Rédigé par Florence Trocmé le 28 mars 2012 à 11h25 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
ciel
au vu de la météo, il faudrait écrire grand beau, mais la lumière est vilaine, blafarde, voilée, 13°.
Un livre de dettes (Jean-Pascal Dubost)
Dans ses « notes préambulaires » (belle formule, qui a quelque chose d’architectural, on va entrer dans un édifice, on est dans le vestibule, il y a l’idée d’un mouvement vers…), Jean-Pascal Dubost dit que ce livre, Et leçons et coutures « reconnaît des dettes, mais [qu’] il s’est élaboré dans l’intention de n’en régler aucune, considérant que le détournement, le vol et le pillage, le plagiat autant dire, d’une certaine manière, plutôt que l’emprunt, auront été les principales déterminations d’un lecteur qui ne se voulait passif et qui se voulait écrivain » (7)
→ les mots sont forts, un peu trop sans doute et volontairement. J’aime mieux parler pour ma part d’imprégnation, de sédimentation, autre façon de dire les choses qui suppose tout un travail d’élaboration chimique intérieure et sur différents temps, long, moyen et court terme, de toutes les lectures qui s’en vont se loger on ne sait où, et dont on ne garde on ne sait quoi. Mais oui au lecteur non passif, qui s’approprie son bien, sans vergogne et oui bien sûr à la volonté d’écrire avec les livres. Oui au « travail palimpseste volontaire de réappropriation et de continuation et de transformation du préexistant, récent ou ancien ». Et belle humilité de l’auteur qui sait bien qu’on n’invente pas grand-chose pour ne pas dire rien, mais que l’écrivain a aussi un rôle de continuation et de transformation, un peu à la manière d’un relais radio qui reçoit le signal, souvent affaibli, le renforce et le réémet dans une autre direction.
« Cette entreglose ouverte qu’est la littérature »
Bien dans la logique de cette approche, Jean-Pascal Dubost évoque ensuite « cette entreglose ouverte qu’est la littérature, cette longue chaîne citationnelle et re-citationnelle ad infinitum »
→ et ici même je glose souvent l’entreglose donc ! Me servant à mon tour de l’œuvre d’autrui pour essayer de penser un peu plus avant certaines problématiques, pour entretenir le dynamisme de la curiosité toujours en quête, pour me nourrir concrètement et spirituellement.
Le livre (« Et leçons et coutures »)
Pour avoir entendu parler par Jean-Pascal Dubost de l’élaboration de ce livre par l’éditrice Isabelle Sauvage et par Alain Rebours, je sais quel travail éditorial pensé et soigné a été fait sur ce texte. (Et je déplore la présentation lamentable, papiers affreux, typos laides, travail bâclé, de bien trop de livres reçus.)
Rien de tout cela ici où l’on sent une vraie main éditoriale. Format très agréable qui permet au texte justifié, au corps suffisamment grand pour être très lisible, d’être complété par les notes qui au lieu d’occuper bêtement le bas de page, participent au corps même du texte en une sorte de dialogue. Qui pourrait évoquer, de loin, ce que tenta Pierre Marchand avec la belle collection Découvertes chez Gallimard, une juxtaposition de deux lectures, le texte de base et ses annexes signifiantes. En dehors d’un indéniable effet esthétique dans Et leçons et coutures (et bien sûr, rapport avec ce beau titre, on coud ici quelque chose), il y a un effet de réhabilitation de la note. Voix seconde peut-être mais voix d’importance.
« d’où viennent mes pensées ? » (Raymond Federman)
Cité précisément dans une de ces notes, introduite intelligemment par le nom de l’auteur ce qui évite l’habituel va-et-vient de l’œil vers le bas de la note et casse un peu le jeu référentiel) : « je ne sais plus d’où viennent mes pensées et j’ignore à quel moment elles se sont mêlées à celles des autres, où commence mon propre langage et où il converge avec celui des autres au sein du dialogue que nous entretenons tous à l’intérieur de nous-mêmes et avec les autres. » (extrait de Surfiction, cité p. 9)
→ et ici je me souviens de Maria Gabriela Llansol qui incorporait tant le langage des autres, la présence même de ses auteurs, qu’on ne savait plus qui parlait, qui écrivait. Ce n’était même plus appropriation, mais fusion !
Et Jean-Pascal Dubost de convoquer Rimbaud pour le coup de grâce de ce débat utile et fécond, qui montre bien la complexité des choses et la difficulté d’évaluer le « plagiat » : « C’est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense » (lettre à Izambard du 13 mai 1871, cité p. 9)
Du langage (presse)
La réflexion de Rimbaud me renvoie à cette remarque hier sur Twitter : wir sind Papst, aurait dit quelqu’un et l’auteur de la remarque de protester, ich bin nicht wir. Traduction : nous sommes le pape et je ne suis pas nous.
En fait l’expression Wir sind Papst vient du titre d’un journal allemand après l’élection de Benoît XVI.
« La poésie n’a aucun pouvoir » (Dubost)
Jean-Pascal introduit cette idée d’un crypto-poète (comme on dit un crypto-punk), un « bidouilleur de langue » qui veut lutter contre les pouvoirs étatiques et ses ramifications multinationales [où trouver aujourd’hui ailleurs que dans les livres ces micro-résistances, celles d’un Bailly, celles d’un Dubost ici ?). Parce que « la poésie n’a aucun pouvoir. C’est une autre sorte de force : l’absence de pouvoir libère » (10)
→ ce que j’éprouve constamment composant Poezibao ! Le caractère dérisoire de ce monde de la poésie, si minuscule son audience, inaudible au regard des puissances médiatiques, ridiculisée, détournée mais active en dessous des choses, malgré tout, et précisément parce qu’elle n’a aucun pouvoir. On peut ajouter aussi ici qu’elle est un des très rares domaines qui soient totalement étranger à la possibilité de spéculation, car il est rigoureusement impossible de tirer le moindre profit financier de la poésie, en France en tous cas (dans certains pays, il y a de fort beaux tirages parfois !)
Claudio Magris et Jean-Pascal Dubost
me semblent prôner une même dilution de l’auteur, une sorte d’anonymisation… (Même idée chez Di Manno et Jerome Rothenberg aussi il me semble, chez d’autres sans doute aussi). Magris évoque son enfance alors qu’il écoutait sa tante lui dire un livre : « captivé par l’histoire et indifférent à l’auteur – ignorant même, à cette époque, qu’il y eût un auteur et que l’histoire eût besoin de lui, car j’étais convaincu que les histoires se racontaient toutes seules [...] Depuis lors j’ai toujours d’une certaine manière pensé que la littérature, dans son essence, est un récit oral et anonyme » et il ajoute, ce à quoi certains jours je souscrirai volontiers quand certains des dits auteurs deviennent envahissants par leur égo surdimensionné : « Il vaudrait mieux que les auteurs n’existent pas ou du moins ne soient pas identifiés, qu’ils soient toujours morts. ».
→ ce qui me semble aller à l’encontre même d’une sorte de médiatisation à outrance de l’auteur aujourd’hui, l’auteur faisant partie du paquet cadeau livre. Produits l’un et l’autre, auxquels appliquer les techniques du marketing.
Magris et Macé
Que j’aime entrecroiser les lectures, opérer des rapprochements, vérifier les hypothèses de l’une avec la lecture des autres ! « L’aventure de l’esprit, c’est le voyage de l’individu qui opère une sortie, rencontre l’autre, l’étranger, et devient lui-même par l’intermédiaire de cette rencontre qui lui rend le monde familier » (Magris, 14) : n’est-ce pas exactement le processus décrit tout au long du livre de Marielle Macé, Façons de lire, manière de vivre. Cette fréquentation de l’autre, étrange, étranger, souvent, qui nous façonne, nous ouvre à d’autres mondes, nous enseigne d’autres rythmes, d’autres approches sensibles, forme des réseaux synaptiques qui n’auraient pas existé sans cette rencontre-là, avec ce livre-là, à cet instant-là ?
Magris explique l’importance qu’ont eue pour lui les grands récits épiques qu’il a pu lire dans une « biblioteca dei popoli » (on rêve !), le Mahabharata, le Ramayana sanskrits, le Kalevala finnois, l’Edda et la Chanson des Nibelungen, manière pour lui de comprendre très jeune, par ces grandes épopées nationales, un peu de l’histoire de l’humanité « dont chaque nation, comme chaque feuille d’un arbre, est un moment significatif » (15)
Il fait un petit plaidoyer pour une vulgarisation intelligente versus des ouvrages trop savants : « C’est à partir de là que j’ai appris à lire la Critique de la raison pure ou un résumé scolaire bien fait qui ne prétend pas remplacer Kant, et à ne pas lire ces volumes présomptueux qui donnent au lecteur l’illusion d’apprendre l’essentiel en cent pages, en lui évitant l’effort et en lui désapprenant l’humilité de celui qui sait qu’il ne sait pas grand-chose. » (15)
Écho encore avec Marielle Macé, lorsqu’il écrit « [ces] livres qui ont laissé une empreinte absolue, qui sont devenus la manière même de ressentir le monde et le rapport entre la vie et la vérité » (16)
Il prône aussi l’ouverture d’esprit dans l’abord des lectures et là encore cela me renvoie aux pages où Marielle Macé parle de ces lectures qui déstabilisent, qui viennent déformer le paysage intérieur, le contraindre parfois : « il y a beaucoup de demeures dans la littérature, et il ne faut pas choisir idéologiquement entre des voix qui s’opposent ; [c’est toute la merveilleuse liberté du lecteur ! ] ; on peut –on doit – croire et à la foi de Tolstoï et à l’inertie d’Oblomov « [...] les auteurs qui m’ont le plus appris sont ceux qui laissent impartialement s’exprimer les cordes les plus différentes et les passions les plus antithétiques, la foi et le néant – comme Singer sans lequel je ne serais pas celui que je suis. » (17)
Du vert, encore et toujours
Comment ne pas relever cela : « vivre, c’est aimer les choses vertes. » (19)
→ et suis traversée par l’idée d’entamer une antholovert ! Relever toutes les occurrences du mot dans mes lectures ?
Le lecteur et l’écrivain (Borges)
« Borges a dit un jour que d’autres pouvaient, s’ils le voulaient, tirer gloire des livres qu’ils avaient écrits, mais que sa gloire à lui, c’étaient les livres qu’il avait lus. » (cité p. 19)
→ plaidoyer pro domo ? Se considérer avant tout, plus que tout comme lectrice. Dans cette fonction là et celle-là seule sans doute, avoir un peu confiance en une toute petite compétence ?
le ramener à la vie
une douceur une fraîcheur infime, point d’eau lit d’herbes vertes, un rien qui perce, mille lieux mille fois, une goutte, orbe parfaite, monde du reflet du monde inversé – avancée vers l’ombre, peur mais résolue, apprivoiser l’effrayant par parole simple, le ramener à la vie et la reprendre.
[Alceste & Valéry]
Rédigé par Florence Trocmé le 28 mars 2012 à 10h43 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Inchangé, 13°, pollution aux particules fines, avec un pic sans doute aujourd’hui. Les yeux piquent.
sauvages de ma rue
Bien aimé l’idée de cette initiative de recensement par chacun de la flore de son coin de ville. Un « observatoire de vigie-nature », qui s’attache à toutes ces petites plantes sauvages qui poussent un peu partout, auxquelles je suis attentive et sensible depuis de nombreuses années et que j’ai souvent photographiées.
les destinations non suivies
Jean-Christophe Bailly, in Le Dépaysement (409) fait un peu le bilan du parcours qu’il a suivi dans ce livre et parle de « l’immense réseau latent des pistes non suivies ».
→ sentiment d’être en présence, en permanence, de cette immense réseau, toutes les tentations, tous les désirs, toutes les envies de pistes non suivies, par exemple, pour rester dans la ligne du paragraphe précédent, celle d’une connaissance bien plus grande de la flore, des plantes sauvages, des fleurs, des arbres, des insectes aussi, des papillons. Piste non suivie. Pistes non suivies aussi dans le domaine des lectures, où il faut que les idées surgies puis disparues insistent parfois pour qu’on en vienne à se porter vers le Lenz de Büchner (je vais y revenir) ou vers Don Quichotte…. œuvres qui semblent vous appeler, vous regarder, vous dire « alors, c’est pour bientôt ?). Tant de pistes non suivies.
→ devant l’impossibilité de suivre toutes les pistes, innombrables, à la mesure de la dévorante curiosité du monde, savoir repérer et emprunter les « étranges et imprévues bifurcations » qui en général, font sens bien plus qu’on ne le croie.
→ N’avais jamais remarqué que le mot bifurcation contenait celui de biffures, pour bifurquer, il faut rayer une autre destination possible.
Le goût des lisières
Ce qui m’amène à un goût fort, identifié tout récemment sans doute au contact de ces lectures géographiques à certains égards que sont celles de Bailly et de Pélissier : le goût, l’attrait pour les lisières. Ces territoires, parfois larges, où un milieu le cède à un autre, mais où se jouent les échanges. Lisière par exemple entre bois et champ, entre pré et rive, entre ville et banlieue, entre zone d’activité intense et poche de silence comme la ville la plus bruyante en réserve de très surprenantes. Silence persistant là comme les petites mauvaises herbes déjointant les pavés ou désarmant le béton.
Empreinte des territoires originels (Pélissier)
« Si l’on peut concevoir que notre cœur et notre entendement ne sont pas indifférents au dehors où nous avons provisoirement débarqué [...], que dans l’étendue sensible où nous sommes versés nous trouvons les ressorts et même le principe de toute étendue intérieure, et qu’en somme notre être est bien, pour partie, de réflexion, alors cette marge perdue, ce débord clandestin m’a livré quelques signes. Il me soufflerait parfois [...] une sorte d’attention à ce qui se tient ou s’anime dans le silence, aux présences improbables, aux visites muettes, à tout ce qui vit sans titre de séjour, à ce qui parle non pas en figures mais en clarté, à ce qui dément les raisons raisonnables, les clôtures officielles » (Vincent Pélissier, Toucher terre, p. 69)
→ toujours ce façonnage, ce façonnement multiple de l’être intérieur, qui configurent l’étendue intérieure, polarisant telle ou telle part de notre sensibilité qui sera désormais réceptive à telles ondes et pas à telles autres, qui nous demeureront étrangères, quels que soient nos désirs et nos efforts. L’empreinte du territoire. Est-ce à dire que nous ne saurons être bien que dans des lieux qui ont quelque chose à voir avec ces lieux d’origine, même de très loin, même à l’autre bout du monde, une certaine configuration générale, une forme d’ambiance géographique ?
→ ce passage qui évoque aussi fortement la démarche de Bergounioux, l’éclaire en profondeur. Il est bien sorti de son territoire obscur, décrit souvent chez lui comme arriéré, pour aller se frotter à la vie, aux études de haut niveau, mais l’empreinte a conditionné d’une certaine façon toute sa vie et très profondément son écriture qui n’a eu de cesse de retourner vers ces impressions premières.
Mais Lenz…
Choc profond de la lecture, d’une seule traite, du Lenz de Büchner, dans la traduction de Jean Pierre Lefebvre. Et ici encore ce phénomène de constellation évoquée hier. Dans Le Dépaysement, que je viens de terminer, dans les pages de remerciements, Jean-Christophe Bailly évoque une invitation faite par Isabelle Howald et Gérard Haller à leurs « Lectures dans la montagne », près de Strasbourg, un 20 janvier, « date anniversaire du départ de Lenz dans la forêt, tout près de là ». Date aussi on le sait de la conférence de Wannsee qui en 1942 devait décider de la « solution finale », comme le rappelle Jean-Pierre Lefebvre dans sa très belle introduction. « L’évènement 20 janvier, la date-schibboleth »
→ Je suis sortie enfin d’une sorte de confusion autour de ce nom de Lenz, puisque se mêlait le nom de l’œuvre de Büchner et le nom de l’écrivain allemand, sujet et objet de cette nouvelle. Deux écrivains que séparent plus d’un demi-siècle puisque Lenz est né en 1751 et est mort en 1793 et se rattache au mouvement artistique et littéraire Sturm und Drang et que Büchner, mort à 23 ans, en 1837, est né en 1813. L’histoire de la nouvelle Lenz a été inspirée à Büchner par un épisode réel de la vie de Lenz : Lavater, l’éminent physiognomoniste, tente de le soigner de graves crises d’origine psychique en l’envoyant chez le pasteur Jean-Frédéric Oberlin. Le 20 janvier 1778, Lenz se rend à pied de Strasbourg à Waldersbach dans le Ban de la Roche (Steintal en allemand).
Ce sont ce périple et le séjour chez Oberlin qui forment le sujet de la nouvelle de Georg Büchner composée en 1835.
Récit totalement fulgurant ! D’une beauté et d’une profondeur inouïe. Avec lors de cette première lecture, la double impression faite par les descriptions de paysages de montagne, mais aussi le fait que cette description n’est pas faite par un observateur neutre, ni par une sorte de peintre qui s’attacherait à le décrire minutieusement, mais avec les yeux d’un être profondément troublé sur le plan mental et à qui ce trouble donne une perception très particulière de la réalité : non pas déformée mais d’une certaine manière plus réelle que le réel perçu par un être ordinaire, tout blindé dans ses défenses. Il y a une sorte de contact direct et parfois terrifiant de Lenz avec la masse rocheuse, le ciel, le poids du paysage qui est admirablement rendu. Descriptions liées et puissantes, des états intérieurs du jeune homme, en proie à des crises terribles, dont il se délivre parfois en allant se jeter en pleine nuit dans la fontaine d’eau glacée qui est au bas de la demeure du pasteur ou par de très longues marches solitaires.
Il faut maintenant chercher le texte allemand et tenter une relecture dans la langue originale !
et son ombre, le ciel
la roche l’eau l’eau la roche, le poids, l’amas, la force : écrasement – le ciel éternel, bleu foudre cuisant, un coin dans la chair fragile et ses remous muets – l’eau à peine, neige, calme et gel, froid d’âme et en veines, courant, courant, fuir l’emprise écrasante, roche et son ombre, le ciel
Rédigé par Florence Trocmé le 27 mars 2012 à 09h06 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 26 mars 2012 à 17h23 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Toujours le grand beau temps, voilé par les particules en suspension dans l’air, température de 13°
Journaux
Mort hier d’Antonio Tabucchi. Intranquillité !
Des acronymes et du sensible (Bailly)
Amusante diatribe de Jean-Christophe Bailly, dans Le Dépaysement, contre la furie des acronymes dans l’univers administratif et bureaucratique. Ainsi de cet incroyable ZNIEFF qui désigne les « zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique » (p. 373).
→ à noter que cet acronyme-là est nettement moins répandu dans la presse que celui de ZEP.
Mais surtout Bailly affirme que « le langage fait symptôme » et que la langue technocratique « avoue ce qui la caractérise en premier – son incapacité congénitale à nommer le réel, à le toucher »
→ et cette quasi souffrance, en permanence, de ne pas savoir nommer le réel, en particulier celui précisément des univers faunistiques et floristiques, les noms d’oiseaux ( !) ceux d’insectes, de plantes…. je publie aujourd’hui dans l’anthologie permanente de Poezibao (que j’ai décidé de traiter avec une plus grande liberté d’approche) une très belle page de Bailly sur ces noms-là. « Là où le sureau noir ou la potentille rampante, le courlis ou le sphinx de la vigne [...] font appel [...] à toute une mémoire de la langue et du paysage ». (p. 374)
Une expertise sensible (Bailly)
Parlant de toutes sortes d’animaux petits et grands, Bailly attribue à « tout ce monde d’hyperactivité et d’enquêtes silencieuses et furtives, toujours menées sur le terrain, [...] une sorte d’expertise sensitive infinie ? » (376)
→ à côté de laquelle l’homme, et de plus en plus, fait figure d’aveugle, de sourd, incapable de sentir une odeur, de percevoir un flux.
→ penser à l’immense talent de toutes les bêtes petites et grandes, à leur facultés sensitives souvent inouïes, le chien dont on dit que l’odorat est plusieurs dizaines de fois plus développé que celui de l’homme par exemple, les yeux des mouches, et toutes ces facultés qu’une science d’aujourd’hui, la bionique, s’essaie à reproduire ou à imiter
Plantes et anachronismes (Bailly)
C’est un des charmes de ce livre d’ouvrir sans cesse des voies de traverse, des perspectives, digressant momentanément mais pour toujours revenir au fil du texte. Ainsi de cette amusante et salutaire mise au point sur la date d’implantation en France d’espèces que nous considérons comme totalement nôtres depuis toujours, que l’on peut résumer dans cette citation « Anne de Bretagne jamais ne vit un hortensia ». (p.377).
Séquences
Au chapitre 32, Jean-Christophe Bailly introduit une notion un peu complexe mais qui est sans doute très féconde, et qui pourrait même me semble-t-il être considérée comme une forme : la séquence : « des rapports ou des suites, dont la logique constructive est celle du ricochet, dont le milieu de développement est l’intuition et le point d’arrivée l’oubli. » (p. 381).
→ il me semble que cette structure-là m’est très familière, ici même dans ce flotoir, tout fait d’entrecroisements, de voix fuguées, d’échos et de rappels, où l’association, non évoquée par Jean-Christophe Bailly mais sans doute chemin privilégié de l’intuition, joue un rôle important.
Il précise ensuite qu’il s’agit de signes discrets « dont les théoriciens de la photographie remarquèrent très tôt l’importance et que Walter Benjamin conceptualisé plus tard en parlant "d’inconscient optique", « signes ou objets qui s’associent en des chaînes provisoires et qui sont des « indices dormants » (p. 382)
Constellations
Cette idée de séquences mène à celle de constellations, qui serait ici celle d’un ensemble d’écrivains : Bailly, Benjamin, Warburg, Didi-Huberman par exemple.
Bariol (un mot)
Il s’agit en fait d’un néologisme forgé par Jean-Christophe Bailly pour désigner les quartiers populaires à forte mixité. Il est forgé sur le mot espagnol barrio, quartier, et bariolé. Et du bariol qu’il l’installe dans la langue « par un putsch verbal délibéré », l’auteur dit qu’il ne représente au fond pas tant un quartier que la forme d’un état du monde présent dans de très nombreux quartiers.
→ si le propos politique était latent dans tout le livre, qui travaille, il ne faut pas l’oublier l’idée d’identité, de nation, il devient beaucoup plus manifeste dans toute cette fin du livre. Avec en particulier cette belle idée d’une « ventilation du corps social par l’apport d’énergies nouvelles totalement acceptées ? » (404) car « il faut sortir l’identité du carcan du national (et de tous les autres carcans, à commencer par ceux des religions) et en faire le principe actif d’un partage disséminé » car « la pire menace qui pèse sur des signes de culture quels qu’ils soient, c’est ce qui les abaisse au niveau d’un discours sur les valeurs, discours qui est toujours l’antichambre, dans un premier temps, du replit (nos valeurs) et, dans un seconde, qui vient vite, de l’exclusion (nos valeurs sont les seules à être des valeurs).
→ Réflexion singulièrement utile en ces temps !
Poésie (Bailly)
« La poésie en France est en train de changer et c’est par elle que les opérations novatrices sans lesquelles une langue se meurt se font les plus vives, les plus traçantes » (p. 402)
→ et là-dessus bien sûr on rêverait et on tentera peut-être d’interroger Jean-Christophe Bailly qui est aussi poète.
Séparation des eaux (Pélissier)
Comme ils vont bien ensemble, se dit-on, fermant Bailly pour ouvrir Pélissier. Lequel évoque le partage des eaux, la grande division mer et continents, pour expliquer que parfois le processus a raté et que la séparation ne s’est pas bien faite. Par exemple dans le paysage qui lui est familier, celui des combes, dans le Limousin. « Ils sont nombreux les lieux du monde où sévit de désordre particulier du sec et de l’humide » (Toucher terre, p. 40) « Les villages, les hameaux et les fermes des combes où jadis j’ai pris pied furent bâtis au milieu d’une liquidité minuscule, vraiment, mais indomptable. Sur ses flancs de granit, à l’ouest des grands volcans éteints, des puys, le vieux Massif central a laissé une eau erratique dessiner le contour de ses plis incessants. » (42)
→ de nouveau étrange et bel écho de lecture entre Pélissier et Bailly, hier sur le thème des animaux, aujourd’hui sur celui de l’eau, mais aussi avec Bergounioux !
Pour l’étude de la géologie !
« Le monde physique, minéral, est un monde de signes majeurs » (Toucher terre -le titre le dit bien- p. 46).
Coïncidences
Toujours très frappée par ces circulations, qu’on peut appeler hasards ou coïncidences. Claude Favre, lisant avant-hier soir Rêves de rêves d’Antonio Tabucchi, ne sachant pas qu’il était en train de mourir et moi, ne sachant pas qu’elle avait fait cette lecture-là, renvoyant hier via Twitter sur deux rêves de ce livre, que l’on peut lire en ligne…
Et puis bien sûr ces échos multiples déjà relevés entre Bailly et Pélissier, parfois presque mot pour mot (attention, ici rien d’une critique, au contraire, aucune redondance mais plutôt l’idée d’un enrichissement de l’un par l’autre). Et Bergounioux jamais très loin… ce qui correspond bien à l’idée que la lecture nous fait (transitivement et intransitivement).
Percer folles
Spores et pollens, migrateurs, charges d’âmes, d’essences et de devenirs, éparpillement en poussière impalpable et dansante – graines et germes, creuser sur place, faire nid, s’enfouir, entrer en dormance – cachées, rêver loin de l’écrasement, de l’arasement, des poisons – percer folles, mauvaises herbes, après leur départ, serpenter, fuser, hors dormance, en toute impunité gagner du terrain – joyeuses, primesautières, dégourdies.
Rédigé par Florence Trocmé le 26 mars 2012 à 09h57 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 25 mars 2012 à 11h40 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
serait beau s’il n’était voilé par une pollution importante – hier sur l’autoroute vers Orsay, frappés par ce voile, avec les yeux qui piquent et la gorge sèche et irritée ! Mais les présentateurs se réjouissent idiotement de ce beau temps anormalement chaud pour la saison.
La matérialité
Jean-Christophe Bailly dans Le Dépaysement pointe notre « éloignement progressif envers la matérialité, comme si celle-ci comportait quelque chose de brut qu’il fallait effacer ou tout au moins atténuer, l’animalité se profilant derrière elle comme une ombre ». (p.359)
Propos qu’il tient dans un chapitre intitulé « du côté des bêtes » où il parle longuement du sort des animaux de boucherie et de notre indifférence totale à leur égard, un peu comme si pour nous les animaux vivants et bien vivants, massifs, doués d’une sorte de présence très particulière, n’étaient déjà que morceaux de viande à l’étal des boucheries.
→ les citadins vivent dans un monde où quasiment toute matérialité est exclue et avant tout celle du sol ! Et aussi celle de l’eau ce qui explique peut-être le tropisme qui nous pousse, nombreux, vers le fleuve ou la rivière quand ils baignent la ville.
→ sentiment très fort de matérialité récemment, en montant aux ruines d’un vieux château, butte quasi déserte, végétation foisonnante et la roche, la mousse, les troncs, les écorces, les cailloux, un monde de matières où même les pierres utilisées pour la construction étaient retournées à leur matérialité sauvage. Et ce fait surprenant qu’une infime, vraiment infime connaissance de la géologie (quinze pages lues dans un petit manuel archi basique d’initiation) polarise déjà différemment mon attention, me donne à voir ! Une fois encore, voilà mis en évidence le lien entre connaissance et perception. Et la nécessité de l’éducation, ici à pointer en particulier, celle aux choses de la nature, tant oubliées (je pense à la botanique, à l’ornithologie, à l’entomologie, à la géologie, à l’hydrologie…..). Mondes tellement inépuisables et fascinants si l’on veut bien y penser, quittant un moment des yeux les écrans qui aplatissent irrémédiablement le monde, le réduisant à leur bi-dimensionnalité, sans parler de leur allégeance à toutes sortes de pouvoirs occultes mais profondément agissants.
→ penser aussi pour ne pas trop vite la jeter avec l’eau du bain à la matérialité du livre, son passé d’arbre, son encre, son odeur, son épaisseur que ne rendront jamais les tablettes et liseuses. Mais peut-être que cela se perdra comme les odeurs d’étable évoquées par Jean-Christophe Bailly.
Vergne (un mot)
Terme régional (de la Vendée aux Vosges) pour désigner l’aulne et par métonymie le bois de cet arbre.
« Car le dévers ici, dans ces confins occidentaux du Massif central auxquels j’aurai appartenu, conduisait sans mystère vers des bas-fonds mouillés et boueux, à travers le fatras des vergnes, dans le monde douteux, louche, profond, incohérent et clair à la fois des ruisseaux » (Vincent Pélissier, Toucher terre, le Bruit du Temps, 2012, p. 13)
Toucher terre (Vincent Pélissier)
Ouvrant ce petit livre, venant de quitter Le Dépaysement, je suis frappée par les échos puissants entre les deux livres ; ainsi que, comme peut le montrer la citation à propos des vergnes, par une résonance avec Bergounioux et sans doute Michon. Autour d’une même attention à ce qui se dit dans les paysages, dans les lieux, lieux dits, oui, qui parlent, dont émane tout un monde enfoui, en voie de disparition.
→ Je trouve là aussi la source de ce qui, à partir de la lecture de Bailly, a engendré cet intérêt naissant pour la géologie, lui-même enté sur l’amour de toujours pour les cailloux, cailloux sans valeur marchande, que personne ne me dispute, ne voit, n’accueille. Cailloux dont certains m’émeuvent profondément, comme s’ils me parlaient de quelque chose d’enfoui très profondément, en moi, dans le monde, dans le passé. Une matérialité bien sûr, mais bien plus que cela sans doute. Une manière peut-être de mettre la matérialité au cœur de l’univers urbain, sur son bureau, à portée de main. Pour y entendre le bruit du temps ? La force agglutinante du monde ? Pour toucher terre, selon le beau titre de Vincent Pélissier…
Matérialité encore (Pélissier et Bailly
et comment ne pas voir l’écho, puissant, entre Bailly, cité ci-dessus et ce propos de Vincent Pélissier, qui part d’une même observation de troupeaux de bovins ou d’ovins dans la campagne. Parlant de Paris, il évoque les « grandes perspectives dont s’était doté [la ville] pour s’abstraire un peu plus de la terre, tirer des traits au cordeau et oublier la friche, la sauvagerie, les bois, leur fatras magistral. » (ibid. p. 14)
Une somme de débuts (Pélissier)
Très belle méditation à partir du propos d’un pédiatre anglais, selon lequel « il n’existe pas de début, seulement une somme de débuts ». S’interrogeant sur un certain climat auquel il est sensible, Vincent Pélissier montre bien qu’il est quasi impossible d’attribuer cette sensibilité à un cadre précis de sa vie et de son enfance marquée notamment par un temps de vie en Afrique.
→ il y aurait en effet plutôt une lente sédimentation, là encore de nature quasi géologique, un engrammage neuronal, qui fond les impressions reçues, notamment celles de l’enfance, en un tout qui est propre à chacun et qui souvent s’éloigne de la réalité des choses. En nous déposent continuellement les perceptions, celles du monde et pour certains, celles de leurs lectures, parfois tellement mêlées qu’il devient impossible de distinguer les unes des autres. Une même réalité pour tous, peut-être, mais une sensibilité et des polarités perceptives différentes, du fait de l’appartenance à toutes sortes d’entités, géographiques, historiques, sociales et enfin une manière propre à chacun de construire et se laisser construire par ces matériaux. Dont il faut souligner et la pluralité et l’importance numérique, considérable.
Vexillaire (un mot)
Vient de l’antiquité romaine, soldat portant un drapeau, le vexille. En botanique, qui a la forme d’un étendard.
« Celui qui m’indiqua ce chapitre spécial de la géographie, ce vexillaire inattendu d’un pays intempestif habitait un hameau à l’écart dans la campagne qui m’a reçu »
Étoupe étouffe
Étoupe étouffe le souffle court essaims en bouche et gorge, infiltration insinuante insidieuse, tout se prend, lentement, en silence, pores bouchées, ports et portes barrés – embétonnement du vif, plâtrage du surgissant, talc du temps
Rédigé par Florence Trocmé le 25 mars 2012 à 11h36 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 24 mars 2012 à 16h30 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
toujours très beau, presque 15° ce matin, anomalie saisonnière de nouveau ; le marchand de légumes vend des pots de petites herbes aromatiques car, dit-il, dans les jardins tout a gelé.
De la lecture toujours (Marielle Macé)
« La plupart des théories de la réception regardent la lecture comme un "moment" autonome, séparé et même un peu exorbitant : un comblement de lacunes, une suractivité sémiotique où, quelle que soit l’importance supposée du lecteur, il manque toute la part du devenir, de l’intériorisation lente, de la durée existentielle où reposent en réalité beaucoup d’enjeux de la lecture. » (Marielle Macé, Façons de lire, manières de vivre, p. 107)
→ cette remarque me semble essentielle ! J’aurais envie ici de joindre deux domaines sur lesquelles je tente de me pencher en ce moment, lecture et géologie. Car il semble bien qu’il y ait une véritable sédimentation des lectures dans le for intérieur, tout comme de minuscules particules pleuvant sur une surface réceptive (laquelle ? inconscient dit collectif ?) et aboutissant, par longueur de temps, à former de grands agrégats. En cela seul, la lecture fait quelque chose au lecteur. Ce qu’il a lu, en quelque sorte il ne peut plus ne pas l’avoir lu et cela même s’il oublie complètement cette lecture, le titre même du livre, voire le nom de l’auteur. Se forment ainsi des sortes de filons intérieurs, formés par ces dépôts de la lecture.
→ de plus il semble évident que la lecture n’est pas que le fait de l’instant où elle se produit, matériellement. Livre refermé, il y a souvent une sorte de prégnance de la lecture, phénomène surtout frappant dans l’adolescence, lorsqu’au terme d’heures de lecture, plus un moins emporté dans le livre, le lecteur demeure longtemps dans son aura, coupé en partie du réel, absent aux autres, absorbé, dans la tension dynamique aussi du retour, le plus vite possible, au livre, à la lecture. Avec le destin souvent déceptif de ce renouvellement du plaisir ou du bonheur de lire mais qui semble le fait de l’adulte plutôt que de l’adolescent….
dans l’ombre double absent
dans l’ambre le temps et dans l’ombre double absent le bleuté du jour – temps passé, couleurs délavées, fuient et meurent – de la trace, restent seuls squelette, tracé, le tu, l’enfoui, sédiments – émotion du caillou, ramas de silences concassés, à frotter non pour feu mais bruit du temps.
Rédigé par Florence Trocmé le 24 mars 2012 à 10h32 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
ciel
très beau, comme de printemps, 13°.
se laisser désorienter
Un bel article de Roger-Pol Droit dans Le Monde des Livres sur le sinologue François Jullien, à l’occasion de la parution d’un « petit » livre : Entrer dans une pensée ou des possibilités de l’esprit, titre qui me semble très en phase avec toutes mes réflexions en cours, notamment dans la confrontation avec la pensée et l’écriture ô combien étrangères de Maria Gabriela Llansol. :
« [...] l’idée de seuil. La clôture de notre pensée, il faut la franchir, sortir de nos évidences, nous laisser désorienter par une pensée étrangère. Reste à trouver le chemin. Pas question d’entrer dans une pensée comme dans un moulin. On y entre plutôt comme dans un parti, en adhérant à ses perspectives, par connivence plutôt que par critique. Et c’est par la langue qu’il faut passer d’abord, car elle seule permet d’entrevoir des opérations mentales qui nous demeurent étrangères. Du coup il devient inutile pour éprouver le vertige d’un univers différent, d’accumuler les traductions, les panoramas, les études et les commentaires. À la limite, il suffit d’une phrase, bien choisie, scrutée en VO, mot à mot, pour franchir cet invisible seuil. » (Le Monde des livres, daté vendredi 23 mars 2012, p. 1).
→ cette idée que l’a-priori favorable, l’empathie sont nécessaires pour tenter d’entrer dans une pensée plutôt qu’une position critique qui aurait quelque chose de défensif. Souvent éprouvé cela chez certains lecteurs qui penchent toujours du côté de la critique négative : une position de défense, peut-être une peur de leur propre jugement ? Et je suis bien consciente d’être trop souvent à l’extrême opposé, toujours prête à faire crédit (mais tout de même moins sans doute, au fur et à mesure qu’une certaine forme de connaissance, d’expérience, grandit).
→ cette idée que c’est la langue qui est le vecteur principal de cette connaissance possible. Si l’on va au bout de cette pensée, que je crois juste, on pourrait considérer que tous les spécialistes et experts non pratiquants de la langue du pays qu’ils étudient (mais cela existe-t-il ?) seraient incapables d’en comprendre véritablement la spécificité ?
→ idée jointe que nous avons peut-être en nous des pattern qui nous rendent sensibles à telle ou telle langue et pas à telle autre. Question de génétique peut-être, question de lieux de l’enfance et d’imprégnation à cette époque, où l’enfant n’est pas, constitutivement, dans une position critique mais dans une position totalement réceptive.
Roger-Pol Droit conclut son article sur François Jullien, en écrivant : « il s’agit d’en finir avec la vieille clôture du pré carré européen, d’envisager sans crainte les différentes possibilités de l’esprit humain, l’histoire polycentrée de l’intelligence. Entrer dans d’autres pensées, c’est en finir avec l’option "tout grec" – comme on dit "tout nucléaire" – et travailler à l’élaboration collective d’une pensée polyglotte et mobile. » (ibid.)
→ comment ne pas être d’accord devant ce programme, histoire polycentrée de l’intelligence et pensée polyglotte et mobile, mais comment ne pas éprouver un vertige, alors même qu’entrer dans la pensée des autres pays européens est déjà si difficile ! Ici de nouveau, lire est une bonne école. Lire des pensées étrangères, lire des écritures qui nous sont étrangères… et apprendre des langues.
des connivences intérieures
Ce sentiment si fort d’être en présence d’une pensée-sœur (mutatis mutandis, toutes proportions gardées et sans aucune prétention à la comparaison !) avec certains auteurs et musiciens, pour moi, parmi beaucoup, Schubert et Proust par exemple, dont j’ai le sentiment intime d’épouser la pensée musicale ou littéraire, avec qui je suis en terrain de connaissance, où je reconnais quelque chose à chaque note, à chaque mot.
objets, temps, photo (Llansol)
J’en ai fini hier soir avec finita, ce livre déconcertant mais passionnant de Maria Gabriela Llansol qui est bien l’exemple d’une écriture qui m’a demandé de franchir, un peu, la clôture de mon esprit !
« si j’aime tant ces objets, parfois d’une grande simplicité et sans aucune marque de distinction, c’est parce que là où certains voient un temps sédimenté, je vois des images superposées qui me regardent, prêtes à poursuivre leur voyage dans le il y a ». (cité dans la postface de Joao Barrento, p. 142)
→ rien de mort, donc, ni de figé, dans ces choses, dans ce monde, mais une tension non pas horizontale, vers le futur, mais verticale, dans le présent, considéré comme force dynamique et non statique. Comme si chacune de ces choses accumulait de l’énergie et que cette énergie se transmettait. Pour Llansol c’est sous forme d’images (il semble que son imaginaire soit très fortement constitué d’images ; on a le sentiment souvent d’une véritable scène intérieure !).
Il y aurait donc là une sorte d’aura, dont je ne sais si elle a à voir avec celle décrit par Benjamin, mais qui fait la force de certaines photos et aussi qui expliquerait ce phénomène que les photos, dans certains cas, prennent de l’intérêt en vieillissant, se bonifient comme un vin. Sortant de leur banalité, pour nous, pour exsuder ces images superposées dont parle MG Llansol et qui sont sans doute difficiles à percevoir dans l’image contemporaine de notre présent.
réexposition perpétuelle
(reprise de l’annotation du livre de Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être)
Comment ne pas être frappé par la similitude entre ce que dit François Jullien et ces propos de Marielle Macé : « Chaque expérience de lecture conduit à adopter un certain comportement attentionnel [...] qui n’est pas nécessairement en rapport de continuité avec nos manières d’être ou nos préférences : [elle] peut s’appuyer sur elles, les confirmer mais aussi bien les transformer ou les faire bifurquer du tout au tout, rouvrant le jeu. »
Elle continue sa réflexion autour de notre style cognitif, cette notion très féconde, déjà évoquée dans ce flotoir, pour dire que toute expérience le remet au travail « en lui donnant l’occasion concrète de s’altérer ou de se confirmer, transformant la stylisation de soi-même en tâche et en réexposition perpétuelle, ordinaire » (p. 93).
→ pour nous permettre de franchir les clôtures (défensives si souvent) de notre esprit ?
→ important de ne pas toujours aller vers le même, ce qui nous plaît, nous attire, mais aussi vers ce qui nous rebute, nous déstabilise, nous déconcerte. Pour l’éprouver, a minima, avant de le rejeter. Peut-être aussi une réponse à mon jeune ami J.K. qui s’interroge sur l’attitude à adopter vis-à-vis de l’art contemporain qui le rebute, alors même qu’il est conscient qu’il est difficile de faire l’impasse sur les productions contemporaines si on veut comprendre quelque chose de notre monde ?
→ dans cette optique, nécessité d’une forme de répétition de l’expérience, qui rend la tâche doublement difficile. En musique contemporaine par exemple, une première audition ne suffit presque jamais. Se souvenir des premières réactions à des musiques déconcertantes (et peu concertantes !) adoptées ensuite avec passion !
Et au demeurant, un peu plus loin, Marielle Macé rappelle la conviction de Merleau-Ponty d’une « possibilité d’augmentation des modalités de la conscience et des allures du corps dans la pratique esthétique. » (cité p. 95). Il faut donc essayer de ne pas « s’immobiliser dans un habitus perceptif » et cognitif, résister une fois encore à la tentation du même
une volée de minuscules, d’étourneaux
Palet poussé, cailloux et miettes de poucet, têtes et pierres veinées, pistes valides ou invalides, droites ou tordues mais fil d’ariane, oui, cailloux, fil, chemin – précaires, à demi enterrés, à flairer, à tâter du pied, radar et sonar, captures d’une volée de minuscules, d’étourneaux et d’idées fugitives – poussière lumineuse
Rédigé par Florence Trocmé le 23 mars 2012 à 10h42 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)