Rédigé par Florence Trocmé le 06 décembre 2011 à 17h55 dans cailloux-têtes | Lien permanent
Lire et glaner, avec l’allemand
Lire (lesen) dans le sens de glaner (auflesen), (catalogue exposition Walter Benjamin, p. 257)
Il me semble que de plus en plus ma lecture, la lecture féconde se fait ainsi. Et je me sens tellement en phase avec les pratiques de Benjamin, ces collections de citations, des centaines par exemple pour le travail préparatoire sur les passages parisiens…
Me donne envie de revenir à ma pratique de jeunesse d’une compilation de citations, ce que Bergounioux appelle aussi « extraire » les livres après lecture. Un document unique, électronique, qui regrouperait ces citations ?
saisi dans le saisissement
voile poulpe enfle s’affaisse, énergie vie désir, fluctuations, écriture sismographe, creux et pleins, vides et déliés, tournent autour du vide – vase imaginaire, forme, tentative & tentation, recueillir un minuscule éclat hors du vide – saisi dans le saisissement, perdu si vite par attention, plus fuyant que la lumière pulsant de la luciole ou de l’étoile, signal déjouant toute attente – le saisir c’est l’anéantir, ne pas le saisir, une faute – être là, témoin seulement, avoir vu, n’avoir pu, n’avoir su, et la tentation du tu (découragement, honte ou avarice), du pour soi seul – attester seul.
les pensées traversantes
tant pis pour le ressassement, mais dire combien il serait bien que le flotoir reste ouvert (il est ouvert en fait, mais oublié ouvert, sans doute !) sur le coin du bureau, pour être prêt à recueillir les pensées traversantes, les éclats de mails, les citations… tout cela qui sinon fuit inexorablement. Et qui est bouée pour ne pas se noyer pourtant.
« les mots désoccupent »
« Les mots de Dorothée Volut sont rares et précis, simples et intacts. Ils nous désoccupent, et ménagent des pauses à partir desquelles incarner une logique poétique et politique du vivant. Où sommes-nous dans ce monde ? » (Anne Malaprade, à propos d’une affiche de poésie de DV, article publié dans Poezibao)
→ je retiens cette citation surtout pour le mot désoccuper, tant il me semble en phase avec ce que je ressens, le besoin de me désoccuper, couper aussi d’un certain nombre de sources qui sont délétères en ce moment pour moi, polluées peut-être, inessentielles surtout. Les mots ménagent des pauses, des relais, au sens relevé ci-dessus, des vides pour respirer dans l’ouvrage de tapisserie, des vides pour que tout ne s’empile pas en une pâte boueuse mais pour que les fragments, les éléments, les notes puissent vivre leur vie individuelle et chanter leur voix, sans que tout s’aplatisse et s’écrase en un magma inassimilable.
Rédigé par Florence Trocmé le 06 décembre 2011 à 17h45 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 05 décembre 2011 à 18h12 dans cailloux-têtes | Lien permanent
Nicanor
Étranges processus de la mémoire !
J’apprends il y a peu qu’un poète chilien, dont le nom m’est inconnu, Nicanor Parra, vient d’obtenir le prix Cervantès, prix prestigieux pour une œuvre en langue espagnole. Habituel petit questionnement intérieur, est-il déjà dans Poezibao, si non qui pourrait me donner quelques éléments…etc. Relais dans le scoop.it de Poezibao. Et oubli.
Le lendemain matin, soudain, un nom sonne dans la tête, très clair : Nicanor Zabaleta. Un harpiste bien connu dans les années soixante, très oublié, dont le nom appelle immédiatement celui de Lily Laskine. Et une interrogation, pourquoi le surgissement de ce nom, trente ou quarante ans après sa dernière occurrence dans mon champ intérieur ?
J’ai dû attendre que de nouveau le nom du lauréat du prix Cervantès se présente devant mes yeux pour comprendre le réveil du nom ancien par le nom d’aujourd’hui.
Relais
Faisant une petite recherche sur le mot relais, que je tends toujours à écrire sans s, je tombe sur cette double merveille :
Vide qu'on laisse dans les ouvrages de tapisserie, lorsque, au cours du travail, on change de couleur ou de figure`` (Havard 1890).
Terrain abandonné par les eaux courantes ou par la mer`` (Plais.-Caill. 1958). Synon. alluvion, lais. Les lais et (les) relais de la mer. et dans l’étymologie : déverbal de relaisser (TLFI)
Zone d’assoupissement
Intéressante remarque de Walter Benjamin, toujours dans le remarquable catalogue de l’exposition du Musée d’art et d’histoire du judaïsme à propos de Karl Kraus, remarque inattendue en regard de l’image que je peux avoir, très superficielle, de ce Karl Kraus, comme un polémiste dur, brutal et grinçant : il parle, page 253, des fragments venus de cette « zone de l’assoupissement dont les forces démoniques forment la grande station de transformateurs d’où est issue la production de cet homme ».
→ tenter de visualiser cette image étonnante. L’état flottant où la logique et surtout les défenses intrapsychiques sont attaquées, où l’échafaudage de l’identité et de l’unité vacille, l’imaginer cet échafaudage remplacé par des transformateurs électriques ou de curieux alambics où viennent soudain se mêler, s’emmêler, fusionner et diverger, diffracter éléments de veille et de rêve, productions conscientes et émanations de l’inconscient.
Une devise pour Poezibao ?
« Je n’ai rien à dire, juste à montrer » (WB, cité p. 256 du catalogue ; cette remarque vient du Livre des Passages
→ et me semble en effet définir ma tâche pour Poezibao.
à balayer vert fluo
flaques, boues, eaux pourries et lourdes à dérive esquifs, embarcations de fortune, brins de paille et poissons avariés – que ça flotte, et hue, et da, à vau l’eau ces débris, ces déchets, le papier aux feuilles mêlées, le carton détrempé, coulent ici les vies perdues, dévale l’à-quoi-bon, s’enfantent des silences au-delà du cliché, du tout fait pré-mâché, à balayer vert fluo, bouche d’égout, qu’on n’en parle plus.
Rédigé par Florence Trocmé le 05 décembre 2011 à 18h10 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Quinzaine littéraire
J’ai failli ne pas renouveler mon abonnement à la Quinzaine Littéraire et j’aurais eu tort. Ne serait-ce que pour le numéro reçu avant-hier (n° 1050). Où aujourd’hui trouver dans un même journal Erika Mann, Isaac Babel, Boris Pasternak, une réflexion sur le drame de Babi Yar, Zbigniew Herbert (très bel article de Claude Mouchard), César Vallejo, Georges Didi-Huberman ainsi que ce qui semble une très intéressante méditation sur le langage (voir ci-dessous)
Langues et langage
Dans l’article sur Erika Mann, signé Georges-Arthur Goldschmidt, il est fait allusion aux violences que subit la langue allemande sous l’emprise nazie « Nul domaine n’échappa au nazisme et surtout pas la langue allemande, elle fut de plus en plus remplacée par un jargon délétère et omniprésent que l’on connait bien en France maintenant grâce aux travaux et au Journal de Viktor Klemperer sur la Lingua tertii imperii. » (Victor Klemperer, LTI, la langue du Troisième Reich, Carnets d’un philologue, Albin Michel, 1947). (QL 1050, p. 7). Or en fin de ce numéro 1050 de la Quinzaine Littéraire, p. 20, rubrique psychanalyse, un article sur un livre de Yann Diener, On agite un enfant. Je lis : « Eric Hazan avait déjà nommé LQR (pour lingua Quintae Respublicae) la langue du néo-libéralisme, créée et répandue par des économistes et des publicitaires dans les années soixante [...] Yann Diener s’intéresse ici particulièrement au champ médico-social et au champ psychanalytique et forme le sigle LMS (langue médico-sociale) pour mettre à plat l’inclusion de cette langue dans celle de la psychanalyse » (Lorena Escuredo, QL 1050, p. 20)
→ On pourrait aussi dire en fait dans tout le champ social et il serait bon d’ouvrir un carnet à double entrée, où serrer d’un côté les mots de la LQR et de l’autre ceux de la LMS, nul doute qu’il se remplirait par les deux bouts à vitesse grand V.
Walter Benjamin
Très beau chapitre, toujours dans le catalogue de l’exposition, sur l’usage du carnet (le chapitre sur les mots d’enfant du fils Stephan est très long et un peu ennuyeux, tout comme les relevés semblables de Marina Tsvetaïeva dans ses Carnets !).
Chez moi, le ou les carnets se fondent en fait dans le Flotoir…
Le gouffre de l’inconnaissance
À chaque pas dans un livre ou une revue (ce soir la Quinzaine Littéraire), s’ouvre le gouffre de l’inconnaissance, ce qui n’est pas connu, abyssal, ce que l’on aimerait connaître, tout aussi immense et insondable et ce qui est strictement inconnaissable, soit par essence (le tout, peut-être ?) soit par incapacité (au double sens du mot, capacité pour mémoire et conscience d’absorber et incompétence).
Double réaction également : sentiment d’impuissance mais aussi désir de connaissance renforcé. Simultanément !
avec eau et vent, ménage
pavés, plaques, bitumes et goudrons, paysages – feuilles mortes, origamis involontaires, papiers froissés, mouchoirs jetés, avec eau et vent, ménage et mélanges – une écriture à ras le sol, un tracé à relever, archéologie, traits, lignes et points, rebuts et mixtures.
(collecte benjaminienne ?)
Rédigé par Florence Trocmé le 01 décembre 2011 à 14h25 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Walter Benjamin
« Le rêve ne prospecte plus un lointain bleu. Il est devenu gris. La couche de poussière grise sur les choses est sa meilleure part » (catalogue, 72)
So genannte
« Confiseries appelées telles », une traduction sans doute de ce so genannte que j’ai si souvent envie d’utiliser en français, tellement préférable au « entre guillemets » mis à toutes les sauces et surtout depuis quelques mois assorti systématiquement d’un petit geste idiot des doigts !
conscience de rive
coupés, plantés, vieux, malades, arrachés aux rives et jeunes maigrelets solides déjà en trous profonds – toutes les rives affluent, pans obliques sur lesquels glissent léonard de vinci, couché dans l’herbe (il invite paul valéry), huckleberry finn (ne reste qu’un nom attaché à rive, souvenir qui vague clapote à la conscience de rive – et basses eaux, bateaux exclus et hautes eaux fûts dévalant gorgées de boues, débris, le tenu et le majestueux, le filet et la vague colosse – serpentin ou ligne au cordeau tempérée d’arbres, ceux-là même cou coupé aujourd’hui.
Rédigé par Florence Trocmé le 30 novembre 2011 à 10h31 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 29 novembre 2011 à 13h28 dans cailloux-têtes | Lien permanent
visages, chair et pierre
petites têtes, vos yeux réaccordés, me parlez, me regardez, monde enfoui, lointain et si proche –écrasement des roches, pressions colossales et pourtant une telle fraîcheur, une telle tendresse – illusion ? anthropomorphisme ou fraternité mutique ? vous et moi visages, chair et pierre, si semblables, yeux grands ouverts sur l’ici et l’ailleurs, profération silencieuse des bouches
Rédigé par Florence Trocmé le 29 novembre 2011 à 13h26 dans Bribes de Flotoir, cailloux-têtes | Lien permanent
immensité de l’infime
Ils firent feu, neuf ou fou, de toute surface blanche, infime, microscopique disponibilité devenue microcosmes – le minuscule, le discret, le pâli, cet indéchiffrable ouvrant un monde à l’infini kaléidoscope des idées & correspondances, échos et reprises, arc magnétique entre l’euphraise et la patte de mouche – le juste-là, mais si petit que passent outre les échappements négligents – univers ouvert à l’ennui de l’enfant compteur de fourmis et de grains de poussière, arpenteur de l’immensité de l’infime.
Microgrammes
à l’heure de tant d’écritures grandes et grasses, de typographies agressives, envahissantes et faisant violence, l’antidote des microgrammes de Walser ou de Benjamin. A l’heure des écrans brillants, la modestie de leurs supports, tickets de transport ou de caisse, petits bouts de papier épars, fiches et cartes éparpillées.
Bertrand Chamayou, Adam Laloum, Yumeto Suenaga
Des jeunes pianistes à suivre de près. Du premier, j’écoute le très beau disque consacré aux Études d’exécution transcendante de Liszt mais ne pourrai accéder sur mon abonnement Quobuz à ses Années de pèlerinage dont Diapason dit le plus grand bien ; d’Adam Laloum j’écoute et je réécoute le disque Brahms ; à propos de Yumeto Suenaga je suis attentive à ce que me dit mon ami F.M. qui l’a entendu plusieurs fois notamment ces jours-ci dans un concerto de Mozart et des œuvres de musique de chambre dans le cadre des Musicades de Lyon. Le plus grand bien. Ces jeunes, s’ils sont bien sûr des techniciens accomplis, me semblent aussi à l’écart de la seule prouesse technique (mais on sait le travail colossal que celle-là requiert, un des rares domaines où on ne puisse absolument pas tricher avec la compétence !!!) et sont avant tout des musiciens. Cela ne va pas nécessairement de soi !
Rédigé par Florence Trocmé le 28 novembre 2011 à 11h45 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Walter Benjamin
Visite de l’exposition Walter Benjamin, profondément émouvante avec ces traces et fragments laissés par Benjamin qui attachait tellement d’importance à l’archive : son œuvre, est-il en effet précisé quelque part, au sein de laquelle « l’archive constitue tour à tour l’objet, la méthode et la finalité ».
Émotion de tous ces petits bouts de notes, de papiers, qui ne sont pas sans évoquer ceux de Walser…
Et de sa toute dernière lettre, adressée à H. Gurland, le 25 septembre 1940, juste avant son suicide à Port Bou
Émouvant aussi son visage.
→ De mon carnet :
Écrivailleries, verzettelte Schreiberei, du verbe verzetteln, éparpiller
Superbe portrait (texte) par Adorno, lequel avec son épouse Greta a beaucoup soutenu WB
Cycle de 73 sonnets en mémoire de Christoph Friedrich Heine
Écriture microscopique, parfois en deux colonnes malgré l’exiguïté du feuillet (qui fait en effet penser aux microgrammes de Walser)
A observé et noté le langage naissant de son fils Stephan
Avait de nombreux carnets, il leur vouait un culte, il en tenait plusieurs en même temps.
→ J’ai, inévitablement, acheté le catalogue !
Triade (Pessoa, Walser, Benjamin)
Pourquoi cette triade obsédante et si présente, ces trois figures, Pessoa, Walser et Benjamin. Figures de solitude, avec pour seul recours couvrir de poèmes, de notes, de mots des milliers de pages ?
Walter Benjamin, exhumer et se souvenir
J’ai donc commencé à explorer, avec à la fois émotion et fascination, le catalogue de l’exposition en cours au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme à Paris. Et ce matin, après avoir vu en ligne, sur le site de Christine Jeanney, des tuiles de jeu de Mah-jong qui ont suscité une vraie flambée de réminiscences, je suis revenue à ce texte de Benjamin, donné en ouverture du catalogue
« S’efforcer d’approcher son propre passé oblige à se conduire comme un homme qui creuse. Avant tout il ne doit pas craindre de revenir sans cesse sur un seul et même complexe factuel, de le disperser comme on disperse de la terre, de le retourner comme on retourne le sol. Car ces complexes factuels ne sont rien de plus que les couches qui vont seulement livrer à la prospection la plus méticuleuse ce pour quoi il vaut la peine de creuser. À savoir les images qui, dégagées de tous les contextes antérieurs, résident comme des objets précieux dans les chambres sobres de notre compréhension tardive – tels des bustes dans la galerie du collectionneur. Et certes il est utile, pour fouiller, d’avancer selon des plans. Mais tout aussi indispensable est le tâtonnement de la bêche, précautionneuse, dans la terre obscure »
Walter Benjamin, « Exhumer et se souvenir », extrait d’Images de pensées, traduit de l’allemand par Jean-François Poirier et Jean Lacoste, Bourgois, 1998, pp. 181 et 182, republié récemment dans la collection de poche de l’éditeur, texte cité in Walter Benjamin, archives, catalogue de l’exposition du musée d’histoire et d’art du Judaïsme / Klincksieck, 2011.
Deux remarques à partir de ce texte extraordinaire
→ Ces propos n’auraient été désavoués ni par Freud ni par Proust et on pense les lisant aussi bien à tous les mécanismes d’enregistrement puis de tri élucidés par Freud, qu’aux recherches du temps perdu de Proust. On peut se poser la question de savoir si ce dernier, partant d’une intuition, d’une aura autour d’un évènement, a utilisé une telle méthode, creuser selon un plan, mais aussi un peu au petit bonheur la chance, dans une certaine direction, mais sans but précis.
→ Et bien entendu, quelle plus extraordinaire bêche que l’écriture. On pourrait lui adjoindre comme outil la rêverie vraiment libre (le rêve éveillé), le travail sur les rêves et leurs ramifications, les associations qu’ils lèvent et enfin la lecture flottante : autant de moyens peut-être qui conduisent aux chambres sobre de notre compréhension tardive.
bascule arrière, plongeur
se jeter avec l’eau du bain, siphon & avaloir encore et l’entropie et ce qui sans cesse fuit à grandes goulées, tout y passe : instants, joies, âges, sentiments, fuite en avant et bascule arrière – plongeurs en eaux profondes, quête de traces, de débris, de corps, de restes ou de preuves : pans de vie – avoir été n’être plus ou pas encore sans demain et le savoir et n’y pouvoir et n’y voir goutte, sauf celle, perlante, du temps : clepsydre
Rédigé par Florence Trocmé le 26 novembre 2011 à 14h24 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent