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Rédigé par Florence Trocmé le 04 juin 2012 à 13h48 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Contrasté ce matin, tendance pluvieuse : masse gris et lourde à l’Ouest, bandes et raies de lumière à l’Est – 14°, petit fond humide.
Musique
Exploration de Schnittke (1934-1998), dont depuis longtemps j’aime énormément le trio à cordes op. 191 (commande de la Société Alban Berg pour le centenaire de Berg. Les premières notes du thème, si bémol, la, sol, B, A, G en allemand utilisent des lettres du nom du compositeur Alban Berg). Je trouve dans cette musique de fortes réminiscences de Chostakovitch.
La fugue pour violon seul est parfaitement contemporaine mais en même temps fait songer à Bach. Destin de toute fugue ?
Claude Favre
Début de la mise en ligne aujourd’hui du nouveau feuilleton de Poezibao (après Ludovic Degroote, Ivar Ch’Vavar, Claude Mouchard et Liliane Giraudon), Claude Favre, Vrac Conversations, brèves notes écrites à partir d’auteurs pour elle essentiels.
Menus faits (Freud et Tadié)
Dans le chapitre sur les actes manqués, dans Le lac inconnu de JY Tadié, cette note : « Freud a souligné l’importance des menus faits pour comprendre la vie psychologique [...] "ces incidents inapparents qui sont mis au rancart par les autres sciences comme étant trop infimes, en quelque sorte le rebut du monde phénoménal". Or des choses très importantes se trahissent par des "indices d’intensité très faibles". » (143)
Relevé non seulement pour le contenu qui ne fait que confirmer la raison d’être du goût pour les détails, pour les toutes petites choses, pour l’observation fine du monde, mais aussi pour deux formulations fortes. « Rebut du monde phénoménal », avec cette question qui surgit, brutale : pour le passant ordinaire, le sans logis, le mendiant ne font-ils pas partie, comme une chose, de ce rebut ? Le regard ne tend-il pas à l’effacer, à l’oublier ? Et pourtant quel témoin exceptionnel et pour la société et pour chacun, de l’état actuel du monde ! À retenir aussi ces indices d’intensité très faible : ils parlent bas et il faut développer des capteurs très sensibles pour les percevoir. Ce que le matraquage obnubilant des consciences ne permet sans doute pas….
Éblouissement et conscience (Nicolas Pesquès)
Continuation de la lecture de La Face Nord de Juliau, huit, neuf, dix. Avec un petit retour en arrière vers la page 130 : « on ne séjourne ni dans l’éblouissement / ni dans la conscience. »
→ il y a d’infimes et rares moments d’intensité, d’éblouissement, qui peuvent s’accompagner de sidération qui empêche la mise en mots (mis à mort partielle on l’a vu). Peut-être que la sidération, dont le rôle défensif en cas de trauma violent a été souligné par les scientifiques, revient ici à protéger la force de ces instants-là. Pour cela aussi qu’ils laissent souvent un souvenir si intense, et qui contrairement à maintes autres souvenirs, ne se ternit pas progressivement à être trop sollicité ?
→ et d’aussi infimes et rares moments de pleine conscience, sans séparation ou division (notre lot pendant l’essentiel de notre temps), sans aucune boucle rétroactive, sans feedback, unité diraient peut-être les bouddhistes, non-séparation entre soi et ce monde. Sauf que la quête pesquienne ne me semble pas spirituelle mais artistique et ontologique.
Alors en effet, ni ici, ni là, on ne séjourne ! Pas plus qu’on ne séjourne aux enfers.
→ Long arrêt sur ces deux vers car ils expliquent bien aussi la démarche de l’auteur. Il doit revenir lui de ces enfers-là pour accompagner celui qui l’attend dehors (c’est-à-dire dans le livre) et il doit témoigner que si la « sep » est notre amputation quotidiennement réitérée, elle n’est pas absolue ni tout à fait permanente.
Traverser l’impossible ? (Pesquès)
« Serait-ce concrètement faisable / de traverser l’impossible / et de le retrouver intact /avec les traces de ce passage » (137)
→ comme souvent chez Pesquès, cette phrase impose en même temps son évidence et son impossibilité. Si on tente de la saisir, quand on croit la saisir, elle échappe, l’idée qu’elle commençait à faire naître s’efface, se met en doute elle-même. Indice sans doute que l’on est bien « sur zone » ! Parcours sur un fil mincissime au-dessus du vide. Dire ici qu’il a fallu, qu’il faut beaucoup de courage à l’auteur pour être allé jusque-là.
Simplicité apparente des moyens (Pesquès)
Ce qu’il fait faire au langage ? Rendre gorge… c’est très puissant d’autant que contrairement à tant et tant – sans doute plus faibles ou moins déterminés – il ne casse en rien la langue. La mise en page est simple, sobre, pas de jeux de typo, de blancs. Utilisation de mots ordinaires et utilisation ordinaire de la syntaxe et pourtant il aboutit à des propositions d’une immense complexité, totalement déstabilisantes « ni bonnes, ni mauvaises manières / des abois / des sauvetages de langue récusée / de colline rétablie » (139)
→ c’est peut-être dans ce sauvetage de langue récusée que git un des secrets. Récusée mais sauvée, condamnée mais repêchée. Et ce que l’on sauve ou repêche est souvent durablement transformé, non ?
Et l’on retrouve dans cette page 139 l’arrimage d’un verbe d’action (voir) et d’une double négation qui se déchasse d’elle-même : « voir ne pas ne pas »
→ On est à l’extrême bord du gouffre car « dicible : c’est-à-dire ayant atteint une limite du langage / le stade vaporeux de la disparition // y ayant établi sa négation » (140)
(→ souvent pensé à Wittgenstein en lisant Pesquès, mais me trompant peut-être dans cette association car je connais bien trop peu l’œuvre du philosophe)
→ et en effet juste avant la disparition, dans l’entrebâillement, par ce qu’on est là et qu’on tente de ne pas ne pas
couleur versus mots
« Avec la couleur c’est comme si on était d’emblée / dans un ordre qui se soustrait à la découpe des mots » (141)
→ s’immerger dans la couleur (caméléon ?) pour fuir la cisaille des mots (se souvenir de élire et tuer…), la couleur, une, entière ; les mots divisent, séparent de, descellent – couleur accueille, ne se divise pas. Mais voici soudain, page 141, une nouvelle formule énigmatique : « le tragique de la couleur / est que sa joie est tout de suite interne et intouchable »
œil de mouche
Trappes infimes, ouvrant l’asphalte, configurations géométriques dans l’espace – par transparence effacement des plans, pans glissant, cheminant l’obscur informant le clair – modestie du clair devant le fond – fusion, défusion, pluies ou rivières, peau touchée, oreille blessée sens dessus dessous d’un règne l’autre, œil de mouche
Rédigé par Florence Trocmé le 04 juin 2012 à 12h48 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 03 juin 2012 à 10h18 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Pas mal plu cette nuit, avec petits orages – 15°9 mais très humide, ciel gris et tout petit crachin.
Lucidité de jaune (Pesquès)
Chez Pesquès, à ce stade du livre (IV de Juliau 10), expression du sentiment de la précarité du projet, de son revival : « le pas d’après construit / la suffocation / la reprise du projet » (129). On sent bien l’enjeu, reprendre oui (bon qu’à ça ? Beckett, cité par Valérie Rouzeau en tête de Vrouz), mais que ce ne soit pas un petit arrangement avec la réalité. Un pas de côté ? Le besoin d’aller au-delà de la limite du désespoir. Il s’agirait d’en franchir le mur, la porte, franchir la colline peut-être, la passer…
Avec le langage, car en dépit de son manque intrinsèque, de son incapacité constitutive « la performance du langage nous ahurit (131) ; et d’asséner deux vers plus loin un stupéfiant « pouvoir ne pas ne pas » : emboitement de la double négation, arrimée à un verbe qui exprime la puissance, la possibilité d’une action, sens qui se dérobe et pourtant s’affirme ! Et retour de la joie, avec solitude, mêmes eaux : « commencer par la joie / faire l’expérience de la solitude / une seule pluie » (131) : averse de la joie et de la solitude, seul à ne pas, plus seul encore mais joyeux de ne pas ne pas. Ne pas céder à ne pas. Opposer des pas vers la colline à ne pas. Et si l’on devait mettre ici une indication musicale, ce serait ostinato.
Médiation du corps (Pesquès)
Il y aurait comme une médiation du corps, réaffirmée, entre la colline et la conscience, le corps qui « fabrique » des armes (se souvenir de Kafka, « Plus que la consolation est : toi aussi tu as des armes », Journal, 12 juin 1923). Le corps avec ses « langages non constitués » pour « deviner quoi quand jaune vient / quand écrire veut » (134)
→ jaune = écrire ? JAUNE, le livre impossible, l’horizon inatteignable de tous les écrivains ?
Réflexion sur le langage (Pesquès)
Tout le livre est une puissante et très innovante réflexion sur le langage : « élire et tuer / ce que le langage fait aux choses est incommensurable » (135)
Tri, le bon grain et l’ivraie, ce que le langage est capable d’appréhender, de nommer (peu de choses) et ce qu’il ne peut qu’abandonner. Tragédie au fond et singulièrement pour l’écrivain que ce caractère incomplet, approximatif, du langage devant la profusion inouïe de la réalité. Même pas la profusion inimaginable de la réalité du monde, mais même la profusion tout aussi inimaginable de tout ce qui atteint en permanence une seule conscience, flux comparable à celui des neutrinos qui par milliards nous traversent de part à part à chaque millième de seconde. Et dont nous ne savons rien.
même vie diffractée
barrière, feu ou glace, sur la brûlure, même effet, atteindre au cœur – abolir, effacer, perdre existence – ce qui tient, éparpillé, re-semé, ré-agencé, autre forme, autre temps, même vie diffractée et recomposant
Rédigé par Florence Trocmé le 03 juin 2012 à 10h15 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 02 juin 2012 à 11h18 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Beau et plus frais, les petites pastilles lumineuses de retour ce matin au réveil. 18°
Journaux
Sentiment d’horreur de nouveau, étreignant, devant la cruauté humaine, qu’il s’agisse des actes d’un désaxé ou bien de la barbarie en Syrie. Massacres, tortures, exactions… après des études d’ophtalmologie à Londres ! Médecin et tortionnaire (celui-là n’est pas musicien que je sache ?), on a déjà connu. L’histoire se répète inlassablement et il n’y aucune raison objective que cela change. Au contraire.
Consterné aussi par la prise de conscience de la manipulation urbi et orbi. Dans le supplément « Sciences et techniques » du Monde de ce samedi 2 juin 2012, la charge continue contre tous les scientifiques qui se sont compromis à des degrés divers avec l’industrie du tabac. Les journalistes du Monde semblent avoir eu accès à ce qu’on appelle les « tobacco documents », archives des instances de promotion du tabac ou des cigaretiers. On apprend ainsi que Jean-Pierre Changeux lui-même a sollicité une aide du Council for Tobacco Research pour financer des travaux de son laboratoire ! Au demeurant, le document a été retrouvé avec un post-it portant en grand son nom et un point d’exclamation… joie d’avoir ferré un si gros poisson.
Du doute
Nécessité donc de douter, urbi et orbi, aussi. Douter de tout, systématiquement (ça rappelle un certain philosophe !). Ne rien prendre pour argent comptant, parce que justement, l’argent… partout, toujours. Se souvenir de la pièce de Dürrenmatt, La Visite de la vieille dame : avec l’argent on peut tout acheter, à commencer par une vengeance, dut-elle signifier le lynchage d’un homme.
L’article scientifique n’est pas une caution (cf. tous les grands drames sanitaires récents, sang contaminé, Mediator, amiante, pesticides, etc.)
Mais aussi, et là il y a immense travail pédagogique à mener, apprendre le doute aux enfants et aux jeunes. Il n’y a pas de parole d’évangile. Discussions intéressantes à ce sujet avec mes amis allemand, UKS et JK qui m’ont dit tous les deux que dans le système scolaire allemand, la pratique du doute était enseignée. Les élèves sont habitués à examiner les faits présentés de façon critique, avec incitation à les mettre en doute, à les contester. Mes deux amis rattachent cette pratique salutaire au passé de l’Allemagne et à ce constat que des foules hautement manipulables ont cédé corps et âmes à la dictature hitlérienne.
Tadié, Proust, Freud
Toujours les mêmes réticences, accrues même. Au fond je ne supporte pas de voir l’œuvre de Proust ramenée incessamment à la prétendue scène primitive, souvenir écran of course, à savoir le baiser du soir de la mère (je caricature mais à peine). Je ne dis pas qu’une telle lecture ne puisse être faite, mais je pense qu’elle devrait être faite de façon beaucoup plus subtile, fine, que ce que je lis là. Je me souviens d’ailleurs avoir été surprise en l’achetant par la taille modeste du livre ! Il me semble en fait assez facile et superficiel, enfonçant des portes ouvertes. Hâte de sortir de ce Lac inconnu.
Pesquès, et oui ! la joie
Le poème de la page 125 (in La Face Nord de Juliau, huit, neuf, dix) a lui seul pourrait être très longuement détaillé et retourné. « Courir la pente / m’introduire dans le creuset qui n’appartient à personne », lance-t-il en matière d’incipit, le corps à l’œuvre donc, tout de suite confronté de nouveau à la séparation [destin du corps, la séparation, depuis la première division cellulaire et la naissance, jusqu’à la mort en passant par toutes les mues intermédiaires…] avec le « jaune extra-lucide / qui reconnaît la déchirure du langage ».
→ et soudain saute aux yeux la pertinence de ce choix (mais en est-ce un ?) du jaune, le jaune acide, le jaune non complaisant, le jaune pas vraiment refuge ou apaisant comme le bleu ou le vert célébrés par tant d’écrivains. Non le jaune extra-lucide ! Celui du soufre. Séparation à l’œuvre, dans l’œuvre et d’avec l’œuvre, hors d’œuvre en quelque sorte et au cœur de l’œuvre en même temps, toujours cette tension entre deux contradictions qui confèrent une part de son immense énergie latente aux poèmes de Pesquès. « Nul autre devoir que de poursuivre / le jaune pelé de JAUNE », de se confronter à la fois en quelque sorte à l’immanence et à l’essence, de vivre le jaune local et le concept de jaune, dans la déchirure mais parce que c’est là qu’il faut être. Assigné au jaune en quelque sorte, à supporter le passage du jaune au JAUNE. Il s’agit et là vient une énorme surprise de regarder la brûlure « comme un texte de joie ». Et il faut bien entendre il me semble joie et pas jouissance, il me semble, même s’il peut y avoir de la jouissance dans la joie. Cela va au-delà du plaisir individuel et que l’on pourrait dire solitaire. Quel formidable rebond après la désolation des pages précédentes, où l’on sentait les poèmes construire petit à petit un désespoir total. Comme si un seuil avait été franchi et c’est ainsi peut-être qu’il faut lire « m’introduire dans le creuset qui n’appartient à personne » ? Et au bout ? « Le bien-être sans la paix / le livre sans la fin » (126), comme si il y avait eu une forme de renoncement, de détachement, mais qui ne signifie pas la fin de l’entreprise. Aucune fin n’est possible, ni celle de l’entreprise poétique, ni celle du livre, qui reste ouvert et prêt à traduire le cheminement sans concession de Pesquès. Que l’on aurait presque envie d’appeler Juliau Pesquès. Changement de prénom comme emblème de l’étape franchie dans la recherche de la colline insaisissable.
Rédigé par Florence Trocmé le 02 juin 2012 à 09h40 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 01 juin 2012 à 10h18 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
a viré au gris, temps un peu collant, mais plus frais, 16°4, oiseaux et végétations en pleine forme.
Musique
Trios en sol mineur et en la mineur de Georges Enesco par le Trio Brancusi. Très bel élan et toujours cette forme très aimée du trio avec piano.
Et une interview du chef d’orchestre Michaël Tilson thomas, dans The Guardian :
"The most important thing about music is what happens when it stops, what remains with the listener, what they take away. A melody, rhythm, some understanding of another person or another culture. The way those experiences add up, in the soul of a person over the years, is the biggest prize classical music possesses. It is an art form in which instinct and intelligence are equally balanced. They take the measure of one another and they reflect, across centuries and composers and pieces, how our minds really are and the way our consciousness is ordered. You want to shake people even when they're not listening to the music.”
→ ce long, ce très long rapport avec la musique, depuis l’enfance ! Ce recours, ce secours, cette autre façon de voir le monde, de l’entendre, de l’aimer (autre par rapport à celui des mots).
Je développerai peut-être une toute petite variante à l’idée, magnifique, de Tilson Thomas : ce qui se passe non seulement quand la musique s’est éteinte, complètement, à la fin du morceau, mais aussi quand elle se suspend dans le si magnifiquement nommé silence. C’est Sviatoslav Richter qui m’a fait comprendre, un jour, subitement, ce que c’était vraiment qu’un silence : dans les sonates de Haydn. Silence incroyablement fort, présent, habité.
Le silence, si difficile à jouer : il faut déjà le respecter, ce qui ne pas va de soi, car si l’on n’imagine pas de ne pas jouer une note, on a trop tendance à « manger » les silences, à ne pas les compter aussi strictement que les notes... le silence qui comme tout vide, fait peur. Le silence dont on peut se demander enfin ce qui l’habite : résonance de ce qui vient d’avoir lieu et s’éteint, résonance matérielle, prégnance dans l’oreille, étiolement de l’onde sonore…; apaisement suscité par la résolution (pour les œuvres qui la pratiquent). Ou bien anticipation fantomatique de ce qui va arriver, et cela d’autant plus que la plupart du temps, les œuvres sont déjà connues. Avec ce curieux sentiment de porte-à-faux que l’on peut éprouver lorsque par erreur on anticipe, voire même chantonne une suite… qui n’est pas la bonne !!!
Proust, Freud, Tadié
Jean-Yves Tadié (Le Lac inconnu) commence à explorer certains aspects de l’inconscient de Proust. Impression toujours en demi-teinte par rapport à cette approche. La connaissance que Tadié a de Proust est considérable et c’est presque plus par l’évocation de telle scène, de tel fait, par la mise en relation de tels épisodes ou passages de l’œuvre, par les citations aussi, que le livre parle. Plus que par ce qui est son but : explorer l’inconscient de Proust. A-t-on tellement envie de cela et que ce soit mis noir sur blanc en termes d’Œdipe, de castration, etc. Pas si sûr.
En revanche, bonheur renouvelé des citations : « [Jean Santeuil] écrivait ce qu’il ne connaissait pas encore, ce qui l’invitait sous l’image où c’était caché (et qui n’était en quoi que ce soit un symbole) et non ce qui par raisonnement lui aurait paru intelligent et beau ». (58) À rapprocher de l’exergue du livre, sur le « lac inconnu ».
→ et si souvent le sentiment que les livres lus n’ont à voir qu’avec « ce qui a paru intelligent et beau » à l’auteur et pas du tout avec ce qui est caché sous l’image ! Brillant parfois, mais superficiel.
Archéologie (Tadié)
Tadié pointe la commune passion des deux auteurs pour l’archéologie ! Ils « remontent toujours dans le temps et descendent toujours en profondeur ». (65). Il consacre même à cette passion tout un chapitre, documenté, avec références à ce que furent les grandes découvertes de l’époque des auteurs ou celles qui leur furent antérieures. Et notamment Schliemann ; il y a chez eux des « Troie superposées » et « Schliemann est un des phares de Freud ». Et bien sûr Pompéi.
Mémoire, souvenir….(Proust, Freud et Tadié)
À peu près au milieu du livre, inévitable, un chapitre sur la question de la mémoire et du souvenir. Avec le rappel de l’idée freudienne que « la conscience ne comporte qu’une contenu minime » et que le reste se trouve en état de latence. Latence, le lac inconnu, réservoir des possibles, le fond d’où naissent le rêve, les actes manqués mais aussi bien sûr les œuvres d’art.
Tadié dégage à la suite de Freud sept facteurs de constitution d’un souvenir qui peuvent en susciter ultérieurement le réveil et c’est bien sûr essentiel pour Proust : il y va de la constitution psychique de l’individu, de la force de l’impression reçue, de l’intérêt qu’elle suscita, de la constellation psychique du moment, de l’intérêt porté à ce possible réveil, des connexions qui s’établirent alors et de « la façon, favorable ou défavorable, dont se présentait un facteur psychique particulier, qui regimbait contre la reproduction de quelque chose qui fût susceptible de produire du déplaisir » (73).
Peinture ou musique (Tadié)
« Un goût particulier pour les tableaux provient peut-être de visions enfantines, comme une passion pour la musique découle de plaisirs sonores, non verbaux, sans images, datant d’une période encore plus archaïque ».
→ Chacun de ses aspects mériterait à mon sens d’être un peu approfondi et pas seulement suggéré. Il y aurait une exploration passionnante à faire sous cet angle du double rapport de Proust avec l’art et la musique.
→ Cette dernière remarque de Tadié explique en partie ce qui semble parfois un clivage entre ceux qui sont attirés intensément par la peinture, au détriment souvent de la musique et l’inverse. On peut même penser que pour certains il y a censure du goût pour les images ou pour les sons, jugés trop excitants. Et qu’il y a dans ces pulsions souvent établies dans l’enfance (le goût des images, l’attirance des mots, la passion du sonore) une force jamais démentie tout au long d’une vie, une orientation très profonde de la psyché qui souvent façonne l’existence même à venir.
Du jaune toujours (Nicolas Pesquès)
Car, en effet (La face nord de Juliau, huit, neuf, dix) Nicolas Pesquès semble repartir à l’assaut du jaune. Il s’affronte encore au jaune comme pour se confronter de nouveau aux apories (pense soudain qu’il y aurait quelque chose de la démarche d’un Don Quichotte ici). Il faut affronter le ne pas et tenter « la grande fusion des formes difficiles » (123) dans ce « contact » qu’on ne sait « dire qu’une fois rompu » ; et pour cela, il tente une nouvelle approche, « injecter de la distance », un « amour de loin pour fuir l’inhospitalité / de la nature ».
→ fusion, sans doute un mot important. Quand il y a faille, la fusion seule (soudure ?) susceptible de rapprocher les rives ? Et dans le même temps, l’autre mouvement exactement inverse donc, l’injection de la distance et l’amour de loin.
→ et soudain cette impression qu’il en va aussi souvent ainsi dans toute lecture, ce double mouvement fusion/éloignement, comme le battement de la note entre deux fréquences. Fusionner, entrer en fusion avec ce qu’on lit, épouser le texte, s’y perdre, se perdre et dans le même temps s’en détacher très légèrement et accéder à la claire compréhension qu’on ne l’atteindra jamais.
→ et n’en va-t-il pas de même dans le mouvement de vivre, immersion dans la réalité et très léger décalage qui fait comprendre qu’on est toujours séparé (sép de j comme dit Pesquès, marquant sans doute ainsi tout le perdu irrémédiable, la somme de ce qui est englouti, mangé par la mise à plat en mots, si réductrice)
Ici presque chaque fragment de poème pèse et compte !
Frictionné de grammaire (Pesquès)
« Frictionné de grammaire pour traverser le bois » (124)
→ n’est-ce pas l’enfant qui chantonne pour affronter le noir, celui qui invente des histoires le soir pour avoir moins peur, n’est-ce pas ce mouvement qui génère des fantasmes (de la grammaire ?) pour habiller effrois et pulsions, celui qui injecte de la distance grâce à des mots : ce que je peux nommer, même mal, même par erreur dans la confusion de l’affrontement, moins terrifiant que la masse grouillante des impressions / sensations ?
Frictionné de grammaire, 2
Frictionné de grammaire pour traverser le bois
dépouillé de grammaire pour entrer dans la musique
déposé de grammaire au pied du lit
l’horloge sonne, l’oiseau chante, la main écrit, trois irréductibles, trois écorchés impossibles à coudre, sauf comme précipitation de l’espace-temps, grands éphémères, brûlés sur l’ampoule
Rédigé par Florence Trocmé le 01 juin 2012 à 10h12 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)