Rédigé par Florence Trocmé le 24 septembre 2013 à 11h26 dans photomontages | Lien permanent
Le syndrome de Blow Up
Je pense à ce foisonnement, à ce fourmillement de réalité sur les berges de
Seine récemment et aussi en chacune de mes photos. Photos comme entrée dans une
forme de réalité, comme constat de l'indigence de la perception consciente, en
découvrant le monde si riche de ce qui s'est inscrit à un instant t au 500ème de seconde sur le capteur de
l'appareil. On pourrait appeler cela le syndrome de Blow up.
Anthologie du vert
Tentée par l’idée de construire une anthologie du vert. Elle me vient en
lisant America Solitudes de James
Sacré.
« L'ensemble du paysage tient bon/dans la continuité et variations de ces
verts. » (p 85)
ou encore
« Un arbre entièrement mort dans les gris cendre de son écorce/A l'air
d'être un geste qui médite au bord de tout ce vert,/ Mais de façon plus
gravement silencieuse/Que ne le fait mon poème. (85)
Écriture du voyage (James Sacré)
Souvent du mal avec ces écritures. Pas chez Sacré, mais qui semble avoir
vraiment parcouru longuement, largement le territoire américain (il a même vécu
là-bas, je crois)
Belle question sur le travail du livre : « va savoir /Ce qu'un poème
arrange en trains de mots /A travers du temps et ces espaces parcourus! »
« On a vu un peu, mais qu'est-ce qu'on a su ? (92)
→ Vrai du voyage comme de la vie !!!!
Le nom des arbres (James Sacré)
Passage qui me renvoie à ce que je ressens toujours comme une forme d’infirmité :
ne pas savoir nommer les arbres, les plantes, les fleurs que je croise. Leur
donner uniquement ce pauvre nom générique (et je ne parle même pas de la
privation de la splendeur des noms latins !) :
« J’aime bien connaître le nom des arbres qui sont là, je regarde un orme
(a Chinese elm tree m’a dit
quelqu’un) [...] Le nom des arbres plus que celui des personnes / Qui donnent
le leur à tant de rues dans les villes de partout, autant qu’à de beaux
endroits dans les campagnes. / Les arbres se contentent / D’un seul nom pour
une même espèce, donnant sans même y penser / Ce qu’ils ont de particulier à ce
nom commun. » (America Solitudes,
p. 95)
→ cela rejoint aussi ma longue réflexion sur l’anonymat dans toute son
ambivalence : rejet violent de l’anonymat qui permet de vitupérer lâchement
sur tant de sites Internet (les commentaires chez Pierre Assouline ou sur le
site du Monde sont à cet égard tristement exemplaires) mais aussi conviction
qu’une forme d’anonymat, en politique par exemple, pourrait déjouer les visées
personnelles (le lien entre le nom dit propre et l’égo).
Retour aux arbres, toujours avec James Sacré
« Les arbres reprenant
Le respir à peine visible de leur vert » (105)
→ très belle notion, déjà faite mienne, du respir de l’arbre, le respir du vert
incluant donc toutes les métamorphoses dues à la lumière…
James Sacré en Amérique
Je continue à avancer dans James Sacré. Toujours ce va et vient entre ce
qu'il observe et note souvent magnifiquement (même si je suis souvent gênée par
ces tournures populaires qui font comme des grumeaux dans la pâte du livre) et
l'écriture du poème.
« C'est peut-être à cause du temps gris
Que vient ce sentiment d´être à la fois proche et seulement passant
Par le travers d'un silence qui sait
Que l'éternité s'en fout
D'être une éternité. » (132)
→ et je note sa belle remarque sur les jeux de l’ombre et de la lumière, qui
forment un « jeu de coulisses mobiles » (153). Très juste
représentation d’un phénomène qui m’a frappée cet été, que de voir l’ombre puis
la lumière débouler comme une véritable avalanche sur une colline, par le
simple jeu du soleil et des nuages…
De la technique (Derrida)
Dans le livre sur Derrida (Marc Goldschmit, Jacques Derrida, une introduction), très passionnante analyse du
rapport entre les cultures et les moyens de communication et la technique d’une
époque donnée, notamment à travers la question du téléphone chez James Joyce : « L'histoire
de la pensée, et de la pensée de l'être, est donc inséparable d'un état et
d'une époque des communications et des techniques ; c'est pourquoi la pensée de
Joyce est bouleversée par le téléphone. »(129)
« Une révolution technique empirique est alors toujours en retard sur la
révolution technique littéraire qui lui correspond ; elle se précède toujours
déjà elle-même et s'inscrit dans la littérature puisque la littérature ne se
limite ni à la page ni au livre et qu'il n'y a pas de hors texte. » (130)
Le temps déréglé (Derrida)
« La technique est ce qui met l'avant et l'après hors de leurs gonds.
Penser son temps c'est aussi penser la technique, et il s'agit alors de penser
le dérèglement de la chronologie par la technique ». (Marc Goldschmit, Jacques Derrida, une introduction, p.136)
→ Il suffit à cet égard de penser à la question de l'enregistrement, de la
reproductibilité des émissions, des podcasts etc. etc.
Car en effet « la technique est ce qui dérègle les valeurs de l'espace et
du temps. Ce dérèglement du temps par la technique, qui fait passer l'avenir
avant le passé et le passé après l'avenir fait justement apparaître ce que Derrida
appelle spectre. Les “spectres” ou “fantômes” apparaissent dès qu'il y a
inscription ou enregistrement technique : “comme nous savons que, une fois
prise, une fois captée, telle image pourra être reproduite en notre absence,
comme nous le savons déjà, nous sommes déjà hantés par cet avenir qui porte
notre mort. Notre disparition est déjà là.” » (136)
La trace (Derrida)
Et on retrouve la trace : « comme la possibilité la plus générale de la
trace consiste à pouvoir être reproduite en l'absence de ce qui l'a produite,
la reproductibilité technique est constitutive de la trace, et il faut penser
la trace comme revenant » (137).
Belle remarque aussi sur la photographie « lorsque l'on regarde une
photographie comme le fait Derrida, on aperçoit que l'image me survivra, et
qu'elle a d'ailleurs commencé à le faire dès qu'elle est “prise.” Celui que je
peux voir sur la photographie c'est moi, mais ce n'est déjà plus moi, c'est
déjà un autre, c'est moi tel que je pourrais être vu après ma mort, puisque
cette image de moi commence à me survivre dès qu'elle existe » (137)
→ faire l’expérience de regarder des photos de soi dans cet état d’esprit,
d’imaginer quelqu’un du futur la regardant peut-être, ne sachant même pas notre
nom, comme cela nous arrive avec tant de photos d’ancêtres… le visage survivra
peut-être au nom, visages anonymes, yeux grand ouverts sur leur disparition.
De l’enregistrement
Il me faudra réfléchir sur ces idées, à partir de la question de
l'enregistrement sonore, de cette trace ce que j'ai toujours voulu garder des
émissions de France Culture ou de France Musique (bricolages insensés pour
parvenir à enregistrer en mon absence, à l’époque où il n’y avait ni
rediffusion ni podcasts, ce qui fait que ce qui n’avait pu être capté en direct
était irrémédiablement perdu). Cela m'apparaît comme assez central, dans ma
façon d'être, de connaître, d'apprendre.
« Toute présence vivante est précédée et déconstruite par cette revenance
pré-posthume du scripturaire, du sonore, du photographique, et du
filmographique. » (138)
Suit une allusion à Ghostdance film
sur Derrida dont j'ai entendu parler pour la première fois aujourd'hui même,
dans un tout autre contexte.
De ces notes
Et il va advenir cette chose étrange, si j'y parviens, que certaines de mes
notes publiques du flotoir auront un référent
fantôme (en ce sens qu’elles auront été induites par un texte, un livre, un
auteur que je ne peux nommer publiquement). Puisque si X a accepté de dialoguer
avec moi sur son livre, il m'a demandé
qu'il n'en soit fait aucun état dans le flotoir
public. Il y a donc un "journal de lecture" en cours, totalement occulté, mais
qui ne peut qu’imprimer sa marque à l’entour, sur les notes voisines du flotoir.
Résistance à Derrida
« La déconstruction ne peut donc être confondue avec une pensée nihiliste
puisqu’elle travaille à libérer de nouvelles possibilités de pensée. La
multiplicité des concepts que Derrida thématise, investit, et découvre est
telle qu’on doit en effet reconnaître que son travail est aux antipodes de tout
nihilisme et de toute piété. C’est d’ailleurs cette nouveauté et cette création
de concepts qui inquiètent le plus : que faire et comme lire, comme
tolérer en philosophie une pensée qui parle d’autre chose et qui en parle
autrement, qui parle de parjure et de
serment, de promesse , de don et de contre-don, d’écriture, de grammatologie,
de dissémination, de différance, de destinerrance, de clandestination,
de cartes postales, de facteurs de la vérité, d’envois, de spectres, d’hantologie,
de tympan, de grammophone, de ouï-rire,
de Schibboleth, de dates, de parages, de rives, de mono-linguisme
de l’autre, de voix, de signatures, de traces, de cendres, de crypte, de secret, de mal d’archive,
de circonfessions, de glas, de fleurs, de cannibalisme,
de mondialatinisation, etc. Comment,
en effet, les institutions de la philosophie pourraient-elles tolérer cela
qu’elles ne peuvent entendre et qui les déconstruit ? (154)
Les langues en Inde
Article dans le Monde, daté 7 septembre 2013, sur les langues en Inde.
extraits :
« Sur les 850 langues identifiées dans le pays – 300 n'avaient jamais été
documentées –, près de 200 sont menacées de disparition car parlées par moins
de 10 000 locuteurs. »
Un recensement titanesque a été mené. « Les langues retenues devaient
comporter une grammaire et un vocabulaire uniques. Des instituteurs, des
paysans, des universitaires ont ainsi retranscrit des milliers de légendes, de
chansons, sans oublier les mots employés pour désigner les couleurs. "Ces
mots sont généralement les derniers à disparaître quand une langue est proche
de l'extinction", justifie Ganesh Devy », responsable de cette
initiative.
« Que nous apprend l'évolution du langage sur les transformations de la
société indienne ? "L'appauvrissement du vocabulaire employé pour
décrire la végétation ou encore la faune traduit la rupture des liens
écologiques entre les habitants et leur environnement", estime Ganesh
Devy. »
Du commentaire de texte
« L'idée du livre, qui renvoie à une totalité signifiante, est
profondément étrangère à l'énergie aphoristique et destructrice de l'écriture »
→ Ces propos sont un commentaire du derridex, issu de La Grammatologie de Derrida. Non pas une
citation mais une sorte de condensation de la pensée.
Je suis intéressée par cette manière de travailler à partir d'un texte. Établir
de courtes formulations. Mais sont-elles totalement respectueuses de l'idée du
texte. Si on le fait pour son usage propre ce n'est pas un problème
Cela peut le devenir si on partage cette lecture.
→ Cela dit, je trouve cette pensée très forte, l’antinomie entre le livre,
clos, achevé, arrêté forcément à un moment donné du processus et l’écriture. J’ai
dit à Matthieu Gosztola dans l’entretien
pour la Cause Littéraire, que j’étais
plus intéressée par ce qui est en cours, en formation, dans la création que
parce ce qui est achevé, le produit fini en quelque sorte. La chaîne de
montage, l’usine m’intéressent plus que le supermarché !
Rédigé par Florence Trocmé le 24 septembre 2013 à 11h24 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 03 septembre 2013 à 10h38 dans photomontages | Lien permanent
Proust
Passionnée par les cours au
Collège de France d’Antoine Compagnon. En ce moment la série Proust, Mémoire
de la littérature. Je découvre l’univers des cahiers de Proust, que je ne connaissais
pas même si j’avais bien entendu parler des paperolles…. Antoine Compagnon
donne au début du deuxième cours une description saisissante de Proust,
travaillant dans son lit, au milieu d’une muraille de cahiers et carnets, ses
cahiers et carnets de brouillon dans lesquels des années durant il a écrit des
notes, des ébauches, des fragments de son immense roman. Toujours pour moi
cette fascination du cahier, du carnet (Valéry)…
Je relève cela : « L'ensemble des documents conservés à la
Bibliothèque nationale de France, à Paris, rue de Richelieu, comprend
essentiellement 75 Cahiers de brouillon et 20 Cahiers d'un manuscrit pour la
partie du roman qui va de Sodome et Gomorrhe au Temps retrouvé. Mais
la classification officielle est largement erronée, car elle confond brouillons
et manuscrits » et cela : « De la même manière, le classement
thématique ou narratif, qui fait correspondre chaque cahier de brouillon à une
section précise du roman achevé en 1927 à titre posthume, devrait être remplacé
par un autre, stratigraphique, qui restituerait les différentes étapes
successives de la rédaction de l'œuvre, en 1909, en 1911, en 1914 et à partir
de la Grande Guerre. Un fragment de brouillon correspond à un état du chantier,
bien plus qu'à un segment du récit. On aurait ainsi plusieurs couches se
recoupant parfois, ou plutôt une série de cercles concentriques, avec des
transversales, mais tous à partir du Contre Sainte-Beuve. L'analyse
interne aussi bien que matérielle des cahiers, celle des quelques séries
numérotées par Proust et l'étude comparée de la biographie, de la
correspondance et des documents manuscrits pourraient y aider. » (Bernard
Brun, ici), car bien évidemment ce qui me parle ici, c’est la manière, la
méthode, le côté stratigraphique, l’accumulation de couches successives…. Et la
manière proliférante dont s’est sans doute construite la Recherche, mais
cela je pense qu’Antoine Compagnon va l’aborder plus avant dans les cours
suivants. « la volonté de créer un réseau de correspondances internes est
née d'une intention de l'écrivain, bien sûr, mais surtout de sa façon de
rédiger dès le départ, à partir d'un noyau qui se développe dans tous les
sens. « (Bernard Brun, encore).
Et bien sûr aussi, je pense mutatis mutandis au flotoir, à cette
manière de bourgeonner sans fin sur quelques mêmes tiges, de développer
toujours les mêmes thèmes… de les reprendre, les compléter, les amender, les
faire varier, presqu’au sens musical du mot….
Antoine Compagnon
De plus en plus prégnante cette
idée que La Recherche c’est un peu comme la Bible pour certains, un
livre qu’on a toujours avec soi et qu’on ouvre au hasard, sûr d’y trouver
quelque chose qu’on n’a pas encore vu. Frappant à cet égard d’entendre Antoine
Compagnon montrer comment soudain il a « vu » telle allusion
baudelairienne non aperçue encore malgré sa fabuleuse connaissance de l’œuvre
et comme le paysage en a été changé pour lui.
J’aime la façon dont à l’intérieur de son cours, par des allusions et des
citations, mais aussi puisque c’est son sujet dans cette série, à l’intérieur
de l’œuvre de Proust, il met les œuvres en perspective, il opère des
rapprochements, il montre des sources possibles pour la réflexion.
Einstein & Mozart
J’ai eu l’occasion d’entendre de
manière fortuite et plus ou moins prolongée des extraits de La Grande
Traversée Einstein, une série d’été de France Culture. Ce que j’ai entendu
m’a passionnée, m’a paru très accessible malgré la difficulté des thèmes
abordés et j’ai podcasté toute la série.
Mais ici je veux noter surtout cela : Thibault Damour raconte qu’Einstein,
à qui on disait que sa notion d’espace-temps était extrêmement difficile à concevoir,
répliquait en évoquant Mozart. Ce dernier aurait écrit que « ce qu’il y a
de plus beau après la composition d’un morceau, ce n’est pas de l’entendre dans
le temps mais, comme le dit Mozart en inventant un néologisme allemand de le sur-entendre
d’un coup, en bloc, d’écouter ce morceau de musique du début à la fin sans le
passage du temps. »
→ Ce qui me renvoie, bien sûr, aux innombrables remarques de Celibidache,
relevées il y a quelques mois dans le flotoir, sur le fait qu’un
musicien, jouant la première note, devait comprendre qu’elle contenait toute la
pièce et avoir toute cette pièce en lui « sans le passage du temps »,
comme dit Thibault Damour.
Et dans ces émissions on rappelle souvent à quel point Einstein, qui jouait du
violon, était un fin musicien.
Sur-entendre
Faisant une recherche sur cette
notion mozartienne, je relève cet intéressant extrait d’un article de Bruno
Lussato à propos de certains critiques musicaux : « Pour eux la
musique s'appréhende de manière sensuelle, par le toucher (la pulpe sensuelle
des doigts), par le goût (la dégustation au propre comme au figuré), par
l'odorat (le parfum d'un accord), par l'ouïe (l'art de combiner les sons de
manière agréable à l'oreille) mais certainement pas par la vue qui dévoile
l'appréhension profonde de la structure des partitions, ce que Mozart appelait
"sur-entendre", et Beethoven "la musique par opposition au bruit
qu'elle fait". (ici)
A rapprocher donc une fois encore des propos de Celibidache. (voir ici par exemple)
Bruno Lussato dont je découvre qu’il était non seulement un sémanticien mais
aussi un grand musicologue, spécialiste du Ring de Wagner sur lequel il a
publié un livre de plus de 1000 pages chez Fayard…(bel entretien ici avec lui sur ConcertoNet en 2005 : )
Bruno Lussato
Frappée aussi de ce qui est dit
dans la notice Wikipédia de l’auteur : « L'Entretien, Apocalypsis
cum Figuris, grande œuvre de sa vie, en perpétuelle évolution, ce journal
de plusieurs tomes a été donné, puis continué pour la Bibliothèque nationale de
France où il est conservé au département des manuscrits anciens. Ces livres
sont conçus comme une sorte de livre d'heures ; il y regroupe tout ce qui peut
l'inspirer dans son travail ou dans ses passions : enluminures, musique
classique, calligraphie, montages photographiques, art moderne. Chaque livre se
découpe en séquences qui s'entremêlent et racontent une histoire différente. Il
y écrit par à-coups, et chaque tome est sur un thème particulier et sous une
forme différente. »
Je relève aussi cela sur le site de France Culture : « La variété des catégories,
reflète celle des centres d'intérêts de Bruno Lussato. En dépit de leur
hétérogénéité, on relève deux constantes : leur sujet est l'information sous
toutes ses formes, leur dynamique est celle du décodage. Une partition de
Beethoven, un film comme Rashomon, un manuscrit calligraphié, un conte
populaire et ses variantes, Guernica de Picasso, une émission sur le
végétalisme, l'organigramme d'une multinationale, les images des tortures en
Irak, les imprécations des terroristes, les discours électoraux, tous ces
bruits du monde, ont pour matière première des signes formalisés, organisés
selon des codes et des paradigmes plus ou moins explicites. Ce sont des cartes,
dont le territoire reste souvent secret. Il arrive qu'une carte soit immuable,
alors que le territoire a changé (C'est le cas des grands glissements de sens
et des changements des paradigmes) D'autres fois, au contraire, c'est la grille
de lecture qui subit des déformations et des influences occultes alors que le
territoire est stable. (Shakespeare et Molière ont exprimé des ressorts du
comportement humain qui sont toujours actifs) [...] Le décodage a pour but, non
seulement de mettre à nu les ressorts de la création mais aussi, la
signification souvent occulte, de ses déformations : mode, esprit du temps,
snobisme, politiquement correct ou désinformation.
L’Atelier contemporain
Grand plaisir à voir reparaître cette revue dirigée par François-Marie
Deyrolle. Un dossier « Pourquoi écrivez-vous sur l’art ». Comme
toujours contributions assez inégales, mais de très belles choses. Joël Bastard
évoque pour commencer sa manière de jouer à l’imprimeur quand il était tout
enfant et quelque chose que j’avais bien oublié mais que j’ai pratiqué aussi
les transferts d’images de magazine par trichloréthylène ! Comme lui, je
me rends compte que j’ai fait avec mes encres de Chine et mes poèmes des livres
d’artiste à exemplaire unique sans le savoir ! Bergounioux, ici bien
académique et ennuyeux… il l’a vraiment fait à sa table de peine, ce texte-là. Beaucoup aimé en revanche les textes
simples, mais profonds et surtout tellement respectueux de l’autre, l’artiste
avec qui ou à partir de qui on travail, de Ludovic Degroote. Ou le texte de
Marcel Cohen. Très intéressée par le texte de Jean Frémon dont j’ignorais qu’il
avait travaillé avec Jacques Dupin. Et touchée par un écrivain que je connais
peu, mais qui écrit ici de belles choses, Eric Pessan.
L’Atelier Contemporain, Alexandre Hollan
Numéro inégal comme tout bon numéro de revue… mais une grande cohérence
dans l’approche du thème qui traite au fond des rapports de l’écrivain et du
peintre. Un beau dossier Monique Tello, peintre, avec des notes d’Antoine Emaz
et d’autres de Ludovic Degroote. Suis frappée aussi de voir comment les auteurs
se racontent, c’est vrai notamment de Bruno Krebs qui semble très empêtré dans
les histoires papa-maman (père peintre, Xavier Krebs, mère actrice, sans doute
Nathalie Krebs….) qui pourtant reste intéressant et même émouvant ou de Frédéric
Valabrègue qui raconte des histoires de son enfance et de territoire avec son
grand frère.
Par ailleurs bel ensemble de notes, très original, du peintre et dessinateur
Alexandre Hollan. Des notes d’atelier et de vie qui me font un peu penser
parfois à celle d’Antoine Emaz.
Rédigé par Florence Trocmé le 03 septembre 2013 à 10h16 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 30 juillet 2013 à 17h36 dans photomontages | Lien permanent
De la philosophie
Intéressée par cette citation de Pascal Engel que fait Isabelle Pariente
Butterlin dans son site, en tentant de définir ce qu’est la philosophie
analytique :
« Les “analytiques” s'intéressent à des problèmes philosophiques et cherchent à
les résoudre. Les “continentaux”, eux, ne s'intéressent aux problèmes que dans
la mesure où ils ont été étudiés, formulés et ont reçu une réponse chez les
philosophes du passé. Ils s'intéressent surtout à l'histoire de la philosophie
et ils sont plus concernés par les interprétations des textes que par la
résolution des problèmes, qui sont pour eux déjà résolus ou caducs. Ils visent
le plus souvent à produire des commentaires, des gloses, des exégèses, plutôt
qu'à poursuivre l'élaboration d'une thèse ou d'une théorie. C'est pourquoi ils
s'intéressent plus aux auteurs qu'aux problèmes, plus à l'histoire de la
philosophie qu'à la philosophie elle-même » [...] Mais il n'en demeure pas
moins que les auteurs de la tradition, ceux-là mêmes que commentent les
philosophes que les philosophes analytiques identifient comme des philosophes
continentaux, pensaient non pas seulement des gloses et des commentaires, mais
prétendaient penser le monde, tout comme les philosophes analytiques veulent le
faire. Si on repense le geste de Descartes, il pensait bien le monde. Et Kant
non plus n'était pas un commentateur des textes de ceux qui l'ont précédé. Il
faut donc, à mon avis, manipuler avec précaution l'opposition entre philosophie
continentale et philosophie analytique, dans la mesure où le geste fondateur
des auteurs de la tradition continentale fut, comme pour les philosophes
analytiques, de penser le monde. Je dirais que ce geste est le geste même de la
philosophie en ce qu'elle n'est pas seulement histoire de la philosophie. »
(source)
De la lecture (Avec Proust)
et en particulier de la lecture en voyage avec un bel article de Claire Placial (ici). Elle cite Proust :
« Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clefs magiques
nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n’aurions pas
su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il devient dangereux au contraire
quand, au lieu de nous éveiller à la vie personnelle de l’esprit, la lecture
tend à se substituer à elle, quand la vérité ne nous apparaît plus comme un
idéal que nous ne pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et
par l’effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée entre les
feuillets des livres comme un miel tout préparé par les autres et que nous
n’avons qu’à prendre la peine d’atteindre sur les rayons des bibliothèques et
de déguster ensuite passivement dans un parfait repos de corps et d’esprit. »
(Sur la lecture)
et aussi cela, si fort
« Il semble que le goût des livres
croisse avec l’intelligence, un peu au-dessous d’elle, mais sur la même tige,
comme toute passion s’accompagne d’une prédilection pour ce qui entoure son
objet, a du rapport avec lui, dans l’absence lui en parle encore. »
(Sur la lecture, p.42, Éd. Mille et une nuits, 1994)
Proust
Été proustien, en raison du centenaire du début de la publication de la Recherche, en 1913. J’écoute le cours
d’Antoine Compagnon (Proust,
mémoire de la littérature), podcaste des émissions de France Inter, Un Eté avec Proust
et j’entends et lis nombre de textes de Proust, avec toujours autant de
fascination.
De la coquille
Excellent papier
de Pierre Assouline sur la correction d’épreuves ! J’en extrais cette
anecdote : « Le galeriste Daniel-Henri Kahnweiler, marchand
historique des cubistes, avait monté une petite maison d’édition dans sa
galerie avant la première guerre mondiale. Il y publia les premiers textes de
Max Jacob, Apollinaire, Malraux… Des petits livres à la fabrication extrêmement
soignée. Lorsque vint le moment de définir les couvertures, il dessina deux
coquilles de coquillages : « Parce que tout bon livre en contient
au moins deux : alors autant les mettre tout de suite en couverture pour ne
plus y penser ! » disait-il.
Marc Goldschmit, Jacques Derrida, une
introduction
Je ne veux pas faire un relevé systématique du livre de Marc Goldschmit. Je
veux le lire de façon relativement cursive, il est difficile pour moi, mais je
veux tenter de le traverser. J'ai besoin de me mettre un petit peu en vacances
de la « monstration » qui est souvent faite dans le flotoir public de mon travail d'analyse, de recherche, de lecture. Ce qui ne veut
pas dire que ce travail est en suspens.
Dans son premier chapitre, Marc Goldschmit analyse la reprise par Derrida de la
pensée de Platon : « Nos pensées, nos paroles, nos actions, nos
perceptions, nos affects proviennent en quelque sorte de cette matrice
textuelle sur-puissante qu'est le texte “Socrate-et-Platon”. Ce texte est en ce
sens comme le logiciel de nos vies et
de notre monde. Derrida fait apparaître comment ce texte programme la
conceptualité occidentale, et quelles contraintes structurent ce programme, il
introduit ainsi du jeu dans le programme, et donc la possibilité de sa
transformation.(38)
Du voile (Derria)
in Hélène Cixous, Jacques Derrida, Voiles :
j’aborde maintenant le texte de Derrida, plus difficile d’accès… où je note
la belle idée des diminutions comme
au tricot… il évoque ces femmes de son enfance qui sans lever la tête faisaient leurs diminutions, c’est aussi
pour moi un souvenir précis : tais-toi
je fais mes diminutions disait au robinet d’eau tiède que j’étais souvent
celle qui tricotait encore à l’époque, incroyablement vite et bien ; et je
mesure ce que la formule pouvait avoir d’étrange pour une enfant qui découvrait
les mots et le langage ! Il y a là un mélange de très abstrait et de très
concret qui ne peut que frapper et interroger.
Ce texte est un curieux dialogue, sans doute entre deux entités derridiennes et
pour l’instant il me reste assez obscur. On en vient à la question du voile et
du dévoilement, ce qui fait écho au texte de Cixous et à ce voilé levé du monde
après son opération de sa myopie.
Schubert, Winterreise, n° 12, Solitude,
Einsamkeit
Voici venue la fin du premier ensemble de 12 lieder du Voyage d’hiver. Avec pour ce douzième lied un titre si
significatif, Solitude, et toujours l’effet
de tension entre deux pôles, relevé dans pratiquement tous les lieder de ce
premier ensemble. Ce qui se trouve dissocié ici, en un poème un peu étrange, c’est
l’état intérieur du voyageur et l’état de la nature : celle-ci peut être
lumineuse, il est sombre et en revanche il a pu connaître de fortes tempêtes
pendant lesquelles il n’était pas si malheureux. Il y a comme une rupture d’harmonie.
Le voyageur s’identifie à un sombre nuage (trübe
Wolke) qui traverse un ciel serein et il oppose son pas lourd (mit trägem Fuß) à la vie claire et
joyeuse (helles frohes Leben) tandis
que lui est seul et ignoré (einsam und
ohne Gruß). Cela occupe les deux premières strophes.
Le lied est à deux temps (2/4) en si mineur (une première version en ré mineur), langsam, lent, avec de
nouveau deux séquences musicales très contrastées. La première, sur les deux
premières strophes, est portée par une sorte de balancement mélancolique,
induit par le mouvement à deux temps [(a) sur la partition] et une série d’accords
légèrement détachés. La voix du voyageur est dans un registre relativement
grave, peu étendu et il chante piano, voir pianissimo.
Puis avec la troisième strophe du poème, changement de ton, texte et musique. Texte
avec deux exclamations, que l'air est
tranquille, que le monde est lumineux avec sur daß die Luft (que l’air) et daß
die Welt (que le monde) une petite batterie de quadruples croches avec
effet sonore crescendo decrescendo [(b) sur la partition], un peu à la manière
d’un soupir désespéré, suivi d’une sorte de curieux suspens… mais vient
immédiatement l’évocation des tempêtes de jadis, avec un accompagnement
grondant, dans le grave, avec des triolets de doubles croches [(c), deuxième
page de la partition], serrés, tumultueux, impétueux. Schubert choisit de
reprendre deux fois cette dernière strophe. Et il termine cette première partie
sur le balancement mélancolique du début du lied.
→ écouter Güra et Berner
ou Hotter et Moore (avec
le texte allemand).
Rédigé par Florence Trocmé le 30 juillet 2013 à 17h29 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 27 juillet 2013 à 16h50 dans photomontages | Lien permanent
La contradiction performative
Je note cette notion de contradiction
performative car elle me semble un bon outil pour penser un certain nombre
de situations ou phénomènes et que par ailleurs j’en trouve une bonne
définition dans Jacques Derrida, une
introduction, de Marc Goldschmit qui écrit : « il y a donc
une “contradiction performative” (ce qui est dit fait le contraire de ce qui
est dit, ce qui est dit montre, à l’insu du texte que nous écrivons, le
contraire de ce qui est dit) entre l’impossibilité d’introduire à la pensée de
J. Derrida et la nécessité de le faire. Cette contradiction performative est
peut-être le principe et l’origine de tout commentaire, elle produit une
tension constitutive de toute lecture. » (10)
→ c’est comme voir cristalliser dans une expression toutes sortes de
sensations, impressions plus ou moins énoncées à soi-même aussi bien au cours
de la lecture qu’au cours de l’écriture.
→ ajouter que cette contradiction
performative me semble caractériser aussi tout le mouvement de la poésie
contemporaine.
De la « guerre des faces »
Commencé Voiles de Hélène Cixous
et Jacques Derrida et lu le texte d’H.C. Qui tourne autour du voir et du
non-voir et de l’expérience de sa myopie, très sévère et de la fin de sa
myopie, via une opération. Le texte m’a fait penser parfois à Michaux dans Bras cassé. Elle analyse un certain
nombre de phénomènes induits par sa vue extrêmement mauvaise puis
l’enchantement & la désillusion (élan
de descension) totalement mêlés lorsqu’elle « recouvre » la vue, avec
ce constat que « la mystérieuse toundra brumeuse de toujours était
effacée » (17)
Ce passage saisissant et de longue portée : « ne-pas-voir c’est
défaut pénurie assoiffement, mais ne-pas-se-voir-vue c’est virginité force
indépendance. Ne voyant pas elle ne se voyait pas vue, c’est ce qui lui avait
donné sa légèreté d’aveugle, la grande liberté de l’effacement de soi. Jamais
elle n’avait été jetée dans la guerre des faces. » (18)
→ il arrive parfois que dans un espace public, on soit soudain tellement
ailleurs dans ses pensées ou du fait d’une lecture, que l’on n’ait plus du tout
conscience de ce regard d’autrui ; lequel peut être profondément
destructeur pour certains, en particulier les très jeunes filles ou garçons.
Cela explique peut-être cette frénésie d’établir dans l’espace public, un autre face
à face, virtuel celui-là, avec ses proches, ses amis, via le téléphone
portable, afin de se soustraire à la guerre
des faces ? Recréer une bulle intime pour neutraliser les ondes
émanant de ceux que l’on croise et qui sont ressenties parfois comme agressives
ou négatives (que ce soit fondé ou pas, là n’est pas la question).
→ réfléchir à toute cette idée de ne-pas-se-voir-vu,
cette liberté que cela donne, que le simple port de lunettes de soleil qui
cachent le regard permet d’expérimenter en partie.
→ Et à ce fait que la déformation partielle des traits du visage de certains aveugles
viendrait de ce qu’ils sont exclus par la cécité du phénomène de mimétisme qui
ajuste nos visages les uns aux autres….
De la langue (Georges-Arthur
Goldschmidt)
Il peut sembler un peu injuste que je ne retienne ici de la lecture de
l’autobiographie de l’auteur (La
Traversée des fleuves) que ce qui a trait à son expérience des langues…
mais c’est un récit, qui me requiert beaucoup et qui ne se prête pas bien au
prélèvement citationnel.
« La langue française me fascinait, les phrases étaient toutes comme
transparentes et faciles à dominer du regard, elles étaient moins serrées,
moins touffues que les phrases allemandes. Les mots avaient un visage un peu
mystérieux, on ne les comprenait que par le contexte, ils n’étaient pas comme
la plupart des mots composés allemands, dont on saisissait le sens rien qu’à
les regarder et qui perdaient du coup toute poésie, ils n’avaient pas cet
aspect enveloppé, caché, des mots français. »
Les mots allemands, dit-il aussi « avaient tous un côté étrangement
technique et n’étaient poétiques et beaux qu’à condition de ne pas être
composés ou d’être faits des éléments de la nature » (206)
→ cette seule remarque pourrait faire l’objet de toute une thèse sur la poésie
allemande avec analyse de corpus ! Et bien entendu aussi serait à
confronter à l’écriture de Paul Celan. Alors que deux amis au moins me parlent
avec une certaine insistance du livre de John E. Jackson récemment paru : Paul Celan, Contre-parole et absolu poétique
(Corti)
Encore les mots français (Goldschmidt)
« Les mots français [...] m’impressionnaient, ils ressemblaient à ces
personnes d’un certain âge qui ont une longue expérience et ont vu beaucoup de
gens et bien des choses » (208)
De l’attention
Intéressant article sur les recherches de Matthew Crawford dans le Monde daté samedi 27 juillet 2013
(supplément « Culture et idées »). Cet auteur est chercheur en
philosophie à l'université de Virginie et mécanicien réparateur de motos, ce
qui n’est pas sans me faire penser à Robert Pirsig, l’auteur du Traité du zen et de l’entretien des
motocyclettes (livre en plan, à terminer !) qui curieusement n’est pas
cité dans cet article intitulé “Dans un espace public saturé de
technologies, l'attention s'épuise.” Un livre, L’Attention, un problème culturel doit paraître aux États-Unis
en 2014.
Sa réflexion porte sur l’attention (concept de l’économie politique de l’attention) et sur un minimum de quant à
soi et d’isolement indispensables à la poursuite de la réflexion. Ses propos
recoupent en partie ceux de Gisèle Berkman dont je viens de terminer La Dépensée : « L'économie
politique s'intéresse à la façon dont sont partagées et distribuées certaines
ressources. Or, l'attention est une ressource très importante, aussi
essentielle que le temps dont dispose chacun. L'attention est un bien, mais
celui-ci s'épuise dans un espace public saturé de technologies qui visent à la
capter. [...] l'environnement saturé en médias des espaces publics préempte
notre sociabilité, puisque nous sommes tous exposés à cette réalité fabriquée.
Dans ces conditions, tenir une conversation devient très difficile, et
construire un raisonnement complexe encore plus. Des produits de masse qui
affluent de toute part orientent le contenu de nos pensées.[...] Pour atteindre
une certaine originalité intellectuelle, il est indispensable de pousser un
raisonnement très loin. Et pour cela, il faut se protéger des stimulations
extérieures. »
→ Essentielle attention ! Parfois on s’étonne de tout ce que je parviens à
faire et plus encore de tout ce que je retiens. Je ne crois pas que ce soit
tant une affaire de mémoire que d’attention. J’ai la chance qu’elle me soit
quasi naturelle (liée à l’écoute ?) Et j’ai souvent constaté dans mon
entourage que chez les personnes avançant vers le grand âge, le déficit de
l’attention est un des premiers à se manifester. Déficit de l’attention et
restriction du champ de l’intérêt, ce qui est souvent ravageur en termes
de présence et même tout simplement de désir de vivre.
La langue allemande, du « wagnérien »
à Kafka (G.A. Goldschmidt)
Je suis impressionnée par ma lecture de La
Traversée des fleuves, cette autobiographie passionnante et sans
complaisances de Georges-Arthur Goldschmidt. M’ont frappée (et perturbée !)
ses propos sur la langue allemande, qui sont terribles. Et le tableau qu’il
fait de l’Allemagne des années 50 où il retourne à une ou deux reprises. Sa
sœur, de près de 20 ans son aînée, est restée là-bas, plus ou moins protégée
(comme V. Klemperer) par le statut de son mari, qui n’est pas juif, ainsi que
par une personne qui s’est bien servie sur le dos de la famille Goldschmidt,
notamment en rachetant dans des conditions très avantageuses la maison de la
famille… mais qui continue à lui servir de bienfaiteur… le beau-frère est un
philosophe connu, professeur à Kiel. Il avait été l’assistant de Husserl. Mais
tout ce monde est dans un farouche déni de tout ce qui est arrivé et considère
que le seul désastre est la défaite. Et les propos de Goldschmidt comparant la
France encore profondément marquée par les deux guerres et le rythme de
reconstruction effrénée qui s’empare de l’Allemagne à ce moment-là et qui a
surtout pour but d’effacer toute trace de ce qui s’est vraiment passé, sont
terribles.
Goldschmidt et Kafka
Dans ce contexte, la découverte qu’il fait de Kafka est essentielle : « lors
de mon séjour dans mon village natal, l’été 1949, j’avais beaucoup entendu parler
par Landgrebe [le beau-frère] de Kafka, qu’on venait de rééditer en allemand [...]
je ne lus Le Procès qu’un an plus
tard, en 1950, et cette fois dans un jardin aux environs de Kiel. Ce livre me foudroya
littéralement. Cette prose précise, d’une absolue limpidité, était sans
précédents. Ce récit, c’était l’aventure humaine qui déplace son trajet avec
elle-même, au fur et à mesure qu’elle avance et suscite des obstacles auxquels
elle se heurte. Tout n’apparaît que quand Joseph K. est là et n’existe pas en
dehors de lui. En ce temps-là, Kafka était si peu connu des germanistes qu’on
ne trouvait ses œuvres qu’à la “réserve” de la bibliothèque de la Sorbonne, une
petite salle qui donnait sur une cour. J’y lus, dans un état d’exaltation
permanent, l’ensemble de ses écrits et un grand apaisement me gagna, j’avais
retrouvé ma langue maternelle humaine, précise, ouverte, poignante et d’une
ironique rigueur, enfin libérée de ses wagnériennes lourdeurs. Tout se mit en
place n moi, tout se raccordait. » (351)
Schubert, Winterreise, 11, Frühlingstraum,
rêve de printemps.
[suite de l’écoute commentée du Voyage
d’hiver de Schubert.] C’est de nouveau ici à de très saisissants contrastes
que l’on assiste et comme toujours dans l’univers minuscule d’un seul lied de
quelques minutes qui parvient en toute unité à alterner, musicalement, des
éléments extrêmement différents.
Le voyageur a donc fait halte dans une pauvre maison et il dort. Voici qu’il rêve
(1ère strophe), et bien sûr de printemps, de fleurs (von bunten Blumen), de prairies vertes (von grünen Wiesen) et de joyeux cris d’oiseaux (von lustigem Vogelgeschrei). Et là, 2ème
strophe, fondu enchaîné textuel et musical, dont on remarquera aussi à quel
point il exprime quelque chose de la nature du rêve et de sa capacité à s’emparer
d’un élément du contexte extérieur pour l’incorporer au rêve : voici que
les coqs chantent et que le rêveur ouvre les yeux et constate à quel point il
fait froid et sombre (kalt und finster),
tandis que croassent les corbeaux sur le toit. Troisième temps et troisième
strophe, il s’interroge, qui a fait surgir ces images ? qui a peint ces
feuilles à la fenêtre ? (Wer malte
die Blätter da?). Cette structure en trois moments est ensuite
intégralement reprise pour les trois quatrains suivants d’un poème qui en
compte donc six en tout.
Elle est aussi épousée par la musique. Premier moment, la majeur, une
atmosphère joyeuse, légère, mesure à 6/8 avec rythme de sicilienne (croche
pointée – double croche – croche) associé à une danse, à la joie, au printemps.
De ce mouvement etwas bewegt, un peu agité, on passe, deuxième moment,
à schnell, rapide et l’accompagnement au piano change du tout au tout avec
beaucoup de dissonances et un triolet percutant de doubles croches avec
indication forte…. suivi d’un
grondement de doubles croches en octaves très graves à la main gauche sur l’évocation
du froid et de l’obscurité. Et de là, troisième temps, on plonge vers un langsam, lent, mesure à 2/4 avec des petits accords piqués à la main gauche,
pianissimo (pp), sentiment de
désolation, qui a peint ces fleurs aux
fenêtres ?, tandis que le rêveur suppose que l’on se moque de lui (Ihr lacht wohl über den Traümer)… Tout
cet enchaînement est repris une seconde fois intégralement et se termine sur le
rythme lent à 2/4 et par un accord de la mineur. Le chanteur est la plupart du
temps dans un registre mezzo voce, la voix du rêve… avec courtes transitions forte dans celle du cauchemar et du cri. On a beaucoup dit que les textes choisis par Schubert n’étaient pas de tout
premier ordre sur le plan poétique. Mais ils ont la vertu de laisser le génie
schubertien prendre la main, les transfigurant par le traitement musical qu’il
choisit et qui est pourtant au plus près du texte.
→ par ailleurs, il me faudra sans doute y revenir, ce travail d’écoute des
différents lieder composant le Voyage d’hiver de Schubert met quelque peu à mal
mon adhésion aux propos de Santiago Espinosa sur l’inexpressif musical. .
D. Fischer Dieskau
(avec la partition défilante).
Rédigé par Florence Trocmé le 27 juillet 2013 à 16h48 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 24 juillet 2013 à 17h50 dans photomontages | Lien permanent
Compter et "sans compter"
J’en termine avec La Dépensée de
Gisèle Berkman, mais je tiens à noter ce passage sur « compter et sans compter », toujours d’Hélène
Chaigneau : « Ce qui numère et énumère tend à fixer le souvenir,
tend à maîtriser les biens. C’est ainsi
qu’on procède et qu’on croit posséder. Et quand on dit “sans compter”, c’est
bien là qu’on témoigne de la non-maîtrise [...] Numérer n’est pas écrire. Il se
peut que dans les renoncements qu’implique l’écriture figure celui à numérer. Il
y aurait peut-être à faire le choix du “sans compter” ; réflexion qui
débouche pour Gisèle Berkman sur l'idée que notre empêchement actuel de penser
pourrait être lié à cette « puissance numéraire qui envahit tous les
secteurs du représentable et du pensable ». (216)
→ je pense notamment à cette manie, sur des sites américains intéressants comme
Flavorwire par exemple à vouloir
toujours établir des palmarès, des « charts », classements chiffrés
associés de préférence avec des superlatifs (par exemple, ici, ten essential Animal documentaries). Comme
si ce qui n’était pas chiffré n’existait pas, contenait comme dit encore Hélène
Chaigneau, une menace de néantisation.
Des langues (Georges Arthur Goldschmidt
Je lis La Traversée des fleuves,
l’autobiographie de Georges-Arthur Goldschmidt. Plongée de nouveau dans cet
univers de l’Allemagne dans les années 30, si magistralement évoqué aussi par Victor
Klemperer dans LTI. Comme une piqure
de rappel de la façon dont ça
commence puis se répand, irrésistiblement.
Chez Goldschmidt, c’est peut-être d’autant plus frappant et il y insiste
beaucoup, que sa famille avait poussé le désir d’intégration à l’Allemagne au
point de se convertir au protestantisme. Terrible de voir le destin d’un jeune
garçon qui certes a échappé à l’extermination mais qui a dû, comme des dizaines
de milliers d’autres, affronter à la fois la douleur des séparations, des
exils, de la perte de sa famille mais aussi la culpabilité d’en avoir réchappé,
lui. (Je pense en particulier à Raymond Federman)
Toute la première partie est une magnifique évocation de sa jeunesse, en
Allemagne du Nord, dans la propriété de ses parents (il est né en 1928). Puis
vient le temps du premier exil, dont l’enchantement n’est pas absent, à
Florence. Ce n’est que vers dix ans qu’il part avec son frère pour la France et
la région de Megève, où il va vivre dans un internat pendant une dizaine
d’années. Il s’aperçoit un jour qu’il comprend le français sans l’avoir appris
et écrit : « La compréhension d’une langue ne doit rien à la
traduction, on n’apprend jamais dans l’enfance une langue en la faisant passer
par l’autre, bien au contraire. Le français, d’emblée, a pris place en moi, et
aucune tournure, aucun mot jamais ne me parurent étrangers, ils m’étaient
familiers comme depuis toujours. (Georges-Arthur Goldschmidt, La Traversée des fleuves, Points, p. 175
→ voilà bien de quoi désespérer et encourager qui apprend une langue
tardivement. Désespérer et encourager car il y a là une sorte de graal à
atteindre, puisque ce n’est pas donné par un apprentissage très précoce (même
si dans mon cas la dite langue fut apprise une première fois vers l’âge de
10/11 ans…). Il faut viser la modification interne qui fait qu’un jour le
mécanisme de traduction et d’équivalence disparaît, pour que l’autre langue
devienne une entité qui se suffit à elle-même, qui (se) parle d’elle-même en
soi, sans le recours à la traduction.
Pour cela, l’imprégnation par tous les moyens est le chemin. Idéalement bien
sûr, vivre un peu longuement dans le pays concerné, mais quand ce n’est pas
possible, faire en sorte de baigner le plus souvent possible, par la lecture,
par l’écoute, par l’écriture dans la langue que l’on cherche à s’approprier, au
sens réel du terme, faire sienne.
Des langues françaises et allemandes (GA
Goldschmidt)
« C’est peut-être une des propriétés de la langue française de tout de
suite se situer dans l’intimité corporelle de celui qui la parle. Or ma langue
maternelle, l’allemand, que bien sûr je possède à l’égal du français et dans
laquelle j’écris aussi, ne m’a jamais, pas même dans l’enfance, donné cette
impression de fusion, comme si l’allemand faisait moins la part de chacun, mais
contraignait de toute façon à une participation sonore qui engage plus le corps
[...] il oblige l’âme davantage, en lui permettant moins d’échapper à une
armature linguistique plus contraignante. » (175)
De la liberté dans la langue
« Le français donne une impression d’indifférence, de distance, comme
si la langue vous laissait libre, comme si l’ensemble du vocabulaire et une
certaine confusion grammaticale laissait plus d’échappées et comme s’il était
plus facile qu’en allemand d’y prendre la clé des champs et d’y garder son
quant-à-soi [...] c’est une langue souple et rassurante, la langue de la
connivence, qui permet d’échanger bien des choses non dites cachées sous les
mots. »
Sentiment d’étrangeté
Soucieuse de ne pas trop « remplir » le flotoir, à une même date,
je reporte au jour suivant, dont j’inscris la date, certaines notes sur la fin
du livre de Gisèle Berkman. Petite irruption d’étrangeté à écrire cette date
d’un jour qui n’est pas encore (l’inscrire ici dans le flotoir n’a rien à voir avec inscrire des rendez-vous dans un
agenda, c’est une toute autre sorte d’anticipation…)
Schubert, Winterreise, 10, « Rast », « Repos »
Dans le lied précédent, le voyageur était seul au fond d’une combe, où il s’était
laissé entraîner par des feux follets, des lucioles. Le voici, dans ce poème en
quatre quatrains, au terme de cette journée qui compte pas moins de dix étapes
et qui cherche le repos.
Deux temps dans ce diptyque aux deux volets rigoureusement identiques, celui de
l’évocation de la marche, les deux premières strophes, avec des rimes sur Rast, répit, repos et Last, poids, charge…. c’est que la
marche tenait vif le voyageur, l’empêchant de s’appesantir et dans l’impossibilité
de s’arrêter en raison du froid. Voici maintenant le temps du repos « dans
l’étroite masure d’un charbonnier ». Mais en fait ni les membres usés par
la course ni le cœur blessé par la désillusion ne parviennent à s’apaiser et
bien au contraire, « si vaillant et
audacieux au combat et dans la tempête » « in Kampf und Sturm / so
wild und so verwegen », le voici, ce cœur, qui ressent « le serpent
et sa brûlante morsure ».
On remarque la puissance évocatrice des poèmes, campant chaque scène et jouant
sur les oppositions, le retour de certains mots. Puissance évocatrice de la
musique aussi. On est en do mineur (la première version fut écrite en ré
mineur), tonalité sombre donc de nouveau à deux temps, 2/4, tempo assez lent, mäßig, modéré. Un tout petit mouvement chromatique qui semble monter puis
s’affaisser, un léger accent sur le second temps, il y a une sorte de
balancement qui pourrait presque évoquer une berceuse. Et qui est aussi très
évocateur de ces mouvements contraires qui semblent agiter en permanence le voyageur.
Ce contraste on va le retrouver, presque spectaculaire sur la fin de la
deuxième strophe, puis plus tard à la fin de la quatrième strophe, c’est
presque un éclat de voix du Wanderer, qui alterne un leise (doux) presque
chuchoté et un stark (fort) véhément, le tout répété. Retour
du petit mouvement lancinant de l’accompagnement et seconde partie sur le même
schéma musical. Et une fois de plus un monde de contrastes et d’évocations en
deux pages et moins de trois minutes de musique (en fonction du tempo adopté
par chaque interprète).
On peut écouter Hans
Hotter avec Gérald Moore (et le texte allemand). Ou bien Güra et Berner. Voir la partition (Schubert, repos) avec quelques annotations. (Je tente le pari de faire parler les partitions même pour ceux qui ne lisent pas du tout la musique, en me basant sur le caractère souvent très visuel de l'écriture musicale. Les retours sur cette expérience seront appréciés !)
Rédigé par Florence Trocmé le 24 juillet 2013 à 17h38 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent