Rédigé par Florence Trocmé le 23 juillet 2013 à 19h01 dans photomontages | Lien permanent
Derrida
et les Lumières (Gisèle Berkman)
Gisèle Berkman (in la Dépensée)
s'attaque à la question de Derrida et les Lumières : elle part du principe que
le travail de Derrida « témoigne à plus d'un titre de l'importance des Lumières
françaises et allemandes et de leur puissance de frayage au cœur du présent. »
(174)
Elle montre que « tout part de la pensée du temps » et que dès son
étude sur Rousseau (in De la
Grammatologie, 1967), Derrida pose le programme suivant : « il
s'agit non plus de penser le temps à partir du présent, mais bien de penser le
présent à partir du temps. »
Conséquence : « le champ phénoménologique de la conscience intime du
temps se trouve alors étendu à la pensée de l'histoire. » (175), Derrida « développant
alors ce qu'il propose de nommer une « hantologie » c'est-à-dire une
critique de l'ontologie reposant sur le constat d'un temps spectral, travaillé
par les doublures ou les fantômes de l'Histoire. » (176)
Avec et au-delà de Derrida, Gisèle Berkman propose de se demander « pourquoi
le geste critique et l'analyse qui en est indissociable sont frappés de discrédit
aujourd'hui – un discrédit qui frappe aussi bien la psychanalyse et que
l'analyse critique en général, à laquelle se voit préférer l'expertise.
L’analyse fait peur. Elle incarne la négativité dissolvante [...] (179)
Un double mouvement dans le geste
critique (Gisèle Berkman)
« Il y aurait un double motif : un motif archéologique ou anagogique
tel qu'il se marque dans le mouvement en ana, de remontée vers le
principiel et l'originaire, et un motif lythique,
de décomposition, déliaison, dissolution. [...] il faut alors penser la
superposition de trois strates successives : une tradition philosophique vouée
au principe de raison dans laquelle prend place le moment fondateur des Lumières,
le geste freudien et la déconstruction comme hyper-analyse. » (179)
Toutes ces pages sont difficiles, mais elles peuvent servir de base de départ
pour plusieurs cercles de réflexion et de pensées.
Des lumières pour le présent (Derrida, Berkman)
Il y a donc ces trois strates, Lumières, Freud, déconstruction. Et aussi, chez
Derrida « trois choses au moins : une analyse des résistances, une
intelligence du spectral, une conscience attentive à ce dont se tisse l'historicité
des reprises. » (181)
« Œuvrer pour les Lumières, en reprendre l’héritage, c’est aussi,
magnifique paradoxe, œuvrer dans la conscience de ce qui manque aux Lumières. : des Lumières pour le présent
seraient des Lumières attachées à l’idéal émancipateur, et attachées aussi,
d’un même mouvement, selon la loi de ce double
bind qui est le courage même de la déconstruction, à une certaine endurance
du négatif. » (182)
Du spectral (Derrida, Didi-Huberman)
→ la notion d’intelligence du
spectral me fait penser fortement à Georges Didi-Huberman ! Je me
demande aussi si cette intelligence du
spectral n’a pas été profondément marquée et ne s’est pas vertigineusement
agrandie à la suite de la Shoah, de ce massif et terrible engendrement de
spectral qui en a résulté et qui continuera, jusqu’à la fin de notre
civilisation, je le crois, a marqué spectralement nos consciences.
Des Schibboleths (G.Berkman)
« “humanisme”, “humanité” sont aujourd'hui des schibboleths, termes qui changent de sens, de régime, de valeur en
fonction du camp qui les invoque. Entre déploration élitaire et proclamation du
post-humain, on trouve une chimère, un hybride explicitement désigné comme tel,
cet humanisme numérique revendiqué
aussi bien par Milad Doueihi que par Bruno Latour. » (202)
→ Un peu de mal avec cette fin du livre de Gisèle Berkman. Curieusement, des
passages qui me paraissent faciles, limpides alternent avec des passages
difficiles, aux très nombreuses références philosophiques à des textes que je
n'ai hélas pas lus.
Petite recherche sur le schibboleth
qui me révèle à quel point son utilisation est associée à des massacres
effrayants… en fait un schibboleth est une phrase ou un mot qui ne peut être
utilisé – ou prononcé – correctement que par les membres d’une même communauté.
Il révèle l'appartenance d'une personne à un groupe : national, social,
professionnel ou autre. source
Autrement dit, un schibboleth représente un signe de reconnaissance verbal et
il a souvent été utilisé pour identifier ceux qui n’appartenaient pas à un
groupe donné, en particulier les membres d’une communauté à exterminer et repérés
par la mauvaise prononciation d’un mot donné. Il a, de ce fait, très souvent
été le dernier mot prononcé par une personne, juste avant d’être tuée. J’ai
ainsi découvert l’existence du Massacre du persil, une extermination de
20 000 Haïtiens clandestins venus travailler dans les plantations par des Dominicains,
dans les années 30.
Hélène Chaigneau (via Gisèle Berkman)
À la fin de son livre vers la page 206, Gisèle Berkman envisage la question
du trouble psychique et de « ce sujet littéralement abandonné qu'est
aujourd'hui le malade mental ». Elle veut rendre compte d'une pensée qui
l’a beaucoup retenue, celle de la psychiatre Hélène Chaigneau (1919 2010). Dont
elle dit que les livres et les entretiens constituent un « extraordinaire
laboratoire de pensée critique pour aujourd'hui ». Et qu'elle a l’a connue
par l’intermédiaire de Jean Louis Giovannoni qui fut son assistant social à
l'hôpital de Maison-Blanche. Elle parle d'une pensée tout à la fois « forgée
au contact le plus précis, le plus étroit, le plus concret, de ce qu'est un
collectif soignant, et dotée d'un empan suffisamment large pour toucher à
l'aventure singulière de tout un chacun aux prises avec le métier de vivre qui
est l'insensé par excellence. » (207)
« Une dialectique singulière est à l'œuvre, dans le travail d'Hélène
Chaigneau consistant à partir du très peu, du presque rien, de tout ce qui, à
première vue, ne saurait faire événement pour la pensée. » (209)
→ ce point de vue là m’intéresse aussi fortement et correspond à mon
expérience, que le tout petit peu, le presque rien, le je ne sais quoi sont
parfois extraordinairement parlant.
Du comprendre (avec H. Chaigneau, JF Billeter, G. Bekman)
Lisant ce que dit G. Berkman d’Hélène Chaigneau sur « la pensée au
pied du mur », je pense soudain à Jean-François Billeter et à cette citation
sur la façon dont nous abordons un livre. Un auteur. Avec des idées toutes
faites. Des préjugés : « c’est ainsi que nous lisons la plupart du
temps les auteurs : en y projetant des idées toutes faites. Nos préjugés
déterminent ce que nous y trouvons et constituent de puissantes défenses contre
les lectures nouvelles. »
→ Or je comprends soudain l'importance de ne
pas comprendre d'une part car trop souvent comprendre c'est rabattre sur du
déjà connu et d’autre part sur la nécessité d'être aussi neutre que possible
par rapport à ce qu'on va lire. Alors que trop souvent, par peur de ne pas
comprendre notamment dans le cadre de la lecture de poésie ou d'un essai
philosophique, on s'empresse de chercher des biais qui sont essentiellement des
identifications possibles. Au risque de passer à côté de ce que cette lecture
pourrait ouvrir de totalement nouveau pour nous mais il est vrai souvent au
prix d'une vraie déstabilisation.
De la capacité d’être analphabète (Hélène Chaigneau)
Dans la suite de ces notes à propos de « comprendre un livre »,
cette citation d’Hélène Chaigneau : « dans l'effort pour comprendre le
vouloir dire de l'autre, ce que je pense pèse peu, tant ce que l'autre, un
autre que j'ignore, même si je le vois, même si je l'entends, tant cet autre
est censé produire une pensée primordiale. (214)
Et elle ajoute cela qui est extraordinaire : « j'avais eu la capacité
d'être analphabète et je ne le savais pas, je l'avais oublié. Avec la patience,
cette douleur en marche qu'est l'éducation, avec la patience, j'avais, j'ai
constitué ce capital de multiples ignorances. (215)
→ « ce que je pense pèse peu », à l’encontre de toute tendance
naturelle à surévaluer sa pensée, à la fétichiser même parfois et surtout à s’en
servir comme une défense contre ce qui perturbe, dérange…
Quant aux propos sur l’éducation, ils sont extraordinaires et me rappellent
Michaux, montrant à quel point tout ce que nous avons acquis, plus ou moins
volontairement, est un empêchement à l’expression de quelque chose d’autre,
nouveau, personnel, comme nous sommes entravés par l’éducation Voir ainsice
qu’il a écrit sur les dessins d’enfants…dans Déplacements Dégagements : « spontanément, non comme une
recette d’atelier, les enfants traducteurs d’espaces, montrent ce qu’avec
bonheur on retrouve, la coexistence du vu
et du conçu, qui a lieu en tout cerveau qui évoque. » (Gallimard,
1985, coll. L’imaginaire, p. 73)
Du comprendre, encore.
Vouloir comprendre c’est trop souvent chercher le même, alors qu’il
faudrait essayer d’accepter l’altérité.
Puis larguer les amarres
dérive pensant pensive dépensée sans penser barque lestée de fantômes et
hantômes corps morts et bouées sifflantes le plus que vivant sans cesse
appelant ressassant au fond de la cale – oscillation temporelle vol au-dessus
des temps hantise de la chute dans le donné fini assigné – errance solitaire et
peuplée Wanderer voyageur d’hiver – double descente, par quartes successives, Feu follet, Irrlicht, Schubert.
Rédigé par Florence Trocmé le 23 juillet 2013 à 18h36 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 19 juillet 2013 à 18h52 dans photomontages | Lien permanent
Un état de guerre (Gisèle Berkman)
« Nous sommes en état de
guerre, poursuit Gisèle Berkman dans La
dépensée, une guerre de conquête, à armes inégales, dans laquelle les
pouvoirs médical, pharmaceutique, universitaire, et par conséquent les crédits
afférents, sont accaparés par les tenants des positivités nouvelles,
philosophie de l'esprit et neurosciences, dont on n'ignore pas les conflits
internes qui les opposent par ailleurs. » (157)
Et dans cette guerre, continue-t-elle, il importe de « faire lâcher
prise au prétendu “pouvoir psy”, accusé de tous les maux, de toutes les
dérives. » (158)
« C'est la grande question du rapatriement du psychique dans la sphère
cérébrale. » (159). Oui question centrale ! Et de démontrer en
analysant notamment les travaux de Catherine Malabou que le cerveau est
aujourd'hui considéré dans une curieuse perspective en double bind : « tout ensemble super sujet décodeur et support
des traces, le voici érigé en fétiche d'un néopositivisme qui, à s'amputer
volontairement de la dimension psychique, risque fort de s'empêtrer dans un
nouvel impensé. » (166)
→ Voici donc explorée une nouvelle menace contre la pensée, qui vient
paradoxalement du cerveau, et de ses explorateurs. Une sorte de matérialisme,
ou de matérialisation de la pensée, réduite à ses supports neuronaux,
chimiques, électriques. Et une nouvelle manifestation de la terrible résistance
à la psychanalyse, résistance qui existe depuis le début, tant l'inconscient
est au fond inadmissible. Résistance constitutive en somme !
La pensée critique (Gisèle Berkman)
Après les deux premières parties de son livre, qui finalement établissent
solidement des constats sur les troubles de la pensée ou les heurs et malheurs
du Cogito, la troisième partie s'intitule « Que faire ? », autrement
dit quelles pourraient être les conditions d'une relance de la pensée critique ?
(170). Car il faut que « le geste critique interroge à la fois ce qu'il a
hérité des Lumières et les difficultés de sa propre relance en nos temps de
positivités triomphantes où les “humanités numériques” prétendent supplanter la
pensée censément sclérosée des “modernes” ». (171)
→ le livre a le très grand mérite de poser des questions vraiment importantes,
comme celle-ci : « qu'est-ce qui sépare le fait de penser avec, dans l'exercice nécessaire et rigoureux de “l'amitié
de pensée” chère à Maurice Blanchot, et le mimétisme stérile qui réduit une
pensée à ses airs, ses tours et ses mimiques ? (171)
→ Essayer de penser avec, au risque du mimétisme stérile, c’est de
toute évidence une des grandes difficultés à laquelle se heurte ce flotoir,
qui tente de penser, en s’appuyant sur des livres (littérature et essais)
et sur la musique (très important la musique dans le travail de pensée !)
On se trouve facilement pris dans ce que Gisèle Berkman appelle un tourniquet !
Derrida et Berkman
Un tourniquet dont il faut sortir
en se posant cette question : que seraient de nouvelles Lumières critiques
pour notre présent ? Et elle annonce que c’est avec l’appui de Derrida qu’elle
va la développer, cette question, Derrida, « penseur des lumières
au double sens de ce génitif : quelqu’un qui a profondément médité,
scruté, ausculté, l’objet-Lumières [...] et qui a tenté, avec le concept de “politique
à venir”, d’en relancer l’effectivité au cœur de notre présent. » (172)
Schubert, Winterreise, 9, Irrlicht, le feu follet
Neuvième étape du voyage. Avec une attention aux mots en premier lieu, car
ce que nous nommons en français un feu
follet est en allemand, littéralement une lumière d’errance ou d’erreur. Le
verbe irren signifie faire erreur, faire fausse route mais aussi errer.
Irr, c’est fou. Le texte de Müller se fait ici bien plus philosophique que
jusqu’à présent et donne le sentiment qu’on change de registre, comme si on
quittait celui d’un chagrin d’amour pour aller vers quelque chose d’autre,
quoi, on ne sait pas encore. Le narrateur raconte comme il a été entraîné vers
une sorte de gorge profonde par un feu follet. Il parle de son habitude de l’errance
(Bin gewohnt das irre Gehen, mot à
mot suis habitué à la marche folle ou
errante). Pas de panique ici mais une conviction : tout chemin mène au
but et une autre, nos joies et nos peines sont comparables aux jeux du feu
follet. Il semblerait qu’il y ait une évolution chez le voyageur, plus de
nostalgie ici, plutôt une sorte de sentiment de fatalité, « chaque fleuve
gagne la mer / et chaque peine sa tombe », ainsi se clôt ce court poème de
trois quatrains.
La musique est complexe, sans rien ici du chant populaire. La tonalité est
celle de si mineur et les deux premières mesures sont occupées par quatre notes
seulement, en une succession de deux quartes, comme à nu, le si qui descend au
fa dièse, puis le mi qui descend au si. Cet intervalle de quarte descendante si
fa# est très présent dans le canevas de la musique. La mesure est à 6/8, et le
tempo lent. Ces deux premières mesures sonnent vraiment comme une descente. Complexe
aussi le rythme de la mélodie : ainsi dans le première mesure sur In die tiefsten Felsengründe, on a
successivement une double pointée, une triple, une croche pointée et une double
et significativement sur le mot Irrlicht,
un triolet de doubles croches, très évocateur du côté tremblant, intermittent,
irrégulier de la lumière du feu follet. Le lied se termine par deux mesures qui
sont la reprise à l’identique des mesures trois et quatre sur l’intervalle de
quatre fa # si, cette fois ascendant. On a quitté l’ambivalence entre nostalgie
et désir de fuite pour un registre plus philosophique, une forme de
résignation, qui n’exclut pas l’idée d’un possible apaisement, même si la
tonalité demeure désolée. (Fischer
Dieskau avec Barenboïm ou Herman Prey, pianiste
non précisé, plus tragique peut-être, plus lent, très beau aussi et enfin Güra/Berner, où on
admire notamment la diction de Werner Güra).
Rédigé par Florence Trocmé le 19 juillet 2013 à 18h49 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Yeats
« Jadis le monde se nourrissait de rêves ;
La vérité grise est désormais son jouet peint »
Yeats, exergue de Poésie, art de
l’insurrection, de Ferlinghetti.
Roubaud, collectionneur de bibliothèques
Roubaud sur les bibliothèques. Un tout petit opus, émanation d’une
conférence, me semble-t-il, commande de l’Enssib… (Lire, écrire ou comment je suis devenu un collectionneur de
bibliothèques, Presses de l’Enssib, 2012, version numérique gratuite ici). délectable
comme du Roubaud, celui du Grand Incendie
de Londres… l’amour des bibliothèques, les rituels, son accès aux magasins
de celle de la Sorbonne, décrit comme un privilège pouvant être remis en cause…
totale identification pour qui aime les bibliothèques et les librairies d’une
vraie passion !
De la disponibilité (André Breton)
Cité par Brigitte Célérier dans son blog où elle suit, en direct, une
partie du festival d’Avignon : « Aujourd'hui encore, je n'attends
rien que de ma seule disponibilité, que de cette soif d'errer à la rencontre de
tout, dont je m'assure qu'elle me maintient en communication mystérieuse avec
les autres êtres disponibles... » (source)
Comme les scorpions, ils survivront
(Philippe Rahmy)
Très impressionnée par cette
citation de Béton armé de Philippe Rahmy par Jean Louis Kuffer :
« Apple Store. 282 Huaihai Zhong Road. 21 heures. Vigiles
Matrix, lunettes fumées, oreillettes. Vendeurs gravures de mode, volubiles et
montées sur ressorts. Le mien s'appelle Link. Il a un doctorat en informatique,
un long métrage en cours, un roman sur le feu, il rédige une grammaire chinoise
pour étrangers et il enregistre un CD de rap, parmi d'autres projets. Dehors,
la pluie frappe les cloisons transparentes. Les écrans 27 pouces diffusent une
lueur d'outre-tombe sur les dizaines d'enfants massés dans le Genius Corner,
une garderie aux allures de bloc opératoire. Les gamins y traînent leurs
parents. La plupart ont moins de dix ans. Ils ne sont pas ici pour s'amuser.
Ils manipulent des logiciels de programmation, juchés sur des tabourets de bar
qui leur font des queues de métal. Leurs doigts crépitent. Pattes de mouche.
Ils façonnent un monde dont celui-ci est l'ébauche. Comme les scorpions, ils
survivront à la pollution, aux catastrophes nucléaires, au réchauffement climatique, à
la chute des météores » (source)
Glaner, laisser
vis-à-vis de ce qui touche, dans ce qu’on lit, quotidiennement, deux
options : engranger mais sans certitude d’y revenir, en faire usage,
l’incorporer à soi ou bien ne rien faire,
faire confiance à la possibilité de la trace,
à la chimie (parfois alchimie) interne afin que cela, mêlé à d’autres chutes, contribue
à la formation d’un point de haute tension dans le for intérieur.
Des anges (Jean-Louis Kuffer)
méditation sur les anges chez JLK :
« Il ne m'a fallu que le retour à quelques pages du Great Gatsby pour
me rappeler cette évidence: que ce qui nous touche vraiment en littérature, et
donc dans la vie, ou inversement, est une affaire d'anges. Je me le disais déjà
hier en relisant un récit de Tchékhov intitulé Ceux qui sont de trop, et
cela m'est encore plus clair à la lecture de Scott Fitzgerald: que nous
crèverions sans les anges.
Cela n'a rien à voir avec ce qu'on décrie justement comme angélisme, au sens
d'une idéaliste suavité ou d'une innocence fantasmée de bambins béats: cette
bimbeloterie n'a rien de commun avec les anges de tous âges et conditions que
je dis, qui en bavent le plus souvent plus que les autres et sont parfois
teigneux, voire affreux.
L'affreux et teigneux Charles Bukowski, par exemple, est de ces anges au même
titre que ce snob gigolo de Rainer Maria Rilke ou que cette cinglée de Simone
Weil ou que cette harpie de Patty Highsmith ou que le calamiteux Rimbaud - tous
ayant en commun le même don d'illumination et la même grâce diffusée par Scott
Fitzgerald quand il capte la douleur sous le lipstick. »
Kantor
Très bel article dans Le Monde
daté samedi 13 juillet 2013 sur la La
Classe morte de Tadeusz Kantor (par Fabienne Darge).
« Je ne traite pas la mort
dans un sens funèbre. La mort, pour moi, c'est un ready-made. C'est
l'inimaginable absolu. L'expérience par laquelle personne ne peut dire qu'il
est passé. Je n'imite pas la mort, je manipule ses signes. Comme dans l'art
espagnol, ou le baroque italien, ou encore comme dans ce symbolisme polonais
qu'on connaît si mal, cette école symboliste hantée par la mort, et qui a été
éclipsée par le constructivisme », expliquait l'artiste dans
un entretien avec le critique d'art Guy Scarpetta en 1983.
Cloches
Dans un article sur une pièce de Handke à Avignon ce propos d'une vieille
femme anonyme : « les cloches n'indiquent pas le temps mais rappellent
l'éternité. »
La pensée
… est le plus souvent contrainte. Nous dirigeons imperceptiblement notre
pensée et nous sommes dirigés par notre inconscient dans la pensée. Parfois
cette contrainte s’allège : possiblement lorsque l’on lit, pour certains
sans doute dans la création ou la méditation.
106 milliards de morts (Fred Griot)
toujours grand bienfait à lire ses notations
de journal. Je note cela aujourd’hui :
« je reviens sur ces chiffres : 7 milliards de vivants... 106
milliards de morts (estimation de -10 000 à 1940, et y'a eu avant... et
après...)
je reviens à ces mots :
- écrire et dire
- ce que nous sommes, ce qu'est le monde
- simplement, clairement
- librement »
Schubert, Winterreise, 8, Rückblick,
Regard en arrière
Regard en arrière, dit le titre,
double jeu dit la musique, encore une fois ici. Le voyageur est tiraillé entre
un véhément mouvement de fuite, une tentative de s’arracher au passé et le
besoin sans cesse d’y retourner. L’opposition des tonalités de sol mineur et de
sol majeur exprime à merveille ce double mouvement. Le lied, à ¾, est très
emporté, véhément. Les deux premières strophes sont en sol mineur, il est
question de pieds qui brûlent, sur la glace et la neige, du souffle à ne pas
reprendre avant d’être loin et le symbole peut-être le plus marquant, outre les
pierres sur lesquelles se heurte la course du voyageur, ce sont les corneilles,
Krähen en allemand, sonorité
agressive du mot. Puis la musique s’apaise et voilà sol majeur, une ambiance
qui évoque celle d’un chant populaire : c’est l’évocation du passé heureux
qui de nouveau se fait jour, plus de corneilles (Krähen), ici, mais l’alouette (Lerch)
et le rossignol (Nachtigall), le
tilleul et le ruisseau que l’on a déjà rencontrés dans les lieder précédents…
bref passage en sol mineur juste après l’évocation des deux yeux fatals de la
jeune fille et curieusement le retour à la tonalité de sol majeur qui va clore
le lied se fait au milieu d’une phrase du chanteur.
L’introduction au piano, relativement développée, dix mesures, alterne deux
cellules, une mesure d’une marche chromatique parallèle aux deux mains (effet
un peu hoquetant, très parlant) et une mesure comme étale sur des accords d’octave
et des arpèges… cette double cellule se répète 5 fois avant qu’entre la voix du
voyageur. Le texte ici est dense, il y a peu de repos, peu de valeurs longues
mais surtout des croches et des double-croches quasi en continu, des crescendos
et aussi des accents.
La musique exprime donc de nouveau ici l’inconstance (Unbeständigkeit attribuée à la ville dans le poème, mais qui est
aussi bien sûr celle de la jeune fille) et toute l’ambivalence du voyageur, fuir
mais être retenu par d’irrépressibles regrets.
Quelques versions : Dietrich Fischer Dieskau
en 1979 en répétition avec Brendel (en allemand) ;
Hans Hotter avec Gérald Moore.
Une version plus récente, très véhémente, très intéressante et convaincante
aussi de Werner Güra et Christoph Berner.
Et en allemand encore, une présentation un
peu déconcertante certes, mais non dénuée d’intérêt.
Rédigé par Florence Trocmé le 17 juillet 2013 à 20h44 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 02 juillet 2013 à 17h21 dans photomontages | Lien permanent
De la sublimation, suite (Gisèle
Berkman)
Dans la Dépensée, Gisèle Berkman
continue de suivre le fil de l’idée de sublimation. Citant Proust :
« penser, c’est-à-dire faire sortir de la pénombre, ce que j’avais senti,
le convertir en un équivalent spirituel » (66), elle montre que la sublimation
peut être comprise comme « un mode très singulier d’élaboration des
objets. ». Elle poursuit : « dans la sublimation, entendue au
sens large comme élaboration d’objets intellectuels et esthétiques, il n’y va
pas seulement de la poussée vers le haut qu’implique le sublime, mais aussi du trans de la transposition et de la
traduction, et de l’auto de l’autoaffectation.
Il y a donc une vraie élaboration qui tient à la fois du sensible et et
l’intellect.
→ un véritable et permanent travail donc ! « un processus qui nous
met continuellement au rouet » dit l’auteur, car il ne s’agit pas
simplement d’érotiser le processus de pensée mais de faire en sorte que cette
« érotisation soit productive ». Tout au long de ces pages riches et
complexes, Gisèle Berkman recourt à de nombreux auteurs, Merleau-Ponty, Fedida,
Freud, André Green, Rousseau… Ce dernier important dans son raisonnement, lui
qui, dit-elle, aura tant écrit « sur ces failles, ces pannes, ces
arythmies, qui mettent en crise l’activité de penser. » (70). Avec aussi un
fort ancrage dans le présent, puisque ce qu’elle cherche à comprendre c’est
« l’empêchement de penser contemporain ». Elle émet l’hypothèse que
notre « actuelle pulsion de mort se constitue d’abord et avant tout, d’un
prodigieux déni du négatif [...] la connification
de masse, ce trou du sens, en est peut-être le plus pur symptôme ». (73). Et
de s’appuyer à nouveau sur son expérience auprès d’élèves de milieux
défavorisés pour montrer comme est devenu problématique chez eux la fonction
objectalisante, « eux qui ont tant de mal à se défixer, à se déclouer des objets techniques qui captent leur
attention et sous perfusion desquels ils semblent être en permanence. » et
d’ajouter cette idée que leur problème n’est pas tant l’orthographe que la
syntaxe, « en tant qu’architecture figurante de la pensée ».
→ le lien entre les images, les mots, la pensée se trouve ici exploré avec une
mise en regard à la fois des grandes théories philosophiques ou analytiques et
des faits de société contemporains et c’est sans doute cela qui rend le propos
si passionnant et qui fait que même si le lecteur non philosophe perd parfois
le fil, il retombe vite sur ses pattes ou dans les lignes !
L’objectalisation explique ici Gisèle Berkman est une « dialectique qui
pose l’objet pour mieux le dissoudre et le reconstituer autrement et ailleurs. »
(73).
→ J’ajoute que bien souvent ce sont le papier et le crayon qui permettent de
poser le problème, d’en délier les constituants, pour les mettre à plat, les
observer, tenter de les appréhender et d’imaginer de les recombiner autrement.
Des nouveaux objets (G. Berkman)
Et l’auteur de montrer que les nouveaux objets créés par l’univers
numérique, « loin d’œuvrer, comme le pense Milad Doueihi, à un nouvel humanisme, agissent en retour sur
la fonction objectalisante et viennent en altérer le cours » (74). Ils
nous capturent, dit-elle et « produisent une sorte d’envoûtement » et
je crois que toute personne qui manipule un ordinateur et plus encore un
smartphone ou une tablette comprend très bien ce qu’elle veut dire ! On
revient à cette idée de magie qui était évoquée récemment dans ma conversation
avec Jean-Louis Giovannoni ! Gisèle Berkman rapproche nos outils
numériques des antiques tablettes de
défixion, support de malédiction et de pratique de sorcellerie.
→ Il importe de penser vraiment la question de ces outils et de l’usage que
nous en faisons, et aussi celles des risques auxquels elles nous exposent, en
tant que personne, en tant que citoyen. Il suffit de voir ce qui advient avec
les affaires de violation des données et d’espionnage qui se révèlent chaque
jour et cela, à une échelle inimaginable.
→ Ce cauchemar souvent, d’être obligée d’investir brutalement l’esprit d’un
inconnu côtoyé dans la rue, ou cet autre, que tout le monde puisse lire
directement dans mes pensées ! Toute vie sociale deviendrait impossible.
Or n’est-ce pas ce qui est en train peu ou prou d’arriver ? Et je précise
que je suis pas du tout nostalgique du passé mais bien plutôt grande
utilisatrice et en général un peu en avance sur mon entourage pour tout ce qui
concerne les techniques numériques… mais j’essaie précisément de ne pas m’aveugler
et surtout de ne pas me laisser aveugler, enchaîner par ces formes de dictature
qui sont trop facilement le marketing et la loi du profit maximal.
Le besoin de penser (G. Berkman)
Gisèle Berkman termine ce beau chapitre en proposant de faire deux lectures
du célèbre texte de Chalamov, en substituant la seconde fois le mot pensée au mot poésie. Pensée
dont elle décèle le besoin, en dépit de tous les obstacles devant elle dressés :
« et voici que surgit, plus lancinant que la pensée de la nourriture, un
nouveau besoin, une nouvelle exigence que Thomas Moore a complètement oubliée
dans sa classification simplistes des besoins humains.
Ce cinquième besoin est le besoin de poésie. » (cité p. 76)
Schubert, Voyage
d’hiver, 7, au bord du fleuve (auf dem Flusse)
[suite de l'exploration des lieder du cycle Winterreise, 7ème lied.] On retrouve ici encore une fois les mêmes thèmes que dans les lieder
précédents, mais le traitement musical a changé, comme si le froid et
l’engourdissement gagnaient, alors même que l’agitation intérieure est vive
encore…Le voyageur est au bord de ce ruisseau qui coulait si joyeux, il y a peu
et qui maintenant s’est pris en glace. Sur cette chape de glace, il grave le
nom de son amour et l’heure et le jour (Den
Namen meiner Liebsten/Und Stund und Tag hinein), pour vite constater que
lettres et chiffres forment un anneau brisé (ein zerbrochener Ring) et de se demander si son cœur n’est pas à
l’image de ce ruisseau, si violemment agité sous la glace, Wohl auch so reißend schwillt.
Le début du lied par ses petits accords staccato, deux mesures seulement au
piano avant l’entrée du chant, à 2/4 et en mi mineur évoque d’autres musiques
du froid, comme Purcell par exemple (Air du froid, dans le roi Arthur) ;
le chant pourtant ne commence pas trop tristement, il évoque le chuchotement
joyeux du ruisseau, mais très vite, contraste, sehr leise, très doucement,
indique la partition avec un la dièse sur still
(calme) que l’on retrouve un tout petit peu plus loin sur kalt (froid)… le ruisseau s’est bel et bien pris en glace. En deux
strophes voici parcouru une fois encore le chemin du bonheur à la désolation.
Puis changement de tonalité, on passe en mi majeur, il y a quelque chose de
plus véhément dans l’accompagnement, avec nombreuses doubles croches alors que
le voyageur dit graver le nom de son amour, puis très vite, strophes 4 et 5, on retourne au mi mineur, aux accords staccato
mais cette fois accompagnés d’un mouvement balancé à la basse : le
voyageur s’adresse à lui-même, à son cœur et il s’emporte, répétant trois fois
la phrase finale.
C’est un lied plus complexe, moins populaire, que ce lied-là. Et si l’on devait
isoler les cellules musicales principales, on constaterait qu’elles sont
nombreuses malgré la brièveté de ce chant, qui une fois de plus est un vrai
microcosme où Schubert (et Müller) en très peu de temps, de notes et de mots,
parviennent à donner le sentiment d’un affect très complexe, d’une fusion entre
le voyageur et les éléments de la nature, en un schéma bien sûr éminemment
romantique mais qui n’a rien perdu de son pouvoir émotionnel. Et à ce stade, on
se demande où vont nous entraîner le poète et le musicien et comment ils vont
pouvoir accomplir ce voyage de pas moins de 24 étapes.
On peut écouter cette superbe interprétation
de Thomas Quasthoff avec Daniel Barenboïm au piano ou celle de Hans Hotter avec Gerald Moore (et le
texte allemand). Pour information, partition intégrale disponible ici
Rédigé par Florence Trocmé le 02 juillet 2013 à 16h58 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 01 juillet 2013 à 16h36 dans photomontages | Lien permanent
Lectures
Le Premier arrondissement de
Frédérique Guétat-Liviani. Lecture prenante, très intéressante. Et bien sûr la
suite de La Dépensée, de Gisèle
Berkman.
De la dualité (Mathieu Brosseau)
dans l’entretien avec moi pour Poezibao :
« La seule façon de s'en sortir est de cesser d'espérer, comme de
désespérer ; il s'agit juste de cesser de vouloir s'en sortir. On
n'échappe pas aux systèmes, on arrête juste d’y croire. »
→ je me sens très en phase avec ce renoncement au dualisme espoir/désespoir. Il
s’agit selon moi simplement d’avancer, dynamiquement si possible, en
réceptivité totale avec ce qui advient, actif/passif couplés et non opposés.
Libres dans du fermé (Mathieu Brosseau)
« Écrire, c’est provoquer l’avenir. Mais toujours dans le cadre limité
de cette contradiction. Nous sommes libres dans du fermé, incarcérés dans de
l’ouvert, ce sont ces deux modalités, leur confrontation, qui proposent l’art
comme moyen pour avancer. »
Correspondances (Jean-Louis Giovannoni)
Je poursuis ici mon dialogue avec Jean Louis Giovannoni, d’autant plus volontiers
qu’il participe en quelque sorte de ma lecture du livre de Gisèle Berkman, La Dépensée.
Jean-Louis m’écrit, le 21 juin 2013 :
« En étant sur internet, on est coupé de la présence immédiate de l'autre,
elle devient alors une adresse. Pas un fantôme : une adresse.
Quelque chose au loin auquel est destiné ce message. Le problème dans l'adresse
c'est qu'elle est aussi composée de soi (il faudrait l'écrire au
pluriel). A qui vraiment s'adresse-t-on lorsqu'on écrit ? L'autre devient alors
un mélange de soi, sans compter les éléments inconscients qui participent, eux
aussi, à l'animation de cette adresse. Toute écriture porte en elle-même
ce questionnement, ainsi que toutes ces zones d'ombres. Peut-être là où ça se
gâte un peu, c'est que l'écran de l’ordinateur ou de la tablette constitue une
sorte de miroir qui tient les interlocuteurs à distance, comme tu l'écris, sans
la "rugosité" de l'échange entre sujets en présence. J'allais
ajouter sujets réels, c’est dire combien la dérive est importante et que
la référence au réel, comme arrêt, borne, ne fonctionne plus. »
→ en fait la rugosité de l’échange
est aussi le garant de sa justesse. Il y a dans l’échange réel une sorte de
correction ou d’ajustement permanents. Cela dit, toute correspondance écrite
entre deux personnes pose potentiellement cette question de l’adresse. Cela ne me semble pas, du fait
du mail, tant nouveau qu’exacerbé par la rapidité potentielle de l’échange. C’est
une correspondance sans le temps long de celle-ci…
De l’omnipotence (Jean-Louis Giovannoni)
[suite de la lettre de Jean-Louis Giovannoni] « Mais il y a, à mon
sens, autre chose qui se joue à travers ces nouveaux outils. Ils placent
l'individu dans une idée de maîtrise absolue, une sensation de pouvoir
inégalable (même si elle est illusoire). Avec ces engins, on devient une sorte
de Deus ex machina, mais aussi le centre (cette notion d'être
au centre m'apparaît importante) d’un rayonnement que sa seule volonté peut
faire et défaire. "À ma guise" comme le ressasse une
publicité.
C'est ce pouvoir (à tonalité mégalomaniaque) qui constitue l’argument vendeur
de ces machines. Comme me le faisait remarquer Gisèle (Berkman], le
propriétaire d'une tablette devient, dans cette perspective, plus un exécutant
technique, suivant scrupuleusement les programmations prévues par avance
dans sa confection, qu’un sujet libre de ses mouvements psychiques. Il
maintient, en lui, (et c'est l'effet escompté par les vendeurs de ces procédés)
la croyance que cet objet le place au-dessus du commun des mortels, en fait
un être à part. Un être exceptionnel. Et plus il connaîtra la manipulation de
cet engin, plus en sortira grandi en ayant réponse à tout, et, il lui semblera
(plaisir suprême) être acteur, voire créateur, de ce flux incessant qu’un seul
de ses doigts nonchalamment peut maîtriser à tout instant. »
→ je note cette idée essentielle et peut-être trop peu développée du sentiment
de puissance que peut donner le maniement d’un ordinateur. Je le connais depuis
longtemps ce sentiment, depuis le jour où j’ai compris qu’avec un ordinateur on
pouvait se faire imprimeur, éditeur, revuiste, etc. ! Et la jouissance
procurée a sans doute à voir avec le sentiment d’omnipotence d’abord éprouvé par
l’enfant, dans son développement, avant que la réalité et ses parents ne se
chargent de lui faire comprendre ce qu’il en est réellement de ses possibilités
et capacités.
De l’amour (Gisèle Berkman)
Magnifique passage sur la nécessité de l'amour pour se cultiver. Gisèle
Berkman évoque un écrit d’Adorno où ce dernier se plaint d’une étudiante qui n'a pas pensé à faire une relation, que lui qualifie d'organique, entre Bergson et l'impressionnisme. (57)
Je cite le passage d’Adorno, car il est pour moi essentiel : « comment
acquérir la culture qui nous permet d’associer Bergson et l’impressionnisme ?
Nous autres, examinateurs en philosophie, serions embarrassés. Car la culture
est justement ce pour quoi il n’y a pas de véritables règles ; seul l’effort
spontané et l’intérêt permettent de l’acquérir [...] en vérité, cette culture n’est
même pas la récompense d’efforts, mais elle est le fait des esprits curieux [...]
si je ne craignais d’être taxé de sentimentalisme, je dirais que pour se cultiver, il faut de l’amour ;
ce qui manque, c’est bien la faculté d’aimer. » (cité in Gisèle
Berkman, La Dépensée, p.57).
Tout aussi important le commentaire de G. Berkman : « l’amour dont
parle Adorno, n’est pas inné. Un savoir
aimer enveloppe la faculté d’aimer.
Pour saisir la parenté cachée entre la pensée de Bergson et la peinture
impressionniste, il faut avoir appris – s’être appris soi-même, s’y être autorisé…. – à désapprendre ce
que l’école nous enjoint
→ Oserai-je dire qu'on ne peut pas faire un Poezibao
sans beaucoup d'amour tel qu'ils l'entendent tous les deux, Berkman et Adorno :
« il faut avoir appris à constituer en seconde nature un certain
nombre d'opérations, de procédures de pensée, de plis, lesquels se
situent très au-delà et très en-deçà de cette “culture commune” qui est
l'appellation hypocrite donnée au “socle” minimal de connaissances dispensé à
des classes moyennes en voie de prolétarisation réelle et symbolique. » (57).
Et plus loin G.Berkman relève ce propos, terrible, d'une inspectrice de lettres :
« il faut bien vous mettre dans la tête que le temps des savoirs est
terminé et que nous sommes aujourd'hui à l'époque des compétences. » (59)
→ Force de ce livre d'articuler une pensée philosophique (qui parfois m'échappe
en raison de sa complexité et surtout par les références sur lesquelles elle
s'appuie) à l'expérience concrète, notamment celle d’un professeur en banlieue.
Il faut de l'amour pour se cultiver. Il faut du désir dit-elle aussi citant Jean-Luc
Nancy : « désirer et penser, désirer penser, penser comme
désirer. » (59)
→ Un désir et sans doute un besoin, une tension qui peut varier au cours d'une
vie. Quand avec l'expérience, la perception que l'on a de la complexité du
monde s'intensifie, on ressent et ce désir, et ce besoin : tenter de
mettre les choses à plat et tenter de les penser. De les articuler. En
développant, comme dit Gisèle Berkman « la capacité d'apparier, d'ajouter
ce désir à cette chose infime, corpusculaire, ce spasme, ce rien, que nous
appelons “penser” ». (60)
Et comment ensuite ne pas être frappée de cette formule désignant la pensée
comme une « singulière activité passive, une passactivité » alors que je suis encore imprégnée de la
lecture de Mathieu Brosseau, riche en formulations de ce type (je pense au çaction par exemple)
De la sublimation (Gisèle Berkman)
Puis cette question : « serions-nous en mal de sublimation ? » selon la conception
de Freud : « capacité qu'ont les pulsions sexuelles de changer de but »?
Comme s'il y avait « un renoncement à ce renoncement pulsionnel ».
→ Question centrale. Les possibilités d'assouvissement de la libido seraient
telles via la libération sexuelle et la société de consommation et du tout,
tout de suite, que le processus de sublimation n'aurait plus les mêmes raisons
d'être.
Valéry aurait sans doute pensé cela en termes quasi mathématiques : si j'ai une
quantité x d'énergie libidinale et que les circonstances me permettent de la
dépenser en totalité dans la réalisation de son but premier (sexuel) ou second
(posséder), il n'y a plus aucune énergie résiduelle pour créer une œuvre,
acquérir une connaissance. L'assouvissement facile de la pulsion suscite
l'assoupissement, voire l'extinction du processus de sublimation.
Schubert, Voyage d’hiver, 6, « la débâcle »
[suite de l’exploration lied par lied du Voyage d’Hiver]
Ce sixième lied, Wasserflut, est en
fa # mineur et la tonalité varie peu au long des deux pages. Tout ici semble
statique sauf peut-être la voix du chanteur qui évolue par deux fois sur un
écart d’octave, à la tonique et à la dominante. La mesure est à trois temps,
avec un très léger, presqu’imperceptible balancement qui naît sans doute de
l’usage, de nouveau, du triolet, mais selon un mode très différent de celui des
deux précédents lieder. Ici, il marque plutôt une fluctuation qui retombe sur
elle-même : le mouvement agité, hypnotique s’est comme perdu dans le froid
et la glace. Le thème le plus lancinant est un triolet de croches à la main
droite du pianiste (avec à la main gauche un accord en croches pointées suivie
d’une double croche, ce qui crée un sorte d’instabilité), le triolet de la main
droite suivi d’une noire pointée et d’une croche sur la sensible, thème qui se
répète une seconde fois et installe quelque chose de poignant, de désolé. Le
piano n’est plus un flux, plutôt une ponctuation, avec beaucoup d’accords. Les
deux premières strophes sont descriptives, puis dans les deux suivantes, le
chanteur s’adresse à la neige : Schnee,
du weißt von meinem Sehnen, neige, tu
connais ma peine…On retrouve l’idée d’une fusion entre la neige et les
larmes, thème qui court depuis le troisième lied avec, entrelacés, Eis (la glace) et heiß (brûlant : le cœur, les larmes, les sentiments). Autre
thème qui court depuis le deuxième lied cette fois, le vent. Le voyageur semble
ici pris entre deux tentations, se laisser gagner par l’engourdissement évoqué
au 4ème lied ou bien, à l’image de la neige amenée à fondre, retrouver la
possibilité d’un mouvement, en faisant de ses larmes [s]einer Liebstens Haus, la
maison de son amour.
Une version Hermann Prey (pianiste non
déterminé), très lente. Voici aussi une version avec voix de femme, celle de Kathleen Ferrier. Et
enfin Fischer Dieskau, avec partition
déroulante mais sans mention du pianiste (je suis choquée par cette
désinvolture… le pianiste joue un rôle absolument essentiel dans ce Voyage d’hiver ! et il est souvent
escamoté…)
Rédigé par Florence Trocmé le 01 juillet 2013 à 16h30 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 29 juin 2013 à 17h46 dans photomontages | Lien permanent