Rédigé par Florence Trocmé le 17 février 2013 à 11h21 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Se faire l’interprète (Mireille Gansel)
Je poursuis la lecture de Traduire
comme transhumer où Mireille Gansel continue à poser les étapes de son chemin
de traduction et de traductrice, pas à pas, chapitre par chapitre.
Cette belle idée a le mérite de bien mettre en valeur et en évidence les
moments-clés de ce parcours très particulier, ce « chemin d’apprentissage »
dont on sent bien qu’il est conditionné par une recherche très profonde de sens et de
vérité. De justesse aussi pourrait-on
dire.
Frappant aussi de voir comment elle éprouve le besoin d’aller à la rencontre de
l’auteur et même si cela implique un long voyage, des conditions matérielles
difficiles. C’est ainsi qu’après avoir reçu le choc des poèmes de Brecht, elle
s’en va frapper à la porte du Berliner Ensemble, non sans avoir franchi divers
obstacles pour pouvoir accéder au Berlin Est des années 60. Et là elle
rencontre Helena
Weigel qui l’autorise immédiatement à assister à toutes les répétitions de
la troupe. Elle la verra notamment incarner Antigone
et cela lui fera dire : « la Weigel n’"interprète pas". Elle "se fait
l’interprète". Immense leçon de traduction. »
→ Immense leçon aussi sans doute pour la musique, même si je sens que je ne
perçois pas toutes les implications de la nuance, qu’il va falloir creuser. Ce
que je note, c’est une sorte d’effacement de la personne qui devient seulement
celle qui porte d’un point à un autre, du livre et de l’auteur au spectateur ou
au lecteur. Personne qui bien sûr existe dans toute son épaisseur, ne serait-ce
que pour donner corps au personnage, au texte, mais qui n’est plus Helena
Weigel, un peu comme si elle avait revêtu beaucoup plus qu’un costume de scène,
un double corps, une double identité. On pourrait presque oser un terme fort, transsubstantiation. Et penser le plus
loin possible l’articulation entre faire
(interpréter) et se faire (interprète)
Le traducteur, le musicien, l’acteur se laissent transformer en profondeur par
ce qu’ils interprètent. Si possible dans l’effacement de leur ego et par
communication avec des couches plus profondes d’eux-mêmes. Au demeurant quand l’ego
reste présent, que ce soit chez le musicien ou chez le traducteur, c’est
souvent insupportable, comme une poussière dans l’œil ! Il y a quelque
chose en trop, qui fait écran. Ils font le singe au lieu de se faire l’interprète !
Une arche entre des rives sans pont
(Mireille Gansel)
Puis le livre aborde la découverte de Reiner Kunze. Poète d'Allemagne de l'Est,
interdit dans son propre pays, traducteur des plus grands poètes tchèques. Un
soir d’hiver, Mireille Gansel découvre « un petit livre de poèmes de la
couleur rêche des papiers d’emballage » et qui porte ce titre Sensible Wege [en allemand, sensibel au singulier, sensible au pluriel] : « avec
chaque pas / tendre une arche / entre des rives sans pont »
→ Comment s’étonner, à ce stade de la lecture, de la citation de cette si belle
formule d'une arche comme jetée entre des
rives sans pont. Superbe métaphore de la traduction. Plus encore quand le
traducteur choisit des auteurs ou des textes encore totalement inédits en France.
→ Je note aussi que Mireille Gansel termine souvent ses courts chapitres par
une remarque sur la traduction ou la langue comme si elle jetait cette fois une
arche vers le chapitre suivant. Ce qui souligne la cohérence de sa démarche.
Un mot, seulement (Sensibel, Mireille Gansel)
J’en viens à l’histoire très emblématique du mot sensibel que j’ai entendu raconter pour la première fois un soir de
juin 2010 à la librairieTschann à Paris, lors d’une lecture
de Reiner Kunze, en présence de sa traductrice Mireille Gansel.
Ce mot dans ce poème si limpide dont
elle a compris qu'elle ne pourrait le traduire que si elle prenait le risque de la rencontre et du questionnement. (37)
Et ce sera le voyage et la rencontre dans la modeste cuisine des Kunze
surveillée par la Stasi, l'écoute du poète lisant, la découverte de sa langue « territoire
de confluences de deux langues, celle de son enfance et celle des poètes
tchèques » (p.39). Et la réponse à sa question, comment traduire sensibel : « dans l’aura de
cette langue poétique, le mot sensibel
résonna comme un sismographe infiniment précis. Je proposais de le traduire par
“fragile” et je sentis que cela sonnait juste. »
Mais au chapitre suivant, nouvelle rencontre dans la nouvelle maison des Kunze,
au bord du Danube, puisqu’ils ont dû quitter la RDA. Et les propos du poète sur
la pétrification des cœurs l'amènent à
modifier son ancienne traduction, renoncer au mot fragile pour revenir à sensible.
→ On pourrait certes dire : tout ça pour traduire sensibel par sensible ! Je crois au contraire que c'est une belle
leçon de probité intellectuelle laquelle est sans doute souvent trop peu
présente dans le travail de traduction : trop rapide et superficiel, pas assez
attentif à la nuance, à la variation et surtout peut être dans une trop grande
méconnaissance de l'auteur et de son contexte.
→ à certains égards, je suis aussi renvoyée ici à mes conversations avec
Auxeméry, qui a mis trente ans de sa vie à traduire Olson, accumulant le
maximum de connaissances sur le contexte, notamment la ville de Gloucester, sur
la côte Est des États-Unis, cœur du livre Maximus,
sur les usages du temps, sur la langue aussi, en son état du temps de l’écriture
des poèmes d’Olson. Même écoute, très fine, très attentive, qui se développe et
se forme en faisant travailler l’oreille, exactement comme en musique ! à
la fois par la connaissance de tout ce qui peut contribuer à la compréhension
mais aussi par une longue fréquentation du texte et par l’attention à ce qui en
émane.
Le monocorde (Mireille Gansel et le
Vietnam)
Mais dans la vie de Mireille Gansel, il y a aussi un très long épisode qui
peut surprendre au premier abord, si on ne comprend pas le sens profond de sa
démarche : le Vietnam. Après s’être sentie mobilisée de façon intense et urgente par la guerre et
avoir commencé à explorer le fonds de littérature vietnamienne du Musée de l’Homme,
elle connaît un enchaînement de circonstances qui l’amène à partir au Vietnam
où elle accomplira pendant deux ans un très grand travail de traduction (après
avoir bien sûr appris le vietnamien). Sa bibliographie
atteste bien de tout cela.
Je retiendrai surtout ici la belle histoire du monocorde, cet « instrument
des musiciens aveugles ambulants » et la « poignante et envoûtante
modulation des mots-syllabes de cette voix sans parole et dont chacun s’appuie
sur une échelle de six tons. ». « Âme de la poésie vietnamienne », dit avec une grande humilité la traductrice qui reconnaît : « rien à
voir avec l’onomatopée, ni l’allitération que je m’étais si fièrement appliquée
à élaborer dans l’enthousiasme et l’ignorance de mes premières traductions de
poésie vietnamienne. » !
→ C’est émouvant que ce soit cet instrument de musique, apparemment frustre et
pauvre, qui ait ouvert un sensibel Weg,
un chemin fragile et sensible à la traductrice pour approcher cette littérature
à l’origine si étrangère pour elle.
→ et toujours cette recherche du plus juste
(on peut l’entendre ici au sens musical) puisque Mireille Gansel a appris à
jouer un peu du monocorde, peut-être parce qu’elle a senti que « parvenue
à cet extrême du travail, la traduction ne peut que se retirer sur la grève des
mots absents ». (59)
Grève des mots absents qui renvoie à l’arche jetée entre deux rives sans pont
Rédigé par Florence Trocmé le 17 février 2013 à 11h16 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 14 février 2013 à 19h48 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Traduire comme transhumer (Mireille
Gansel)
J’entreprends ma seconde lecture de Traduire
comme transhumer, le livre de Mireille Gansel. Et cette lecture me semble
faire vraiment sens, alors que je suis encore toute imprégnée de celle de LTI de Klemperer.
Bonne préface de Jean-Claude Duclos qui s’arrête longuement sur le titre et
donne d’utiles explications sur la transhumance, et sa racine étymologique,
humus. Il s’agit de changer d’humus, de passer d’un territoire d’hivernage à un
territoire d’estivage.
→ On pourrait d’ailleurs ici pousser la métaphore plus loin qu’il ne le fait
pour dire qu’il s’agit de passer d’un univers relativement clos, hivernage du
texte dans sa langue d’origine à un espace plus ouvert, diffusion du même texte
dans d’autres langues.
Autre idée importante, une forme d’humilité, tant devant le nouveau territoire
que devant la tentative de transhumance que l’on entreprend. En montagne, ne jamais arriver en conquérant, dit un
connaisseur de la transhumance. Et sans doute doit-il en être de même devant le
texte dont il s’agira de sentir d’abord le caractère « étranger », l’étrangeté.
Le traducteur doit commencer par « se familiariser avec ce qui lui est
étranger » et c’est ainsi qu’il trouvera le chemin « qui conduira le
lecteur à la compréhension de l’auteur à traduire. »
Et par cette idée de transhumance, qui renvoie à celle du nomadisme,
Jean-Claude Duclos ouvre à ce qui va être une approche importante du livre, la question
de l’exil. Et à la dimension fondamentalement humaine de la démarche de
Mireille Gansel.
Expérience fondatrice (Mireille Gansel)
Premier chapitre très émouvant où la petite fille comprend pour la première
fois ce que c'est que traduire et que les mots ont des racines : son père
traduit pour la famille les lettres qu’il reçoit de temps en temps de Budapest.
Un jour, elle comprend que dans le texte que lit le père il y a plusieurs mots
différents pour dire quelque chose d’assez proche et qui de plus la concerne,
elle. Elle « ose insister : c’est quoi les mots en hongrois ?»
et son père lui dit quatre mots qu’elle lui demande ensuite de lui traduire :
« je découvre ce soir-là que les mots, comme les arbres, ont des racines
dont mon père me révèle la magie [...] l’épure du français s’est enrichi devant
cet arc-en-ciel de sensations » (Mireille Gansel, Traduire comme transhumer, Calligrammes/Bernard Guillemot, 2012, p.
18)
→ ce qui semble important dans la façon dont est vécue cette expérience quasi
initiatique, c’est que tout de suite, Mireille Gansel s’installe dans l’entre
deux. Elle aurait pu éprouver le besoin de s’approprier l’autre langue, celle d’origine
pour sa famille. Non, d’emblée, elle « enrichit » la français et son
épure de quelque chose de différent, de fascinant aussi qui lui vient du
hongrois. Elle révèle ici en quelque sorte une vocation précoce à traduire, à
faire transhumer, à faire passer.
Une histoire exemplaire (Mireille
Gansel)
Exemplaire dans le sens qu’elle est un exemple concret de ce qu’ont vécu
les familles juives qui habitaient dans ces territoires, les confins de l’empire
austro-hongrois (on peut ici évoquer les traductions de François Mathieu, dans Poètes de Czernowitz ou dans le revue Fario). Et l’on repense aux récits de Klemperer,
quand l’enfant à qui on suggère d’apprendre l’allemand demande à son père si
lui, le connait. Et il répond qu’il connait huit mots, venus de son professeur :
« du bist ein stück fleisch mit zwei
augen », que l’on peut traduire par « tu n’es qu’un morceau de
viande avec deux yeux »…(et ici encore, comme en lisant Klemperer, le choc
induit par le passage de ce que l’on sait, en théorie, à ce qu’on découvre
concrètement, dans de telles situations. La violence d’une telle phrase en dit
plus long qu’un grand paragraphe dans un livre d’histoire.
Mireille Gansel aborde en effet la découverte de l'allemand dans et par ses racines
familiales, Moravie de la lignée grand-maternelle et Galicie de la lignée grand-paternelle,
ce « carrefour des langues de tous les peuples « qui composaient ces
confins de l’empire, polonais, ruthène, allemand, yiddish. » L’« allemand
d’Imre Kertesz de Budapest, d’Appelfeld de Czernowicz, de Tibor de Prague,
dernier patriarche de la famille [...] cet allemand, traversé par les exils et
emporté au long des générations de pays en pays, comme on emporte un violon. Dont
les vibratos auraient retenu les accents et les intonations, les mots et les
tournures des pays et des parlers adoptés. » (20)
→ manière aussi de rappeler que les langues ont une sorte de don inné pour l’accueil
de l’autre, en ses parlers, en ses dialectes. Faut-il pleurer les anglicismes,
les imports de toutes sortes dans une langue ou au contraire les voir comme le
signe de sa vitalité (même si trop d’anglicismes relèvent de la dictature de la
technique, de la tentation du jargon pour initiés et de la paresse). Et au sein
de la langue allemande, quel bonheur de retrouver ces mots français germanisés
qui attestent des rapports de longue date entre les deux pays.
Et c’est très émouvant de voir la vieille tante Szerenke de la petite Mireille
découvrir avec bonheur que sa jeune nièce apprend l’allemand et que donc elle
peut la nommer « sa secrétaire » la rendant « habilitée désormais
à recevoir et garder les secrets, tel ce petit meuble du même nom, mais aussi à
transcrire ces mots d’une langue qui nous serait à jamais commune. » (21)
→ langue et exil, importance de la langue, des langues, pour tous ceux-là qui
ont été déracinés (même s’ils étaient maigrement enracinés), ce qui aussi
parfois va les séparer durablement, selon le lieu de leur exil. Ce pont que
fait l’enfant qui apprend l’allemand entre la vieille dame et sa famille. Ce rôle
toujours de l’interprète, qu’il soit musicien ou traducteur.
Un peu plus loin, Mireille Gansel s’attarde sur une autre femme de sa parentèle
et évoque les « ciselures d’orfèvre de sa langue allemande dans la plus pure
filiation d’un Roth, d’un Kafka, d’un Buber » (25)
Tous ces premiers chapitres sont prenants. Ces rencontres avec le si peu qui
reste de la famille et d’un monde englouti et ce vecteur d'un allemand
tellement pluriel d’être, pour l’un ou l’autre, chaque fois, dans la proximité
du hongrois, du tchèque, du yiddish. « langue en exil » et « langue
rescapée », tels les titres si parlants de ces chapitres.
Le chêne de Goethe
Mireille Gansel évoque ensuite un voyage marquant : traversée des
ruines de Dresde, puis maison de Goethe à Weimar, puis Buchenwald. « Chape
de silence ». Elle dit cette double ignorance encore pour elle, celle de
la langue de bois et le fait qu’il y avait là « un arbre planté de ses
propres mains par le poète Goethe [...] protégé des détenus par une barrière
[...] sur le territoire même du camp » comme l’écrira plus tard Imre
Kertesz, avec les mots de ses 14 ans et d’enfant juif déporté à Buchenwald. Je
me souviens à ce propos que Mireille m’a vivement conseillé l’écoute de l’émission
récente (10 janvier 2013) de Sophie Naulleau et Nathalie Salles, Le Chêne de Goethe, dans l’Atelier de la
création d’Irène Omelianenko (on peut l’écouter ici)
Brecht, Minder….
Le dernier chapitre lu hier soir est celui-là même que j’avais entièrement
recopié le matin pour le publier dans l’anthologie
permanente de Poezibao. Une autre
sorte de transhumance peut-être, que ce geste de recopier, pour faire migrer
les mots des pages du livre sur les écrans d’internet, leur assurant une
diffusion plus large, mais dont le but secret est de faire venir les uns ou les
autres au livre !
J’ai fait un autre petit travail dont je mesure mieux maintenant la portée, en
recopiant également l’intégralité de la bibliographie
de Mireille Gansel, ce qui me permet de cheminer plus aisément sur ce grand
parcours qu’elle a fait et continue de faire avec les langues dites étrangères.
Rédigé par Florence Trocmé le 14 février 2013 à 19h41 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 13 février 2013 à 19h46 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Une postface problématique
J’ai terminé hier soir de LTI, le
livre de Victor Klemperer. Dans la plus grande admiration et convaincue qu’il s’agit
d’un livre essentiel et bien trop méconnu, notamment du public français. Mais je peux dire que je suis tombée sur une sorte d’os. Qui me donne beaucoup
de fil à retordre : pour élaborer mon impression et pour tenter de l’exprimer
le plus justement possible.
Il s’agit non plus du texte de Klemperer, mais de la postface. J’entre avec
intérêt dans cette postface intitulée « Résistance dans la langue ». J’apprécie
que l’auteur, Alain Brossat, insiste sur la forme de résistance très
particulière de Klemperer, sa façon de refuser l’anéantissement intérieur, par
une sorte de décalage par rapport à ce qui (lui) arrive, en se concentrant de
toutes ses forces vitales sur la langue. C’était son métier, il va continuer à
l’exercer à l’insu de tous pour sauver sa peau. Klemperer le dit bien lui-même
au début du livre, quand il évoque ce sigle LTI
comme une sorte de formule presque magique qui l’aide à ne pas sombrer dans le
désespoir auquel, il faut le rappeler, il va être confronté douze années
durant, les douze ans du nazisme, de la persécution des Juifs, lui Juif de l’intérieur,
non exterminé parce que sa femme est aryenne.
Il y a d’ailleurs dans le livre, en filigrane, une belle histoire, à peine
abordée par l’émouvante exergue du livre, « à mon épouse Eva Klemperer »,
personnage héroïque s’il en fut, qui a résisté aux pressions considérables et
de toutes natures exercées sur elle pour répudier son époux et ainsi échapper à
leur relégation et à la persécution qu’ils subirent dans la vie quotidienne.
Je suis alertée par un style qui me choque, en contraste avec la prose sobre de
Klemperer qui jamais n’insiste sur l’horreur, sur les épreuves. (Je n’ai pu me
procurer la version allemande du livre et je n’ai pas compris qu’elle ne soit
pas disponible à la bibliothèque de l’Institut Goethe, mais j’en profite pour
dire mon admiration pour le travail de traduction d’Elizabeth Guillot.)
Par exemple ce passage : « Il lui faut surmonter l’horreur spontanée
que lui inspire la corruption de la langue et de la pensée dévastée par la LTI,
pour écouter et lire sans défaillance, ramasser dans le caniveau des jours les
fleurs puantes de cette rhétorique ». (367) Ou celui-ci : « Le
philologue se tient donc là, en situation de sentinelle chargée de veiller au
sommeil des victimes violentées dans la
langue aussi (exterminées, par exemple, comme Untermenschen) et de réveiller les vivants assoupis lorsque la LTI
vient infecter à nouveau leurs énoncés, longtemps après la chute de l’empire
des lémures ». (369)
Je note de nombreuses remarques intéressantes et qui rendent bien compte du
travail de Klemperer : « Le langage est cette position stratégique où
le philologue assiste à la dissolution des repères qui, dans les figures
traditionnelles de l’hostilité et de la guerre, permettent d’opérer le partage
entre l’ami et l’ennemi, le bien et le mal, l’action vertueuse et le crime, la
barbarie et la civilisation ».
Mais j’éprouve tout au long de cette lecture un malaise, né de l’impression d’être
confrontée à une pensée quelque peu doctrinale qui me semble en contradiction,
comme l’est à certains moments la langue (les « fleurs puantes » « l’empire
des lémures »), avec le livre de Klemperer. Impression d’un discours
formaté. Et je pense que ma petite oreille linguistique encore bien faible a
entendu dans ce texte quelque chose qui l’a perturbée et que j’ai ressenti presque
comme une contradiction par rapport au texte de Klemperer, alors même que par
ailleurs, je le reconnais, des choses très justes et fines y sont développées. Comme
si l’immense leçon du livre, formulée en toute discrétion, n’avait pas été complètement
entendue et que l’on retombait, autrement, dans les travers dénoncés.
Rédigé par Florence Trocmé le 13 février 2013 à 19h42 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 12 février 2013 à 19h46 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
La
malédiction du superlatif (Klemperer)
Dans le LTI de Victor Klemperer,
un chapitre édifiant sur la malédiction
du superlatif. Plus que jamais d’actualité. Et pour moi aussi une
vigoureuse mise en garde, devant ma propension à user du merveilleux, du magnifique,
du remarquable, du très en général ! Difficulté à
brider mon enthousiasme ? : façon complaisante de voir les choses, qu’on
peut aussi caractériser comme une incapacité à faire sentir l’admiration
autrement qu’en recourant à ces excès. Klemperer évoque la question des « superlatifs
numériques », l’abus de chiffres énormes, sans aucun rapport avec la
réalité (en particulier dans tout le corpus des communiqués de guerre). Il
ajoute « Les superlatifs numériques ne forment, dans l’emploi des
superlatifs en général, qu’un groupe particulier bien rempli. On peut dire qu’il
est la forme linguistique la plus utilisée de la LTI, et cela se comprend sans peine car le superlatif est le moyen
d’action le plus évident dont dispose l’orateur et agitateur, c’est la forme
publicitaire par excellence. » (284)
→ celui qui vend sa marchandise, qui se vend lui-même doit absolument embellir
la vérité, lui donner une dimension…superlative. On peut aussi comprendre que le
superlatif signifie, par définition, être plus grand que les autres, que ce soit
explicite ou implicite. Le superlatif est le plus grand, celui qui domine et
écrase les autres qui ne lui arrivent pas à la cheville, qui n’ont même pas à être
considérés. C’est le sommet de la structure pyramidale.
Utile précision de Klemperer sur les différentes formes que peut revêtir le
superlatif : « la forme régulière du superlatif des adjectifs, les
expressions isolées auxquelles la valeur superlative est inhérente ou peut être
attachée, et les phrases tout à fait imprégnées de sens superlatif. »
(285).
→ il me semble aussi qu’on pourrait ajouter le recours abusif à certains
adverbes.
Dans ce contexte toujours, analyse du préfixe Welt, monde, Weltmacht,
puissance mondiale, « les Juifs et les bolchéviques sont des Weltfeinde [ennemis mondiaux] »,
etc.
→ à ce sujet je voudrais évoquer quelque chose qui me frappe souvent, c’est l’alliance
très fréquente et très particulière dans le contexte des médias contemporains,
d’un superlatif et d’une indication temporelle. Avec parfois des absurdités !
Absurde aussi le jamais vu, assorti d’un
depuis. Si c’est jamais, c’est jamais,
sinon c’est plus vu depuis !!!! Jamais
vu depuis huit jours ! (je caricature un tout petit peu !) : absurde.
La plus grande tempête… depuis deux ans ou trois mois. Il faut que ce soit le plus pour frapper, donc peu importe la durée écoulée depuis le phénomène de
référence.
Le résultat, perte d’un véritable instrument de référence. D’une possibilité de
se constituer une échelle propre. Brouillage des repères.
Il y a bien encore et toujours contamination
du langage par le contexte. Contamination, un mot fort que Klemperer emploie
constamment pour montrer comment les tournures, les expressions, la volonté doctrinale
des nazis se sont infiltrées dans toute la langue, en un véritable processus
viral d’infestation. Se souvenir qu’une contamination modifie et peut tuer,
tuer la conscience en l’occurrence, le sens critique, le libre-arbitre.
De quelques mots
Klemperer pointe aussi l’usage de certains mots employés de façon massive. Il
y a « total, prétention
fondamentale et mot-clé du nazisme » (283), il y aussi unique, « aussi superlatif que
mille », écrit-il ! « une expression d’esthète, à la mode dans
la philosophie et la poésie néoromantique ». L’absurdité, le contre-sens
presque, est bien souligné par Klemperer : « lorsqu’après la campagne
de Pologne, une douzaine de feld-maréchaux sont nommés en récompense d’exploits
héroïques “uniques”, on se demande si chacun n’a fait ses preuves que dans une
seule bataille et l’on se dit que douze exploits uniques et douze maréchaux
uniques, ça fait une douzaine. » (284).
À ajouter à cette liste, le mot historique,
employé aussi à tort et à travers chez les journalistes qui rabattent sans
cesse le très proche, le très immédiat sur lui-même, incapables de le situer
dans une échelle temporelle un peu plus vaste. Et déjà très répandu chez les
nazis : « “historique” est l’attribut de toutes les actions [...] des
dirigeants et généraux nazis, et pour les discours et décrets de Hitler, le
super superlatif “universellement historique” [welthistorisch] est disponible. » (286)
→ la pédale forte a plus d’un tour dans son sac. Surtout lorsqu’il s’agit soit
de s’affirmer, soit d’écrabouiller l’autre (avis, personne, situation, etc.)
Le livre de Klemperer propose un véritable lexique de la superlativisation.
La malédiction du superlatif, encore
(Klemperer)
« L’exagération permanente appelle un renforcement croissant de l’exagération
et l’émoussement de la sensibilité ; le scepticisme et pour finir l’incrédulité
ne peuvent manquer d’en découler. » (287)
→ seule note d’espoir peut-être alors : le processus engendre sa propre
limite, selon le dicton bien connu « trop c’est trop ».
De la transmission (avec Marc Dugardin)
… qui évoque une séance d’un séminaire sur la question de la langue du
droit, confrontée à la langue de la poésie. Marc s’afflige un peu de la
banalité des poèmes librement choisis et apportés, sur demande du professeur, par les
étudiants présents (« l’Albatros » et le « Dormeur du Val » !),
mais il s’émeut aussi que soient cités quasiment sur le même plan des
chanteurs.
Marc Dugardin : Une fois de plus, des questions de
« transmission » me semblent posées ici, de manière aigüe. Je
constate l’écart entre ce que le cours (donné par quelqu’un qui est féru de
poésie) pointe comme questions liées au langage (dans le sens de dire et ne pas
épuiser le dire de notre rapport au monde) -
questions qui me semblent tout de même au cœur de la démarche poétique
- et la manière superficielle, très peu
éclairée dont les étudiants envisagent la poésie (ou ne l’envisagent pas).
→ Comment ne pas être, hélas,
en accord avec ces propos. Oui les choix sont terriblement banals, mais je ne
sais pas si je n’aurais pas fait, à leur âge, des choix aussi convenus. Poezibao peut être aussi lu comme un roman d’apprentissage ! Le site reflète une démarche à partir d’une
entrée, quasi datée (2000 environ), dans le monde de la poésie. Avant, qu’avais-je
à citer : Nerval, O.V. Milosz (grâce à l’anthologie de Pierre Seghers),
Michaux un peu et c’est tout… Peut-être un tantinet plus original que les
étudiants cités par Marc Dugardin, mais pas tant que ça.
Ce qui est plus problématique et qui signe l’échec de la plupart des
« politiques » culturelles, c’est l’amalgame ! Les chanteurs
invoqués à côté des poètes et sur le même pied, sans aucune notion de ce qu’est
en effet la langue des uns et des autres, le fait de croire que trois petites
rimes font un poème. Cela c’est préoccupant parce que ça veut dire que l’instrument
d’analyse fait défaut.
La connaissance des domaines est une chose, le manque d’instrument d’analyse en
est une autre, plus grave à mon sens. C’est un peu pour ça que j’aurais envie
de suggérer de mettre LTI de Victor
Klemperer au programme de tous les étudiants : regardez ce que ça veut
dire se servir d’une langue, regardez où cela peut mener (= à Auschwitz), cela
me paraîtrait presque plus pertinent que d’emmener des brassées de jeunes, sans
préparation, visiter un camp de concentration.
Du mot étranger (Klemperer)
Celui qui apprend l’allemand est souvent frappé du nombre important de mots
d’origine française dans la langue. Au point que l’apprenti démuni de
vocabulaire tente souvent sa chance, parfois avec succès, en prenant un verbe
français et en lui ajoutant la terminaison –ieren !
Klemperer analyse ce qui peut paraître vraiment paradoxal dans le contexte de
recherche de pureté germanique du IIIème Reich, le recours très important que
Goebbels et Hitler faisaient aux mots étrangers : « ce qu’Hitler connaît
avec une terrifiante précision et ce dont il tient compte, c’est toujours la
psyché de la masse qui ne pense pas et doit être maintenue dans l’incapacité de
penser. Le mot étranger impressionne, il impressionne d’autant plus qu’il est
moins compris ; n’étant pas compris, il déconcerte et anesthésie, il
couvre la pensée. Schlechtmachen
[dire du mal], tous les Allemands comprendraient ; diffamieren est compris de moins de gens, mais surtout, sans
exception, il fait un effet plus solennel et plus fort que schlechtmachen. » (324)
→ terrible la remarque sur la masse qui doit être maintenue dans l’incapacité de penser. Ce devrait être une sorte de
clé d’analyse de la communication de toute instance dominante : cherche-t-elle
à m’empêcher de penser ?
→ Une amie allemande m’a dit qu’en classe les jeunes Allemands d’aujourd’hui
étaient éduqués très tôt à discuter le point de vue qui leur est présenté, voire
à le contredire. Ce qui n’est pas du tout le cas, à ma connaissance, dans le
système éducatif français où la parole du maître est la référence non
contestable. Cette amie m’a fait comprendre que cette volonté éducative est
liée à l’histoire allemande du XXème siècle et à l’engouement insensé qu’a
suscité Hitler dès le début.
Marie Claire Bancquart et le « mauvais
caractère »
A cette question que je lui pose de savoir ce qui peut, selon elle, aider
des otages à tenir (notamment ceux qui n’ont aucun livre), elle me répond « le
sale caractère ». Elle insiste sur le fait que c’est la résistance
intérieure à l’anéantissement qui compte selon elle le plus. Elle se réfère à sa
propre expérience d'enfant et d'adolescente immobilisée des années, parfois
dans une salle commune, par la tuberculose osseuse. Et à la volonté en elle de
ne pas se laisser couler.
Rédigé par Florence Trocmé le 12 février 2013 à 19h44 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 11 février 2013 à 20h59 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Rangements
des livres : quelques réflexions d’une « jardineuse ».
Avancé aussi dans le tri des livres, c’est comme une sorte d’abcès qui
crève, deux ou trois fois par an, tant je redoute ce moment où la masse des
livres devient critique, ou il me faut par conséquent trier, préparer, renoncer
à des livres que j’aimerais garder mais pour lesquels je n’ai pas de place.
Mais joie d’avoir retrouvé une bibliothèque d’accueil (Marguerite Audoux, dans
le 3ème arrondissement, via Mathieu Brosseau), qui va créer un fonds Poezibao ! Et donc plus
simple pour moi, et plus confortable aussi de savoir que je peux retrouver les
livres là.
La pratique du flotoir fait aussi que
j’ai moins besoin d’accumuler les livres. Je sais que je peux retrouver dans
ses pages un peu de ce qui m’a marquée.
Concert (Adam Laloum)
Concert rès intéressant hier soir à « L’Atelier musique » de l’Église
américaine de Paris : découverte qu’il y a là, très souvent, des concerts
de musique de chambre à 17 heures le dimanche. Hier soir un violoncelliste
Jonathan Bloom et surtout Adam Laloum, jeune pianiste que je suis avec le plus
grand intérêt, surtout après avoir écouté et acheté son premier disque, dédié à
Brahms et qui est très beau. J’ai trouvé le violoncelliste peu convaincant, pas
toujours juste et écrasant son partenaire. Jeu un peu monocorde, manquant de finesse et de nuance. De plus la
réverbération de l’église rendait difficile l’équilibre entre les deux
instruments. Mais Adam Laloum, très bon, jeu extrêmement varié, très belle
sonorité. Le programme m’a semblé écrasant : Vocalise de Rachmaninov que j’ai trouvé un peu sirupeux (fait de la
musique ou de l’interprétation du violoncelliste ?), Sonate pour viole de gambe et clavecin n° 2, BWV 1028 de Bach, les Cinq pièces dans le ton populaire
op. 102 de Schumann, tout en contrastes, Mit Humor
même pour l’une d’entre elles, deux belles pièces de Nadia Boulanger dont une
en mi bémol mineur, tonalité pour le moins rare et enfin la Sonate pour violoncelle et piano de Rachmaninov que je ne
connaissais pas, un monument, en sol mineur. Surtout aimé les deux premiers
mouvements et en particulier l’Allegro
scherzando, inquiétant à souhait. L’équilibre entre les deux instruments
était meilleur : du fait de la musique ou du fait d’un ajustement des deux
musiciens. Le piano était non plus l’accompagnement mais le partenaire à part
entière, parfois même le soliste, au jeu virtuose. Belle intensité d’Adam
Laloum très à l’écoute de son partenaire. Je ne suis pas sûre que l’inverse ait
été aussi vrai.
La question de la tonalité
Et toujours la question obsédante de cette affinité avec certaines
tonalités. Celle-ci n’était pas précisée dans le programme pour la sonate de
Rachmaninov et j’avais opté pour fa# mineur mais c’est donc sol mineur… Il y a
une attirance pour une certaine hauteur, tout ce qui tourne autour de fa
mineur, fa#mineur, sol mineur, tonalités qui me donnent un sentiment de
plénitude et d’appartenance très particulier. Pourquoi ? Toujours mon
hypothèse, sans doute farfelue sur le plan musical et scientifique, que nous
sommes, tous et chacun, « accordés » comme un instrument sur une certaine hauteur ? Ou réminiscence
de quelque chose de fondateur dans l’enfance, un fredonnement incessant et
lancinant qui oscillait entre ces tonalités-là ?
Juste (Antoine Emaz)
« Si la voix est juste, elle emporte tout ; même douce, elle
ravage. Un poète n’est pas dans ses thèmes mais dans sa voix. »
(Antoine Emaz, Planche, feuilleton
de Poezibao)
Si importante la justesse, dans la vie, en musique, en littérature ! Si
rare, mais la tension vers,
indispensable. Et cette citation d'Emaz se trouve bien, ici, enchassée entre ces notes sur la musique ! A sa place, juste peut-être, je l'espère en tous cas.
Musique, violoncelle encore (Anne
Gastinel)
Entends le très beau Schelomo,
rhapsodie hébraïque d’Ernest Bloch par Anne Gastinel. Je tourne décidément
aujourd’hui autour du violoncelle ! Vais sûrement réécouter le disque
tellement émouvant de Sonia Wieder Atherton, Chants d’Est. En mémoire de mon amie Maryse Hache avec qui j’avais
été écouter la violoncelliste dans ce même programme, au Théâtre de l’Atelier.
La difficulté particulière du violoncelle, son extraordinaire expressivité : il faut savoir ne surtout pas en rajouter, défaut sans doute parfois du
violoncelliste d’hier, pas tant dans le mauvais goût mais par une intensité
sonore et expressive excessives. Mais pourquoi diable le disque d’Anne Gastinel
est-il intitulé Best of ! Double
trahison, vis-à-vis de la langue française et vis-à-vis de la musique qui n’a
vraiment pas besoin de ces classements à l'anglo-saxonne ! (Réflexion à suivre avec quelques notes autour d'un chapitre du livre de Klemperer sur l'usage des superlatifs).
Rédigé par Florence Trocmé le 11 février 2013 à 20h57 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)