de cette citation mais la donne ici
telle que je l’ai trouvée ensuite sur ce site, car le début me
parle intensément : « Quelle est cette combinaison étrange de ma vie
et de mon métier, cette façon de vivre, cette voracité : posséder, vouloir
tout, connaître le mouvement, raconter des histoires, donc savoir les raconter,
transmettre du récit, pas seulement de l’émotion. Détailler mes propres
sensations, tourner autour de quelque chose de totalement autobiographique et
que je ne saurai jamais écrire, même pas ici. Envie de donner aux autres ce que
me donnent un roman, un film, le spectacle de la rue.
Je ne sais pas mieux déchiffrer qu’un autre, je sais juste l’organiser
correctement et je vole très bien de la matière à tout le monde. Et de tout ce
que j’ai volé, je bâtis mon musée personnel : les spectacles, les films, les
pièces de théâtre, les opéras que vous voyez. Je suis receleur ou je recycle.
La mise en scène, ce serait donc cela ? »
(Patrice Chéreau, Les Visages et les
Corps, éditions du Louvre, 2009) (source)
Dans un monde obscur (Nicolas Pesquès)
« L'écriture nous rend aveugle à ce que les autres lisent et
voient, à ce qu'ils écrivent aussi. Nous vivons dans un monde obscur,
obscurément partageable, dont nous ne pouvons partager que l'obscurité, dont la
source est toujours noire. » (55) Puis ce constat que « nous ne
pouvons pas savoir à quoi ressemble ce que nous dit un aveugle. »
→ mais que même nous ne pouvons pas savoir ce que nous dit l'autre et que nous ne savons pas ce que nous disons à l'autre ; on sous-estime
trop, par nécessité pratique, la déperdition du message, et l'entropie
qui lui est indissolublement liée. Il y a 1. Ce que je pense avoir émis, écrit,
dit et si souvent 2. Ce qu'il est advenu de mon propos une fois filtré par la
conscience d'autrui et toutes les strates que la vie à construites en lui. Pesquès
ne dit sans doute pas autre chose, lui qui lit ce que l'on écrit sur lui en
parlant de cette « onzième colline qui plonge dans la nuit »
Il se pourrait que ce soit ce qui fait la force et la beauté d'une œuvre, sa
plus ou moins grande aptitude à supporter, voire à susciter cette métamorphose.
L'œuvre banale ou répétitive ne suscite aucune distorsion.
Pesquès dans la même page et je lis ces mots-là après avoir écrit ces notes sur
la réception, parle du « broyeur synthétique de nos corps » par lequel
passent les informations sensorielles. Chaque émission est reçue différemment
par chaque récepteur singulier, porteur d'une morphologie et d'une histoire
différente.
Cette fois il me semble que Pesquès franchit un pas différent en observant sur lui-même
le processus d'assimilation de son sujet, ce qui pourrait avoir été rendu
possible par le fait qu'il est confronté à la vision de nuit. Comme s'il dépassait ainsi une forme
de saturation voire de sidération.
« Explorer la spécificité du pouvoir visuel du langage, le diriger sur la
colline sans passer par le biais de l'image.
Concrètement extérieur nuit devient intérieur noir. » (57)
Orgue, Pincemaille, Saint Clotilde
Concert enthousiasmant le samedi 12 octobre. J’avais coché depuis un bon
moment la reprise des auditions d’orgue à Saint Clotilde. Nous n’y étions
jamais allés et je savais que l’orgue est un Cavaillé-Coll. Mais ce que je ne
savais pas, et ce fut une formidable surprise, c’est qu’il possède une console mobile,
en bas, dans la nef, au dos du grand portail. Nous étions donc, nous les
cinquante auditeurs présents, à quelques mètres à peine de Pierre Pincemaille
qui « dirigeait » l’immense instrument non pas depuis la tribune mais
depuis la nef et tout près de ses auditeurs.
Passionnant de voir la mise en œuvre matérielle de la musique alors que
dimanche après dimanche nous l’entendons sans jamais voir l’organiste. C’est à
une véritable danse assise qu’il se livre, jouant ici de 4 claviers manuels, d’un
pédalier et d’un nombre impressionnant d’autres commandes, tirettes et
poussoirs actionnés soit à la main, soit au pied.
L’orgue comporte 71 jeux, et la console mobile, 4 claviers et un pédalier.
Pierre Pincemaille a joué le IIIème choral de Franck (qui fut titulaire de
Sainte Clotilde), deux pièces de Jean Langlais, « Nazard » de la Suite française et « Incantation
pour un jour saint » (pièces de 1948 et 1949). Puis il a donné sa Symphonie improvisée en quatre
mouvements avec finale en forme de variations.
Noir, cécité, langage (Pesquès)
Les pages 56, 57, 58 du livre de Nicolas Pesquès me semblent cruciales. De
la méditation sur le noir à celle sur la cécité, il passe au langage et parle
de cet écart par rapport à la perception ou la contemplation qu'implique toute
expression.
« Il nous faut sans fin déporter la rencontre. Elle n'aura lieu que par la
grâce de la séparation, car seuls peuvent advenir l'humaine absorption dans
l'écart, la longue aventure du langage. » (58)
Et un peu plus loin il parle d’une « Phrase perceuse » (62)
→ l'ai si souvent expérimenté ce côté foreur de l'écriture qui ouvre la paroi
devant soi. Parfois.
Roth et Zweig
Très belle recension
de Philippe Lançon, dans Libération, du
livre de la correspondance entre Joseph Roth, l’auteur de l’admirable Marche de Radetzky et Zweig, une
correspondance déjà publiée mais reprise en collection Rivages.
Ce qui me frappe surtout dans cet article et que l'auteur met très bien en évidence, c'est l'antagonisme entre
les deux écrivains. Zweig qui est dans
le déni par rapport à la montée du nazisme et qui se cache la tête dans le
sable, Joseph Roth qui est d'une lucidité totale dès 1933. Voilà ce qu'il écrit :
« mise à part les catastrophes privées –notre existence matérielle et
littéraire est détruite– tout cela mène à une nouvelle guerre. Je ne donne plus
cher de notre peau. On a réussi à laisser gouverner la barbarie. Ne vous faites
aucune illusion. C'est l'enfer qui gouverne. » Février 1933. Et cela alors
que Zweig son ami, également juif et autrichien, tergiverse comme tant
d'autres. Son humanisme et ses intérêts le conduisent à ne pas voir tout à fait
–à ne pas vouloir voir– le nazisme tel qu'il est. » « Il a besoin de
croire en la civilité d'un monde qui l'a déjà liquidée. »
Woyzeck est la plaie ouverte (Heiner Müller)
Forte analyse d'un texte de
Heiner Müller « Woyzeck est la plaie ouverte » par Bernard Umbrecht en son site
Le Saute Rhin.
C'est un texte qui avait été composé et lu en remerciement à la remise du prix
Büchner à Heiner Müller est qui a été repris dans un volume d'hommage à Nelson
Mandela paru aux éditions Gallimard en 1986. Le texte de Müller fourmille d'allusions
très complexes et entremêlées, références
à Lenz, Kafka, Goya, aux Nibelungen, etc. que l'auteur de ce bel article démêle
de façon très brillante.
Cécité encore (Pesquès)
Dans La Face nord de Juliau onze, douze, Nicolas Pesquès continue sa
traversée du noir, de l’opaque, son interrogation sur la cécité.
« Supprimer toute espèce de rêve en avançant réellement dans le vocable
opaque / l’ascensionnel détruit, le crash noir » (62) Et un peu plus loin
cela : « Ces moments de cécité sont l'équivalent d'une extrême vision
dans la phrase, ils sont le propre du lu
lu comme attrapé par le corps »
→ On a le sentiment qu'il y a un peu comme une lutte contre ou avec l'image (l’ange ?).
Ainsi « quand le corps n'a plus qu'un visuel uni devant lui, l'imagerie
prolifère » ou bien « dans les livres s'établit un visuel extrêmement
particulier, la mise en branle des effets de lecture. Les formes s'entremêlent,
les images se font et se défont ; il faut brider les irrépressibles, celles que
le corps n'empêche pas. Il faut s'interdire les yeux.
Lire et pousser plus avant.
Noir et jouir dans la durée de la phrase. » (64)
→ Ce serait à la fois une méthode et une éthique de la lecture. Se méfier de la
lecture que l'on téléguide en quelque sorte.
La résistance du oui (Pesquès)
Ce livre de Pesquès est difficile. Phrases souvent énigmatiques sur
lesquelles il faudra(it) revenir. Un peu comme avec le texte de X., se frayer d'abord
un chemin. Comprendre ou croire comprendre des bribes puis ensuite laisser les
ponts se créer.
« La phrase qui va. L'augmentation de l'entrée et de la butée. Une
sensation où l'on pénètre comme grâce à une résistance. Comme tous les autres
oui. (68)
→ Très forte idée de cette résistance qui accompagnerait le oui. Comme quelque
chose qui contrecarre. L’ouverte. La préhension. Ce que l'on appelle sans doute
franchir un pas où l'on se doute que pas ne désigne pas une enjambée mais
plutôt un seuil, un pertuis.
Une forme de synthèse (Pesquès)
Après cette obscurité, tant celle décrite par le lent frayage de l'auteur
dans l'obscur que celle ressentir empathiquement et mimétiquement par le
lecteur, une lumineuse synthèse : « Au fil des ans, tout le poids a
fini par peser du côté d’“écrire” [...] Écriture de la cécité conduisant au cœur
de la question : que voit-on quand on lit ? Menant à la rencontre de
ceux qui ne font que lire pour voir. Et que faisons-nous d’autre sitôt que nous
entrons dans le livre ? Mais pour voir quoi ? Ce que les mots
dessinent, ce qu’ils colorent, le monde qu’ils fabriquent » (70) Et le
cœur de la question selon les propres mots de Pesquès :
« Que voit-on quand on lit. ? »
Inépuisable et passionnante question qui est sans doute une de celles qui traversent
le plus ce flotoir.
→ mais une chose aussi m’est devenue sensible en traversant ces pages : il
est question du voir, mais où est l’entendre ? Je m’étonne dans ses scènes
de nuit de ne pas trouver d’allusion à l’écoute….
Et de façon plus générale, à la cruciale question que voit-on quand on lit, j’aimerais ajouter, qu’entend-on quand on lit ?
Passeurs de frontières (Pesquès)
« Les livres que nous échangeons sont comme des cadeaux d’aveugle à
aveugle.
Nous vivons dans le même monde mais nous ne pouvons pas savoir à quoi il
ressemble
Par nos mots, par nos images, nous sommes passeurs de ces frontières. » (70)
→ et c’est pour cela qu’il est si important de lire ! Ce que je ne peux
faire spontanément -voir, savoir, comprendre, entendre ce qu’est le monde de l’autre,
qui m’est complètement opaque par essence-, le livre me permet d'en approcher,
un peu, par touches, livre après livre, celui-là et cet autre complètement
autre. Le gué pour la tolérance, toujours à reconstruire.
Il faudrait aller lire précisément les livres nés dans ces pays, de ces
peuples, qui nous sont le plus étrangers.
C’est en ce sens que je trouve fondatrice la démarche de Claude Mouchard :
aller voir, traduire, faire connaître, rencontrer les écrivains coréens, les
écrivains vietnamiens ou chinois, aller à la rencontre, corps et âme, des
écrivains d’Afrique. Leur donner voix dans ses livres ou dans la revue Po&sie.
Le travail de poésie (Nicolas Pesquès)
« Regarder c'est être limité par ce
qu'on voit. Scruter le noir, c'est entrer dans la vision » (74)
→ À partir de la page 75, sensation que le régime de l'écriture a changé. Qu'il
n'est plus dans le forage, le carottage. La lente progression dans l'opaque.
Même chose pour la lecture qui caracole.
« Exploratrice est mon aventure. Exploratrice de ce que le langage fait de
nous, du lien qu'il tisse entre les choses et nous. (77)
La nuit, les étoiles : « l'ancêtre du livre est la lecture de
l'étoilement [...] face à cela, notre seule arme, épuisante, douloureuse :
l'artifice. » (81)
Et cela, très important :
« Le travail de poésie est constitué de propositions. Elles sont non
conceptuelles, non exclusivement affectives, ratifiées par le corps, inévitables.
(83)
L'idée de ratification par le corps. Même processus sans doute à forte liaison
physique chez X. Et cette manière de procéder par propositions, qui chez ce
dernier est si forte.
Relativiser
« un petit calcul qui relativise le sentiment d'une histoire qui
s'accélère, l'impression, souvent, d'être un vestige des temps ancien, grandie
au temps des voitures presque rares, des lignes téléphoniques si précieuses
qu'elles étaient un argument mis en avant par les bailleurs, des toilettes sur
le palier... en faisant ce calcul : née en 1782 je serais maintenant en 1853 et
j'aurais connu trois révolutions, un bouleversement et une modification
incessante de la société... »
Brigitte Célérier, dans son blog paumée, ici
Rédigé par Florence Trocmé le 17 octobre 2013 à 11h22 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 09 octobre 2013 à 11h25 dans photomontages | Lien permanent
De l’analyse des textes (Derrida)
« Quand on analyse des textes littéraires par leurs signifiés en cherchant
à reconstituer leur signification, on subordonne en effet le signifiant, la
littéralité, la matière littéraire à des idéalités. » M. Goldschmit, Jacques
Derrida, une introduction, p 226)
→ Pensée très féconde sur la littérature, le texte, qui peut m'aider beaucoup
dans mon approche de la critique littéraire. « Aucun texte, aucune surface
n'est donc immédiatement lisible sans délai ni relais, tout texte reste en un
certain sens illisible, sa lisibilité ne se livre que différée, à travers le
travail de la lecture et de l'écriture.
→ Ce qui me renvoie à une idée venue en lisant le livre de X, que certains
livres devaient être travaillés un peu comme une partition musicale, d'abord
lentement, dans un déchiffrage très attentif au moindre détail, pour pouvoir
ensuite être lus-joués rapidement, dans le tempo requis par le texte, la
musique.
De la spectralité (Derrida)
« Derrida découvre, thématise et conceptualise la vie comme
traces, cendres, spectres. Il pense en ce sens la spectralité des phénomènes,
l'effacement qui arrive d'avance à ce qui arrive, la disparition au cœur de
l'apparition des phénomènes. (227)
L’apparition disparaissante dont un des symboles les plus forts reste à jamais
pour moi l’effacement de cette fresque dans un film de Fellini (?) au moment où
le percement de la paroi la met en contact avec l’air.
Note de passage
La remise en jeu de l'absente par une présence ressemblante.
Le trouble, la joie, le chagrin.
De la déception, produit du verbe (Proust)
(Claude Simon, Quatre conférences)
Déception de Proust devant le Balbec réel qu'il compare à ce Balbec imaginé par
lui, « produit du verbe, des mots, des descriptions que lui en avaient
faites Swann et Legrandin ». 24
→ Le produit du verbe, le produit des mots ! À
ressasser. Vertigineusement !
S'ensuit chez Simon un magnifique jeu de fondus enchaînés où il montre comment
Proust va compenser la déception portant sur l'église par un très fort
investissement de la bâtisse du Grand Hôtel. Qu'il décrit à l'aide de termes
architecturaux qui sont ceux que l'on utilise pour les églises: narthex,
châsse. (28)
Voir sans yeux (Pesquès)
« Écrire qui produirait cela, de la transparence, comme voir sans
yeux. Ou faire avec la colline comme avec le film impressionnable. Le film
plongé dans de la grammaire et tiré en noir et blanc. » (Nicolas Pesquès, La
Face nord de Juliau, onze, douze,
p. 31)
Effet d’écho
Je m'interroge sur cet effet d'écho qui si souvent s'établit entre
différentes lectures que rien ne semble rapprocher objectivement. Est-ce pure
affaire de subjectivité ?
Il y a une sorte de bruit de fond de l'univers, le ground du
lent frayage dans le régime répétitif mais varié de X. Et Derrida dont
finalement le peu que j'ai perçu encore de ses idées s'applique comme par
enchantement (spectral) à tant de choses lues.
S'agit-il d'une forme de détournement, appropriation, malvenus ou bien d'un
nourrissage qui par rumination fait bol et lait ? Je ne sais pas, je
m'interroge.
Du noir, toujours (Pesquès)
« Noir avance, noir ne tourne jamais en rond mais il est
infranchissable, une fosse d'immémoire. ». (32)
« Noir jusqu'à ce que l'écriture pénètre dans un domaine qui cesse
d'être le sien, pénètre ce qui l'expulse. » (33)
« Nous avons des yeux pour lire un point c'est tout.
Écrire pour ajouter une dimension à ce point ». (34)
→ Après une première suite de poèmes, quelque chose qui ressemble à un
journal. Du moins si on se fie à la date apposée, d'un 20 février à un premier
mars.
Les choses réelles ont une vie de fantôme écrit Pesquès qui ne
serait sans doute pas contesté sur ce point par Derrida. (40)
Retour au noir (Pesquès)
« Une synonymie entre commencer et mourir. » (43)
Le même mot d'ailleurs, crépuscule pour le matin et le soir.
« Lumière faible qui se répand lorsque le soleil est en dessous de
l'horizon, le matin ou le soir; moment correspondant de la journée » ici
→ je me souviens de ce petit panneau à l’entrée d’un de ces
grands cimetières vallonnés et gazonnés aux États-Unis : do not
enter from dawn to dusk, la résonnance de ce double d et l’idée de la
lumière déclinant ou pointant sur les tombes perdues dans la verdure, sous les arbres.
→ Ce début du dernier opus paru de Pesquès est une méditation sur le noir et
sur la nuit. Une interrogation explicite aussi sur la cécité. « Comme s'il
y avait quelque chose d’interne à protéger, à ne toucher que par écartement , à
sans fin bouter hors de la visibilité, hors de la lisibilité (50)
« Quand on gèle une fonction, on déclenche un autre corps un amplificateur
de surprises. » (51)
→ Il s'opère comme une sorte d'expropriation ici, de Juliau mangé par la nuit.
Et Pesquès s’enjoint d'ailleurs : ne pas quitter la colline. (52)
De la citation
Il faut se poser la question, cruelle pour tout ce flotoir, de
savoir si toute extraction à usage de citation ne relève pas d’une pratique
abusive en détournant à des fins propres une part de l'œuvre. Il faudrait alors
non pas extraire mais intégralement recopier. Ou ne rien découper du texte.
Peut-on donc sortir sans sortir ?
→ Alors comment lire. En laissant le livre tomber en soi sans s'en approprier
ce qui convient (souvent par analogie pure à soi ou à son monde propre). Et comment
ensuite écrire de ce livre. Citer, tout autant que traduire, n'est-ce pas
trahir ou dénaturer ? La citation doit-elle être comparée à la traduction en ce
sens qu'elle aurait comme « métadonnées » (toutes ces informations liées
aux fichiers des photos numériques) une forte part de subjectivité ? Celle d'un
lecteur singulier?
Rédigé par Florence Trocmé le 09 octobre 2013 à 11h22 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 08 octobre 2013 à 16h51 dans photomontages | Lien permanent
De la traduction (Agnès Desarthe)
Après être restée un peu en retrait dans la première
partie, je trouve que le livre d’Agnès Desarthe (Comment j’ai appris à lire) est intéressant, cette exploration de
son incapacité à lire un livre… comment elle finit par la comprendre, comme
elle l’a dépassée, le rôle de l’écriture dans ce processus, et puis celui de la
traduction
→ il y a comme une insistance du thème « traduire » ces derniers
temps, des conversations, des lectures, comme si petit à petit je m’acheminais
vers l’idée de traduire, à mon tour, traduire de l’allemand bien sûr, même si
je me sens encore tellement incompétente dans cette langue.
Agnès Desarthe écrit :
« Pardes. Le verger, le jardin. Mais Pardes est aussi un sigle désignant une
façon de comprendre - et même de comprendre la signification du Pardes lui-même. Laissez tomber les
voyelles et observez : PRDS. Toutes ces lettres en bouquet constituent le Pardes. (Ou le paradis. Ou le paradeisos.) Mais prises une à une, chaque lettre contient
sa propre signification. [...] :
P. Pour p'shat.
R. Pour remez.
D. Pour drosh.
S. Pour sod.
[...]
P'shat est le sens évident : la
signification la plus immédiate.
Remez est le sens allusif ; le sous-entendu,
le sens inféré.
Drosh est le sens induit ; une
interprétation ; celui qui nécessite une recherche et que l'on doit extraire.
En un mot : une théorie.
Sod, ah, sod : ce dernier est le sens secret. » (129 et 130)
et elle ajoute :
« La traduction a pour mérite – ce n'est pas le seul- de remettre le texte
en mouvement, de le désacraliser, de lui appliquer une pluralité qui me sauve,
moi, lectrice, de l'annexion autoritaire par une voix gravée une fois pour
toutes sur les pages. [...] l’écrit, dont l'origine est toujours lointaine,
vaporeuse – je rappelle que dans ma représentation personnelle de l'acte
d'écrire, l'abandon, la déception, le renoncement, l'anonymat président [...]
l’écrit donc s’échappe, se transforme : très souvent, lors de mes rencontres
avec des lecteurs, je me fais que mesurer l'écart qui sépare ce que je crois
avoir écrit de ce qu'ils affirment avoir lu. (163)
→ ce qu'elle dit ici renvoie à ce que je crois commencer à comprendre de
Derrida sur l'écriture.
« Toute lecture appliquée permet d'accéder au contenu ésotérique, à
l'impensé de l'écriture. » (169)
Du
plagiat (Peter Sloterdijk)
Important article de
Peter Sloterdijk dans Le Monde sur le
plagiat, je relève cela :
« Lire signifie par conséquent éveiller à la vie des structures d'appel
inhérentes au texte et s'adonner au jeu de l'interpellation, de l'interprétation
anticipée, de la tromperie, du refus et de la récupération. Tout texte élaboré
constitue une entité composée de signes guidant la réception, que le lecteur
met en scène de manière à la fois volontaire et involontaire, pour autant qu'il
lit réellement. »
→ Cela me renvoie et à Derrida et dans une moindre mesure à Desarthe
Lieux
inquiétants du texte (Paul de Man)
Vers la fin du livre de Marc Goldschmit sur Derrida,
un chapitre sur les rapports de Derrida avec Paul de Man, grand connaisseur de
Rousseau et cette idée qu'un texte, ici en particulier celui de Rousseau, n'est
pas forcément homogène et qu'il peut contenir de nombreuses ambivalences. Paul
de Man parle des « lieux inquiétants du texte » (208)
→ j’aime beaucoup cette idée de lieux
inquiétants du texte et j’aimerais m’efforcer de mieux les percevoir et les
inclure dans ma lecture.
Une
textualité conflictuelle (Rousseau)
Derrida, comme Paul de Man, découvrent comment les
ambivalences produisent le texte de Rousseau, révélant alors une textualité hétérogène, stratifié,
conflictuelle.
« Le texte de Rousseau sur la parole et l'écriture n'a rien de
psychologique, il est plutôt ontologique : “cette position ontologique à la
fois constituante et constituée par une certaine conception du langage, qui
favorise le langage oral ou la voix contre le langage écrit (écriture) en termes
de présence et de distance : la présence immédiate du moi à sa propre voix,
opposée à la distance réfléchissante qui sépare ce moi du mot écrit. Rousseau
est comme un maillon dans une chaîne qui boucle l'ère historique de la
métaphysique occidentale” » (les citations sont tellement imbriquées que
je peine à les référencer correctement ! in Marc Goldschmit, Jacques Derrida, une introduction, p.209).
Derrida montre en effet que la dévaluation de l'écriture au nom de la présence
pleine de la signification – ainsi que l'oubli ou le mépris philosophique de la
lettre – n'est ni anecdotique ni accidentelle, elle constitue au contraire le
présupposé métaphysiques le plus constant. (217) « Dans ce sort qui est
échu à l'écriture, la parole est toujours
pensée à partir de la vie et de la présence à soi, alors que l'écriture
est associée à la mort comme à la répétition.
« La vie est texte, c'est-à-dire délai et non immédiateté, elle se répète
en se différenciant de soi qui n'est ni une ni identique à elle-même. Elle est
traces et non pas présence pleine,
autrement dit elle est l'apparition disparaissante des êtres. » (220)
Claude
Simon, Proust et le poisson de Balbec
Puis Claude Simon, Quatre
conférences. La première à rapport à Proust. Elle s'appelle le poisson
cathédrale. Elle s'ouvre par une belle évocation de Proust à table à Balbec
avec sa grand-mère.
→ ici pointé notamment ce petit décalage intérieur par rapport à la réalité
brute, par lequel nous nous inventons un paysage, un cadre autres. Pour lutter
contre l'ennui ou la déception. Ce que fit Proust dans la salle à manger du
Grand Hôtel, après la déception causée par Balbec et son église qui n’était en
rien battue par les flots, éloignée de plusieurs kilomètres de la mer qu’elle
est !
Du
noir (Nicolas Pesques)
J’aborde enfin la lecture trop différée du dernier
livre de Nicolas Pesquès, La Face nord de
Juliau, onze et douze.
« Le noir gagne et enclenche » (9)
Ici évident rapprochement avec l’écrivain fantôme qui rôde dans ce flotoir (je rappelle que je suis engagée, et le mot est choisi à dessein,
dans la lecture d’un livre inédit, une lecture très forte mais dont je ne suis
pas censée faire état publiquement à la demande de l’auteur…). Mais selon le
principe même qui fait avancer ce flotoir,
les lectures pratiquées simultanément ne cessent de se répondre, de s’épauler,
de dialoguer. Sauf qu’ici, pour la partie publique du Flotoir, un des acteurs est invisible.
Du
noir encore (Pesquès)
« La nuit du noir surimprime la présence »
(11)
→ Aurait-on quitté le jaune très particulier des livres précédents, un jaune
qui selon moi a viré sous l’effet de l'écriture de Pesquès, un jaune qui s'est
en quelque sorte soufré, que l'écriture a soufré, que l’écriture et sa lente
tombée dans la conscience du lecteur a soufré ?
« Noir est une couleur aussi nombreuse que les autres » (13)
Le
visage venu des grands fonds (Pesquès, Proust)
« Toucher au visage venu des grands fonds »
écrit Pesquès. (14) Que je lis alors que je viens de sortir de la table de
Balbec, à l'instant, dans le livre de Claude Simon évoquant la métamorphose que
Proust fait subir au poisson servi : « Quelque vaste poisson, monstre
marin qui, au contraire des couteaux et des fourchettes, était contemporain des
époques primitives où la vie commençait à affluer dans les Océans » (Quatre conférences, p. 11)
→ Effroi et fascination de même nature.
La
nuit du texte (Pesquès)
« Noir n'écorche pas, la douleur s'y sent bien »
(15)
→autre réminiscence, ce texte de Pascal Quignard où il évoque ses terreurs
enfantines et le fait que seule la venue du soir pouvait l’apaiser, ce noir qui
lui permettait de disparaître en quelque sorte.
« La nuit est la premier moelle autour de quoi//écrire à jamais se
retourne » (19)
→ la nuit du texte, la nuit du livre fermé, la nuit de la lecture, la nuit du chasseur de sens. Et le rôle
joué par les inviteurs et les inviteuses : « Les inviteuses/Lou, Milena,
Emily. » (23)
Rédigé par Florence Trocmé le 08 octobre 2013 à 16h44 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 01 octobre 2013 à 11h16 dans photomontages | Lien permanent
Orgue
Récital de Kalevi Kivienemi à Saint
Sulpice, ce dimanche 29 septembre 2013, à 16 heures. J’ai trouvé ce concert
très quelconque. Et finalement les deux seules pièces convaincantes, pour moi,
étaient les pièces d’organistes patentés, Dupré et Widor. Comme souvent, rejet
de ma part pour les transcriptions d’œuvres pour piano à l’orgue, ici du Liszt.
Pas passionnée non plus par la création mondiale de Three Adagios de Aulis Sallinen, ni par les pièces de Sibelius. À
mon sens, abus par l’organiste de la pédale d’expression (mais je peux me
tromper, ne suis pas spécialiste du tout !) Sommes partis après la toccata
de Widor, toujours aussi enthousiasmante et avant une seconde transcription de
Liszt et une improvisation.
Du trou de mémoire (Bernard Noël)
Et comme bien souvent, attention
portée aux questions sur la mémoire. Cela faisait un moment que je cherchais le
nom de l'ancien correspondant en Italie de France2. D'autant plus que le style
de l'actuel correspondant, Renaud Bernard, me fait souvent penser à la faconde
de l'ancien correspondant. Je le cherchais encore tout récemment et j’étais sur
le point de me résoudre à me servir de Google, lorsque soudain, j'ai constaté que
le nom était là, à disposition -Maurice Olivari- parfaitement formé, irréfutable,
avec une forme de présence surprenante. Venu d'où, sorti d'où, alors que je ne
l'attendais plus. Parce que je ne l'attendais plus ? [Mais faisant une petite
recherche pour confirmer l’orthographe du nom du journaliste, je constate que c’est
pour TF1 qu’il travaillait !).
Le nom sur le bout de la langue, le trou béant si bien exploré par Bernard
Noël, dans Le Syndrome de Gramsci ! :
« j’appelle “syndrome de Gramsci” la première manifestation d’un cancer de
la langue généralement dissimulé sous la dénomination de “trou de mémoire”
[...] C’est une plaie dévorante, une plaie dans laquelle tout le langage peu à
peu se précipite, une plaie blanche, qui absorbe toute la substance que,
d’ordinaire, la langue transforme et réhabilite sans arrêt. » (Bernard
Noël, Le Syndrome de Gramsci, P.O.L.
1994, p. 23)
De l'intention photographique
Lu un intéressant article sur ce site. Consacré à l'intention
photographique. En fait l'article ne m'a pas tellement convaincue dans son
analyse des différents points de l'intention photographique, mais en revanche,
il me fait prendre conscience de la nécessité de cette intentionnalité.
Qu'ai-je vu, quel ressenti, comment transmettre ce ressenti. Et je retiens ce
schéma : Je vois > je comprends
> je ressens > je cadre et je déclenche.
→ pour moi trop souvent, il n’y a pas de vraie réflexion avant le
déclenchement. Savoir ce que l’on voudrait dire avec la photo que l’on est sur
le point de prendre, savoir pourquoi on a envie de la prendre pourrait contribuer
à améliorer la prise de vue. Sortir du jeu de roulette pour aller vers une
démarche un peu plus pensée.
Derrida, une controverse
Toujours dans le petit livre d’introduction à Derrida de Goldschmit, un
intéressant chapitre sur la controverse qui a opposé ce dernier à J.R. Searle,
(« un des représentants les plus connus de la théorie anglo-américaine des
actes de langage », speech act,
à ne pas confondre avec Harold Searles, le psychanalyste auteur de L’Effort pour rendre l’autre fou.)
Itérabilité (Derrida)
Je relève : « Ce à quoi
la pensée de Derrida fait droit : l'itérabilité ou la répétition qui altèrent, comme
condition de possibilité de toute écriture. »(177)
→ et faisant une recherche sur ce terme d’itérabilité, je tombe de nouveau sur
le formidable Derridex et sur cette proposition :
« L'itérabilité, qui déplace et
déjoue les limites oppositionnelles, est en rapport essentiel avec la force de
déconstruction »
Proposition qui est glosée ainsi par Pierre Dalayin : « Dès qu'il y a
citation, dès qu'elle est déchiffrée par un autre, l'expression est altérée,
travaillée par une modification. On s'écarte de l'intention initiale, on
transgresse la loi ou le code qu'on répète. La logique classique de la
classification, de l'opposition et de la répétition du même ne peut jamais
empêcher ni même limiter les pouvoirs de la greffe, elle ne peut jamais exclure
qu'un parasite vienne la brouiller. Cette structure d'itérabilité n'est
dépendante d'aucune logique, elle ne laisse intacte aucune opposition, elle
contamine toute convention. »
→ ces questions me semblent importantes pour le flotoir, qui cite tellement, dont la fonction même serait de citer
mais qui aussi s’approprie et certainement détourne, en répétant. Qui ne cesse
de modifier l’original.
L’écriture de Derrida
Ce qui est passionnant à observer,
c'est la façon dont Derrida use de tous les recours possibles de la langue pour
épouser au plus près, au plus juste la complexité et la subtilité de sa pensée.
Dans une de ses réponses à Searle, Derrida recourt à l'anglais, fait un jeu de
mots sur le nom de son opposant et enfin emploie ce beau mot d'obvie qui a quelque chose d'un peu
désuet même si Roland Barthes l'a utilisé dans son titre L'obvie et l'obtus.
Obvie, évident, qui semble aller de
soi.
De la violence dans la discussion
(Derrida)
«Il faut reconnaître la violence politique ou autre, telle qu'elle est à
l'œuvre dans les discussions académiques ou intellectuelles en général. Et si,
comme je le crois, la violence reste en fait à très peu près irréductible, son
analyse et la prise en compte la plus raffinée de ses conditions seront les
gestes les moins violents, peut-être des gestes non-violents, en tout cas ce
qui contribueront le mieux à la transformation des règles juridico-politique:
Dans l'université, et hors de l'université. ». Citation de Derrida dans le
livre de Goldschmit, page 184 ; la question de la violence dans la
discussion est extrêmement importante, je l'ai éprouvée très souvent. Et bien
sûr j’ai sans doute aussi souvent été à l'origine d’une telle violence, même à
mon insu. Le pouvoir intellectuel, la mainmise sur autrui par la discussion
peuvent être, sont, constitutivement, violents. Ils ne cherchent pas à entendre
l’autre point de vue, ils cherchent à le mettre en pièces, à le ridiculiser, à
le nier, à la déprécier. A le détruire, soit par mépris, soit par ce qu’il
dérange.
Et comment ne pas souscrire pleinement à cela : « la déconstruction et
donc, de part en part, aimantée par la responsabilité à l'égard d'une “éthique
de la discussion” ; quels que soient les lieux où elle travaille, elle agit
toujours dans le sens d'une plus grande politesse et de la moindre violence.[...]
La déconstruction travaille à transformer la violence de la discussion en
jouant et en misant sur l'analyse et sur la pensée, plutôt que sur la
polémique. » (M. Goldschmit, Jacques
Derrida, une introduction, p. 184)
Derrida, toujours
Dans la même veine encore :
« L'incompréhension est peut-être le risque structurel de la
déconstruction, si celle-ci crève le tympan de l'oreille philosophique. » (187).
Autre citation qui ne peut que faire penser à tout contexte de discussion
politique et de pouvoir quel que soit ce pouvoir : « c'est au nom du
dialogue et du consensus que les conditions de possibilité de l'altérité dans
le discours et la pensée ne sont pas ouvertes, que l'espace pour l'altérité est
fermé, et que la possibilité d'une autre politique et d'une politique de
l'autre est interdite. » (194)
→ tellement souvent constaté que la nécessité du dire (ex. nous chercherons
systématiquement le dialogue) cache presque toujours l’impossibilité du faire.
Lire (Agnès Desarthe)
Je lis avec plaisir le livre d’Agnès
Desarthe, Comment j’ai appris à lire.
Et je réalise que j’ai besoin parfois de lectures un peu moins denses que mes
lectures habituelles ! Très belle formule à propos de ce que, mine de rien,
on imposait aux jeunes esprits en formation : « la terreur masquée par
l'assertivité »
→ oui on assénait des vérités, des dogmes. Sans ouvrir aucune possibilité, sans
proposer une invite salutaire à en douter. Cela avait quelque chose de
terrifiant en effet et je me souviens avoir éprouvé très fortement dans mes
années de formation un certain nombre de blocages nés d’une forme de terrorisme
intellectuel qui sévissait à l’époque (en musique par exemple, mais aussi en
littérature. Il fallait être boulézien ou telquelien et en dehors, point de salut.
Un Auxeméry, un Yves di Manno expriment très bien la difficulté à trouver leur
voie d’écrivain en ces temps-là, à trouver quelque chose qui sauve de ces
emprises-là (pour eux deux, ce fut la poésie américaine).
Et puis que j'aime cela aussi, si drôle : « j'ai un problème avec
l'histoire, j'ai toujours l'impression d'avoir manqué le début. » (88)
→ Moi aussi j'ai un problème avec l'histoire, mais d’une autre nature : c'est que
tout me semble faux non pas parce que les historiens mentent mais parce que l'Histoire
me semble totalement amputée de la vie telle qu'elle était alors vécue. Je ne
connais pas les sons ni les odeurs de l'époque par exemple. C'est aussi
dévitalisé que la guerre à la télévision.
Rédigé par Florence Trocmé le 01 octobre 2013 à 11h10 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 29 septembre 2013 à 11h19 dans photomontages | Lien permanent
Un langage sensible
au devenir
Dans le magazine Philosophie, n°72
de septembre 2013, un intéressant entretien avec Françoise Dastur, « une
grande figure de la phénoménologie française ».
« Le temps est insaisissable et le langage même est une manière de
pétrifier ce qui ne cesse de nous échapper. Aussi faut-il partir en quête d'un
autre langage, sensible au devenir »
Françoise Dastur p 73
→ de plus en plus sensible à cette nature du langage, d’immobiliser, de
dévitaliser aussi, de pétrifier donc ce qui advient, en premier lieu parce
qu’il n’en peut extraire qu’une infime mesure. Mais sans désespoir quant à la
possibilité d’en dire quelque chose en raison de cette quête, en effet, d’un
autre langage, d’un autre agencement du langage susceptible de le rendre
« sensible au devenir ». Nicolas Pesquès dans son entretien avec
Alain Veinstein à propos de Juliau 8, 9,
10, ne dit pas autre chose.
Lire (Françoise Dastur)
« Lire c'est redonner vie à une parole morte, toujours de façon très
personnelle. » Ibid p. 74
→ ici aussi profond accord, accord de plus en plus évident même avec cette idée
du rôle très actif, essentiel du lecteur. Et cela quel que soit le niveau de la
lecture…Ne dit-on pas par exemple d’un Pascal Quignard en quête de textes
oubliés de l’époque romaine, qu’il ressuscite
des livres, des auteurs ?
Du flotoir, avec Fred Griot
« le but du journal [flotoir], du carnet de notes, si je lui en
sais un, n’est pas en soi d’accumuler un savoir, une quantité, même de mots,
mais des éléments, des capacités de compréhension.
éléments : fait de mots, oui, évidemment, par eux, avec eux, mais ne se
grisant pas d’eux-mêmes.
capacités de compréhension : et donc de voir, d’admettre, d’accepter,
parfois de refuser.
tenter de « perce-voir » : comment l’on vit, comment ça se
déroule, comment ça roule, coule…
tenir cette vigilance-là, mener cela continûment, c’est un fil ténu à ne pas
casser. » Fred Griot, Refonder.
[...]
« le fait du passage…
nos petites traces comme marques de cette grande affaire qu'est le temps...
(ibid.) »
De l’appartenance (Derrida)
Excellent dossier de Frédéric Neyrat dans le magazine Philosophie à propos de Jacques Derrida. Je relève cette citation
de Derrida : « chaque fois qu'une identité s'annonce, chaque fois qu'une
appartenance me circonscrit, si je puis dire, quelqu'un quelque chose crie :
attention, le piège, tu es pris. Dégage, dégage toi ». (81)
Déconstruire, c’est… (Derrida)
« déconstruire c'est 1.
Montrer que derrière les oppositions conceptuelles règne leur imbrication. 2.
Renverser la hiérarchie. 3. Rendre possible l'événement. Valoriser
l'étranger, le féminin, le dehors, l'écrit, etc. C'est valoriser ce qui est
autre, hétérogène, incalculable, échappant à tout ordre fixe » 82
→ Ce qui compte c'est d'éviter la prise en glace, c'est de sans cesse délier ce
que l'habitude, la tradition, la paresse ont lié, souvent de manière
inextricable.
« La déconstruction n'est ni un nihilisme ni un relativisme : elle ne
montre pas que tout est artificiel et que tout se vaut, mais ouvre nos réalités
à ce qui les excède. » (82)
Du doute (Catherine Weinzaepflen)
« Me méfie de tout ce qui a valeur conclusive. Je pense et écris à
partir du doute. Sinon comment continuer ? » (entretien
avec Liliane Giraudon pour Poezibao)
Derrida et le Derridex
« L'écriture n'est donc pas le moyen de communication d'un message
signifié et identique à lui-même, mais elle se communique en altérant chaque
fois sa signification, à chacune de ses répétitions dans un contexte différent. »
(in Marc Goldschmit, Jacques Derrida, une
introduction, 173)
→ Et aussi en fonction du terrain où elle tombe autrement dit ce qui revient à
poser la question du lecteur.
Je voudrais évoquer ici ma discussion avec l'auteur de cette très excitante
entreprise qui porte le nom de Derridex.
Je m’étais interrogée sur le bien-fondé d’émettre à partir d’un texte, en
l’occurrence ici les livres de Derrida, des sortes de formulations qui ne sont
pas des citations, mais qui extraient le sens d’un passage du livre. Je me
rappelle d’ailleurs que dans ses Carnets
de notes Bergounioux parle souvent de la nécessité d’extraire ses lectures !
L’auteur du Derridex, Pierre Delain,
dit Delayin, m’écrit en effet :
« Je suis particulièrement sensible à la remarque que vous avez faite dans
votre billet
: "Établir de courtes formulations. Mais sont-elles totalement
respectueuses de l'idée du texte. Si on le fait pour son usage propre ce n'est
pas un problème. Cela peut le devenir si on partage cette lecture."
C'est une question que je me suis posé moi-même dès le départ (car certaines
personnes pourraient prendre le commentaire ou la proposition pour le texte
lui-même). Mais finalement, en quoi cela diffère-t-il de n'importe quelle autre
présentation ou analyse ou commentaire d'un texte (par exemple celles que vous
faites vous-même dans vos pages, ou celles que fait Marc Goldschmit dans son
livre)? Si j'analysais le texte sous la forme classique du livre, ou la forme
répandue du blog, vous n'y verriez aucun inconvénient. Mais en choisissant
d'écrire d'une façon qui transgresse un peu les normes de l'écriture linéaire,
je fais apparaître de façon visible toute l'ambiguïté de la notion d'auteur. Il
me semble que c'est précisément l'effet de la dissémination de l'écriture, de
son énergie aphoristique dont il est question dans la proposition que vous avez
choisie.
Et un peu plus tard, autre précision de sa part, fort intéressante, sur la
démarche :
« Pour revenir à votre argument initial (peut-être cette façon de
fabriquer des propositions est-elle valable en privé, mais faut-il vraiment la
rendre publique?), il se trouve qu'au départ, cette idée m'est venue à propos
de Lacan et non pas de Derrida. Comme j'avais du mal à déchiffrer ses textes,
je me suis mis à fabriquer ces propositions et à les écrire sur des cahiers
(donc purement privés!). Ils m'ont été bien utiles, mais au bout d'un certain
temps je ne les ai plus consultés, et ils sont devenus illisibles (même pour
moi). Donc quand j'ai commencé à m'intéresser à Derrida, je me suis dit qu'en
rendant public ce travail, je serais peut-être forcé de le faire beaucoup plus
sérieusement et méthodiquement, et qu'il me serait plus utile à moi-même.
Ensuite, j'ai été pris dans une sorte de défi, et c'est devenu de plus en plus
gros et tentaculaire. Ça prend beaucoup de temps, mais je crois que ça en vaut
vraiment la peine (en tous cas pour moi) - et puis, il faut bien dire qu'il y a
beaucoup de visiteurs, c'est même surprenant. Donc, c'est aussi quelque chose
comme un don pour les autres.
→ même si ce que nous produisons l’un et l’autre n’a rien à voir, je suis
sensible à la démarche qui me rappelle un peu celle de Poezibao, partir d’une exploration privée, du déchiffrement d’un
univers, pour moi la poésie contemporaine, pour lui l’œuvre de Derrida et la
rendre plus rigoureuse en la menant publiquement !
Et pour compliquer un peu (délicieusement !) les choses, voici un autre
énoncé relevé, non pas dans le site Derridex, mais dans le livre de Marc
Goldschmit sur Derrida, lequel me pose aussi souvent le problème de la
citation, du Goldschmit ou du Derrida ???!!!
Sylvie Germain
Bel entretien avec Alain Veinstein, dans le cadre de l’émission du Jour au
lendemain, du 24
septembre 2013 ;
« J’écris en écrivant » dit-elle et lui « le personnage a l’autorité du songe
», après qu’ils ont évoqué le songe de Constantin (Piero della Francesca) et
qu’elle a établi la différence qu’elle fait entre songe et rêve….
Rédigé par Florence Trocmé le 29 septembre 2013 à 11h17 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent