Une inspiration pour
la lecture
Lire est affaire d’inspiration. La lecture est plus ou moins facile,
propice, inspirée. Parfois tout
semble s’ouvrir au fur et à mesure que l’on lit (pas du fait de ce qui est lu,
mais en raison de la réceptivité du lecteur.) Parfois en revanche, l’esprit est
comme englué, la lecture ne touche pas,
elle patine. On lit des mots, c’est tout, on les reconnait, rien de plus. Rien
de cette fabuleuse giclée de sens et de cette gerbe de réminiscences, d’idées,
de sensations qui peuvent se produire lors d’une lecture propice.
En lisant Nicolas Pesquès
• En trois phrases, une
tragédie quasi antique, l’implacable du destin, l’impuissance de l’homme :
« entretenant la danse du hors-langue, la titubation du non-écrire. /
Charnière où le jaune pivote. / Jaune cercueil ensoleillé. Pleine page
retentissante et sourde. « (22)
Sur ces quelques mots, il semble qu’on pourrait gloser à perte de vue, à perte
de mots. Il y a là des protagonistes, une action, un décor même. Et la presqu’aporie
(oxymore) du retentissant / sourd. Il y meurtre, et sinon meurtre, mise à mort.
• Cette note importante : « il ne s’agit pas ici d’une aventure
spirituelle ». C’est un projet très concret, un « bras de fer avec l’apparence »
(23)
• Aucune poétisation, certaines images très triviales mais efficaces : « jaune comme un évier qui tourne, qui
aspire, une succion » (24). Qui n’a regardé, fasciné, l’eau s’enfoncer
dans la bonde de la baignoire, du lavabo, de l’évier ? Expérience sans
doute très commune, qui renvoie peut-être à la terrible expression « jeter
le bébé avec l’eau du bain »
• Il faut fuir le « calme trompeur de la compréhension » :
invite cachée au lecteur qui doit idéalement aussi éprouver son impouvoir de
lecteur comme l’écrivain éprouve son impuissance à écrire.
• Toujours le hors-langue, cette
expression revient, elle est l’horizon qui toujours se dérobe à l’approche. Un
peu plus loin, N.P. dit « je touche à quelque chose que le bruit des mots fait
fuir » [on pourrait dire également que l’attention qu’il lui porte fausse].
• Et même si l’auteur avance qu’il ne s’agit pas d’une expérience spirituelle,
il a le don de poser des questions redoutables de portée ontologique, sinon
métaphysique : « de quel monde n’avons-nous pas voulu en fabriquant
nos yeux ? » [Il pourrait poser cette question à un autre
questionneur de motif unique, Jean-Luc Parant !]
• Il y a dans cette écriture comme une approche sans cette répétée, sans cesse
échouant, se traduisant par des fragments de 2 à 7/8 lignes au plus. Approche,
tentative qui sans doute se suspend, s’interrompt devant l’impossibilité d’aller
autrement ou plus loin. Il y a ici « étreintes sans prise » (27)
• De cette tentative, appelée J5,
Pesquès dit que c’est un « legs corporel, une série d’opérations pour
faire passer la colline à l’extérieur ». Remarque très importante que l’on
peut entendre comme la description de la tentative, ô combien problématique et
difficile, d’une restitution de l’incorporé du paysage en un corps, cinq sens
et pensée. Un paysage m’atteint, il me traverse via des sensations très
complexes, il rencontre le langage en moi et c’est par cette langue que je vais
tenter de re-émettre ce legs vers l’extérieur.
En lisant Pierre Le Pillouër
Retour à Rimbaud et aux redoutables énigmes posées par les Illuminations. PLP pose la question
(souvent un vers de Rimbaud, un « défi lancé par le jeune génie joueur »),
donne à lire le texte original, puis il se livre devant le lecteur à une
véritable enquête, commençant par une explication de textes, comptage des mots,
recherche sur les syllabes, les sonorités, notes, remarques. L’inspecteur ne s’épargne
pas, il se moque de lui-même, de ses erreurs idiotes, de sa médiocrité de
pensée, de son conditionnement : « je suis tout causé, glosé,
déterminé par mon époque » (26). Avec des effets très drôles (enfin un
livre où on rit !) de mises en scène, presque de sketches où le « chercheur »
se campe en mec qui a compris ce que personne n’a encore compris et qui lui, « bon
sang mais c’est bien sûr », va débroussailler « la forêt si inextricable » léguée par
Rimbaud. Ce livre tient du tombeau, du polar, du canular, il tire à boulets
rouges sur les gloseurs et exégètes de tout poil, se permet tous les
calembours, joue au con mais laisse entrevoir une phénoménale connaissance du
sujet et agace les dents du lecteur qui se demande constamment s’il n’est pas
en train de se faire entuber ! Ici la compréhension, ou supposée telle, ou
déclarée telle, n’est pas accompagnée d’un « calme trompeur » (cf. supra),
elle est agitée, agitante et autoraillante :
« lecture hallucinée, sueurs, battements de cœur, feuilletage frénétique »
(Trouver Hortense, p. 24)
en lisant Grossman
• Première prise, en ouvrant le livre : « pourquoi tout être d’exception
est-il mélancolique ? » (Aristote) [À renverser bien sûr : suffit-il
d’être mélancolique pour être d’exception !?]
• L’importante et complexe notion de « passion de la négation »
(Bataille, Blanchot) : « que savons-nous, au fond, de cette passion de la négation qui, dans l’angoisse,
transforme l’apparition de l’absence en jouissance, en bonheur, … voire en
écriture » (20)
Exploration de cette expérience qui « s’annonce avec Sade et Hölderlin,
réapparaît [...] chez Nietzsche et Mallarmé avant de s’épanouir dans les œuvres
d’Artaud, Blanchot, Bataille et Klossowski » (22) ; « les écrivains
et philosophes dont je parle ici témoignent de la paradoxale vitalité de la
négativité dépressive » (25)
Vague après vague
Vague après vague sur la petite digue, heurts de la longue houle des
phrases, accourant sans fin de l’horizon,
moutonnant, déferlant l’une après l’autre – ce bruit qu’on n’écrira jamais, eaux et gouttes coagulées le temps de la chute,
sables et galets laminés, grondement obstiné de l’affalement – la longue houle
des phrases, des mots, jusqu’à l’étale, l’un peu de silence, le suspens – avant
le grand remix nocturne, mots et phrases jetés dans le godet, dés secoués,
cartes battues, donnes refaites, les rêves à venir.