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Rédigé par Florence Trocmé le 12 juin 2012 à 11h18 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Litanie : gris – une quinzaine de degrés, pas de lumière.
Jacques Dupin
Entrepris de lire le numéro que la revue Europe consacre à Jacques Dupin (revue Europe, juin-juillet 2012, n° 998-999).
Belle introduction de Jean-Claude Mathieu, toujours maître dans l’art d’insérer les citations dans son texte (se souvenir de son très beau livre sur les inscriptions, longuement commenté dans ce Flotoir !). Il situe très bien Dupin, dans l’histoire de la poésie au XXème siècle et le cite, disant à propos de la poésie : « l’absence est son lieu, son séjour, son lot ». Ce qui pourrait être placé en exergue de tout le travail de Poezibao !
Dupin et Auster
Grosse surprise que cet entretien qui ouvre le dossier Dupin d’Europe. Un long entretien, mené par Victor Martinez en juin 2011 et en français avec… Paul Auster. Paul Auster dont on ignore trop qu’il est aussi poète, qu’il a écrit beaucoup de poésie avant de se tourner vers la prose, avec le succès que l’on sait. Il raconte d’ailleurs que ce tournant a eu lieu après un an de blocage total dans son écriture et alors qu’il était assis à côté de Jacques Dupin à un spectacle de danse à New York.
Auster qui est venu trouver Dupin, alors qu’il avait 20 ans, parce qu’il avait commencé à le traduire. Origine d’une véritable amitié qui dure depuis 40 ans. Et du fait de la longévité de cette amitié, Auster est amené à évoquer toutes sortes de faits et de personnages qui ont trait à l’histoire de la poésie (il évoque notamment André du Bouchet et Edmond Jabès). Auster qui a aussi rencontré très tôt Claude Royet-Journoud. Noter enfin un aspect important de la personnalité de Dupin évoqué par Paul Auster, sa générosité et sa délicatesse : il a soutenu financièrement et hébergé Paul Auster à une époque où celui-ci était à Paris et totalement démuni.
C’est un bel entretien, vivant, chaleureux, qui donne un visage très humain aux deux écrivains.
→ curieuse sensation, tout le temps de cet entretien, de « voir » les deux visages de Jacques Dupin et de Paul Auster, deux visages très particuliers l’un et l’autre mais si différents…
Poèmes (Dupin)
Viennent ensuite quelques poèmes de Dupin :
« je partage / l’accablement du mûrier / couvert de mouches qui parlent /l’idiome / des lointains carbonisés » (22)
et un peu plus loin : « j’écris sur la planche de pin / dont j’ai volé le nom » ce qui fait écho aux considérations de Michaux sur la chaux de son nom.
Dupin & Marcel Cohen
Mais à cet instant de ma lecture, c’est l’article de Marcel Cohen qui me retient le plus.
Trop souvent lu des compilations de circonstances à propos d’un poète à célébrer, notamment dans les numéros spéciaux dédiés à…; avec pour moi un rejet tout particulier des poèmes écrits pour ou autour de tel ou tel écrivain, lesquels poèmes me semblent en général témoigner surtout d’un redoutable narcissisme et rarement, en profondeur, d’une rencontre avec un poète ou son œuvre. Je ferme la parenthèse pour décrire maintenant la méthode de Marcel Cohen.
Autour de sept entrées, ou mots de référence (tels loin, absolument simple, toute parole), des citations, uniquement des citations, sans aucune intervention de l’auteur de l’article, sauf bien évidemment le choix, le montage, l’organisation des parties. En tout un peu plus de cinquante citations….
Et en ouverture, celle-là, qui ne peut que ravir l’auteur de ce flotoir !
« Les citations ont un intérêt particulier dans la mesure où nous ne notons jamais que nos propres paroles, quel que soit celui qui les a écrites ». Il faut ici citer l’auteur de la citation, Wallace Stevens, dans une lettre de 1909. Mais aussi confesser une erreur : tort à mon avis d’aller chercher la source de chaque citation au fur et à mesure de la lecture, c’est en quelque sorte fausser le travail de Marcel Cohen. Il eût été préférable de lire l’ensemble, sans « référencer », puis ensuite peut-être d’attribuer à César ce qui est à César. Mais quelle intelligence, quelle force, quelle subtilité et quel retrait personnel dans cette manière de faire, qui suppose bien évidemment un énorme travail et une profonde connaissance de la littérature en général et de l’œuvre de Dupin en particulier. Dupin dont bien entendu des citations substantielles sont insérées dans ce tissu. Le titre de la contribution n’est-il pas : « Portrait induit avec apparitions du poète » : tout y est dans ce titre de la démarche, de la méthode de composition (le mot n’est pas trop fort) de ce portrait de groupe avec poète.
Parmi les auteurs cités Ungaretti, Jabès, Montale, Celan, du Bouchet, Agamben, Sarraute, des Forêts, Levinas, Joubert, Oppen, Adorno, Bram van Velde, Ponge, etc.
Rédigé par Florence Trocmé le 12 juin 2012 à 09h54 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 11 juin 2012 à 10h16 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
gris, pluie, 12,5°
Musique (Orgue)
à Saint Louis en l’Ile hier après-midi, un concert donné par Olivier Wyrwas, né en 1991, âgé donc de 21 ans. Stupéfiant. Admirable concert, tenu de bout en bout, dense, inspiré. Il a joué une Toccata Settima de Muffat, la 6ème sonate en trio de Bach, trois très beaux chorals de Georg Böhm (1661-1733), une sonate de CPE Bach, un trel bel extrait de la Clavierübung, BWV 682 (Choral sur le Notre père) et enfin la grand pièce d’orgue en sol majeur BWV 572.
La notion d’appui (Giovannoni)
que je retrouve en écho, comme celle de concrétion, à la fois dans une communication à un colloque de Jean Louis Giovannoni et dans le livre de Nicolas Pesquès.
« Je pèse et soupèse tous les matériaux de langue [...] pour estimer quelle charge ils peuvent porter et quelle sera la surface approximative de leur déflagration ». Notion aussi de la pierre de touche, ce jaspe qui servait à révéler si un objet était bien en or, ou dans un autre matériau. JL Giovannoni qui fait un parallèle entre sa pratique d’assistant social en psychiatrie et son travail de poète, notamment autour de cette notion d’appui, sorte de point nodal à trouver chez le malade mais aussi en soi pour pouvoir édifier à partir de là, fut-ce momentanément, quelque chose.
Tragique et joie noire (Pesquès)
Pesquès, quant à lui, reste sur toute la fin du livre, achevé hier soir, dans un registre plutôt tragique, en dépit de la joie noire. « depuis toujours face à Juliau / suppliant que JAUNE soit installé / que jaune pieu s’enfonce // entre jaune et JAUNE / dans le froid de l’écartement / il n’y a pas de concordance de temps » (187)
→ et écrire ce JAUNE est le but impossible sans cesse visé et manqué par l’œuvre.
Il y a cette « part animale qui regarde les mots » et ne sait pas écrire. Cette part-là qui peut-être fusionne avec le monde dans le voir, n’instaure pas la distance réflexive, signature de l’humain. Et entre cette part animale et l’auteur, il y a ce seul médium, le langage, qui jamais n’épousera dans son ampleur, sa profondeur, sa simultanéité, ce qui vient de la part animale. L’impossible est multiplement impossible et pourtant il faut « écrire sous les yeux la forme qui repousse le langage » (190)
→ bel exemple de ce que Pesquès « fait » à la langue. On l’a dit aucune trituration, aucun éclatement syntaxique, aucune déformation lexicale, aucune invention mis à part écre et la distinction majuscule/minuscule pour jaune. Mais une distorsion du sens habituel tel ce écrire sous les yeux la forme qui repousse le langage, où l’on finit par penser qu’il s’agit d’écrire en ayant sous les yeux la forme qui repousse le langage. Mais pendant un temps l’esprit flotte, en quête du sens, écrire sous les yeux ? D’autant plus que l’on a en tête un récent « ce que les mots voient ».
→ et dans le sillage de la lecture de Marielle Macé qui montre si bien comment d’un livre peut naître un engagement à faire, à expérimenter (in Façons de lire, manières d’être), ce désir plusieurs fois de reproduire quelque chose de l’expérience de Pesquès par exemple dans sa confrontation à une couleur seule, sans représentation et sans forme. Ou à la « matière » d’un son musical complexe et par définition en évolution. Ce serait ici ce que les mots écoutent ! Que voient, qu’entendent les mots qui surgissent de la sensation, de sa complexité ? Que peuvent en dire les mots ? Et comment alors ne pas expérimenter, cruellement, l’impuissance, la nature totalement hétérogène du langage et de la « part animale » qui sent et perçoit ? (190)
L’immédiat et l’inaccessible (Pesquès)
« l’immédiat étant l’inaccessible », dit encore Pesquès p. 192, et donc de facto l’inexprimable. En soi et par défaut de l’outil, du seul outil et c’est « l’expérience extérieure qui échappe à tout / que le langage cesse de poursuivre et appelle JAUNE » (193)
→ inaccessible, inappropriable, immédiat et donc insaisissable, JAUNE, dans « l’expérience ruineuse d’un plaisir » (196) (on trouve aussi les mots volupté, jouir et joie à plusieurs reprises).
→ drogue donc d’un plaisir solitaire ? Une sorte d’impossibilité de ne pas aller à la colline, y retourner alors que « colline / qu’écrire excite et qui l’encorne / reculante, dressant le mur et l’écrasement » (196)
→ le geste même de saisir détruit comme le regard de l’observateur fausse/modifie l’état quantique. L’interaction fait dévier la colline, la sort radicalement de sa nature propre : « Juliau n’est naturel que si je me tais / ni ne le regarde » (201).
La montagne résistante et en conséquence « des ruines / un talon qui descend et cogne / du sable dans la bouche // j’ai voulu en avoir le cœur net » (210)
Ainsi se clôt le livre.
Et de se demander si Juliau est fini. Mais pourtant ce sentiment d’avoir été témoin d’une sorte de danse toujours renouvelée autour ou même avec la colline, ce sentiment aussi que seule la disparition de NP, forcément antérieure à celle de J mettra fin à ce « corps à corps » homme-colline, homme-langage, homme-homme, cœur net.
Suite en deux
hélices disent l’hier, sillon du bruit en temps intérieur, toujours ouvert, ré-empreinté par chaque passage
habiter le son : habiter le temps – voyager passage passager embarqué vers débarcadère. L’immédiat jeté, fusant fusionnant, grain de lumière passé là perdu, buée et ligne de vapeur tremblée au ciel
Rédigé par Florence Trocmé le 11 juin 2012 à 10h12 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 10 juin 2012 à 12h32 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
plutôt gris, pluie latente, une quinzaine de degrés.
Lectures
Deux textes forts, Claude Favre, pour la revue Esprit sur la crise -
Jean Louis Giovannoni, une communication pour un colloque, sur poésie et sa pratique d’assistant social en psychiatrie
Giovannoni, l’autre, le même
« Comment entrer en contact avec la différence et l’altérité irréductible de l’autre sans le figer dans du même » ; l’autre et soi-même : « tous deux doivent être traversés par de l’étranger pour qu’ils puissent se rencontrer sans fusionner ni se confondre »
Jean-Louis Giovannoni, « La discontinuité dans la continuité », communication inédite.
→ souvent lisant les propos de Jean-Louis Giovannoni, pensé à Nicolas Pesquès. Sauf que, différence majeure et qui pourrait être une sorte de limite, pour moi, du travail de Pesquès, chez Giovannoni, il s’agit de l’être humain, qui me semble très absent du travail de Pesquès. D’un côté, l’expérience fondatrice y compris pour la poésie (il le dit très clairement) du côtoiement de cette altérité absolue et dérangeante qu’est pour beaucoup d’entre nous la maladie mentale, la folie… de l’autre, un paysage, un lieu, une colline, sans que soit évoqués il me semble, la dimension historique des lieux, le passage, l’interrogation d’autres êtres humains, à l’exception de Cézanne… mais je peux me tromper et il est possible qu’au fil des dix livres de juliau, cette présence soit attestée. Pas il me semble dans les dernières étapes.
Langue, entre deux (Giovannoni, Pesquès)
Giovannoni qui continue avec des remarques importantes sur la langue et là encore, il me semble, possible écho avec le travail de Nicolas Pesquès : « Langue unique de chacun avec laquelle il faut inventer un espace de rencontre et d’échange, un entre-deux qui parle d’une langue intermédiaire, une langue intime et désintime à la fois qui vous place dedans et dehors en même temps. »
→ je suis évidemment très sensible à cette idée d’entre-deux, que j’ai souvent reprise dans ce flotoir, ce que j’appelle parfois, à tort peut-être, une chimère, un espace de projection, territoire commun, où s’épanouit la rencontre, où s’affrontent les idées, lieu d’harmonie, de discorde ou de déchirure, selon les circonstances.
Giovannoni cite jean-Luc Nancy (article : « Rives, bords, limites (de la singularité) ») : « La limite est donc l’intervalle, à la fois écarté et sans épaisseur, qui espace la pluralité des singuliers, elle est leur extériorité mutuelle et la circulation entre eux. »
Continuité / discontinuité (Giovannoni)
… tel était le thème de la communication de Giovannoni dans ce colloque : « L’écriture poétique comme ma pratique d’assistant social, rencontrant des personnes souffrant de troubles mentaux, tous deux interrogeaient : l’appui ; le rythme ; le suspens ; l’arrêt ; la continuité ; le maintien, le contenant et le contenu… Mais aussi : la discontinuité qui offre de nouveaux possibles et qui est au centre de toute création, y compris celle de nos vies… De même l’inverse : le manque d’appui, d’installation, de lieu où poser sa valise ou se poser en soi ; la perte ou l’indécidable … Ou encore : le non-rythme, la non-inscription, l’impossibilité d’arrêter ou de suspendre quoi que ce soit ; l’obligé du continu sans aucune effraction possible ; la règle appliquée à la lettre et le vide sans fin… Etc. »
→ la question de l’appui, à la fois ce qui soutient et ce qui permet l’élan, la canne et le tremplin pour caricaturer un peu ma pensée. La question du rythme, des solutions de continuité. Cette étrange formulation de solution de continuité sur laquelle si souvent il y a contresens, interroge d’ailleurs beaucoup Giovannoni, qui s’en amuse, ou plutôt qui en joue, un peu à la manière féconde dont les enfants peuvent jouer avec certaines formules, certains mots… ; la vie n’est-elle pas plutôt dans le discontinu, là où le continu, ou prétendu continu se dissout ? Se troue ?
Écre seul
« Je m’étonne sans fin du langage » dit de son côté Nicolas Pesquès (173), montrant bien qu’il ne baisse pas les bras.
→ le langage et ses capacités, malgré tout, envers et contre tout, à offrir une lecture des choses et du monde, même si on a bien compris, lisant Pesquès et tant d’autres, que c’est pâle lecture, à mille lieux de ce qui fut dans l’expérience, car pâle écriture seule possible, ersatz d’ÉCRITURE, peut-être, ayant perdu une part de son aura et de son panache en route. Être écre seul, sans friture.
« C’est le "cul-de-sac" d’écrire » (174) : on avait bien relevé cette impression d’aller vers un mur, au cours du livre. Pas franchement une perspective et pourtant ce n’est pas une impasse. Il y a un espoir de crever le fond du sac.
Et pourtant, toute l’entreprise n’est pas, ne fut pas une mince affaire : « un quart de siècle et plus / qui aura été le détour le plus transitif pour ça / une colline » (175). L’auteur n’aura pas joué l’arme facile de la diversion, n’a pas cherché à se leurrer avec des sujets alternatifs. Non, une colline, un point c’est tout, un corps à corps « pour que le corps y croie »…
→ Qu’est-ce à dire ? « écrire incorpore » dit-il. Donc écrire la colline seule façon de la faire entrer en soi, de la faire exister ? Et il donne même sa méthode, généreusement : « se concentrer sur ce que les mots voient »
→ il faudrait tenter l’expérience, être suffisamment désoccupé de soi pour tenter de saisir les mots qui viendraient devant n’importe quelle chose.
Concrétion (Pesquès)
Idée d’une concrétion (179)
Qu’est-ce qu’une concrétion ? « Amas de particules solides se trouvant dans les roches ou les sols et résultant de la formation successive et de l'agglomération de particules nouvelles sous l'action d'agents physiques ou chimiques.» (TLFI)
→ et pourquoi concrétion ? « Pour ne pas faire unité » parce que « tel est le corps » et « telle est la longue phrase jamais écrite qu’on va clore ». Ne pas faire unité signifiant sans doute ne pas faire illusion, ne pas cadrer arbitrairement, ne pas gauchir le composite.
→ et ici comme en musique, amorce de la coda et un nouveau paradoxe, clore ce qui n’a pas été.
Ce qui vient (Pesquès)
« bruit de boue quand sort la phrase / comme née à l’emplacement de » (182)
→ écrire exclut, trie, tue (triture), c’est un enlèvement, c’est séparer au sens d’extraire, tirer au jour une part seulement, donc dénaturer.
Et jaune majuscule encore (Pesquès)
Oui, revient JAUNE, en une superbe séquence : « quand on regarde intensément / quand on s’acharne au cœur de l’éclat / on voit la nuit // JAUNE doit pouvoir être ce cri de joie noire » (183)
→ On n’est pas loin me semble-t-il du soleil noir de Nerval. Ce qui permet de souligner qu’il y a une forme de lyrisme, tendu, sombre, dans l’œuvre de Pesquès, ce n’est pas une œuvre intellectuelle ou froide, plutôt une œuvre qui brûle, une œuvre-genêt.
→ Fixer un objet en laissant se retirer le moi, voir l’objet perdre sa forme (très fortement projetée on le sait par le cerveau, image faite à petites proportions de la réalité et à grandes proportions d’une lecture par le cerveau expérimenté), le voir se dé-composer ; perdre le lisible du monde, écouter les mots qui viennent et qui voient : plus que noir, chaos apparent qui serait celui de la matière.
« Alors le silence bifurque et gagne la langue » (183)
→ et c’est sans doute parce qu’elle est imbibée de silence que parle la langue de Pesquès. On pourrait dire reprenant les propos de Jean-Louis Giovannoni qu’elle prend appui sur le silence, le vide. Paradoxe encore !
Suite en trois
ni murmures, ni puits avec mots et phrases, mais formes informes à informer et reformer – habillage partiel : fragments de peau, tenseurs d’os, bris de mots, concrétion.
Pur est vice, création puante – métis est doux, vivant, primesautier –
Propre est mort – bariolé, diffus et tendre, impropre vibre jusqu’à trouver son accord, tendre la main
L’entre est antre, autre et sombre, poche féconde, hors de soi, joie noire – hors d’autre, hors de soi, entre, léger cours, myriades d’infimes navettes de rive à rive : entre
Rédigé par Florence Trocmé le 10 juin 2012 à 10h52 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
lumière diffuse, des nuages, un mélange de jaunes, de gris et de bleus, température douce et humidité, 17°
Lire qu’elle ne s’écrit pas (N. Pesquès)
Une nouvelle phrase-clé dans le livre de Nicolas Pesquès, la Face Nord de Juliau, huit, neuf, dix : « la poigne du dessaisir / la force extrême de la limite : genêt radieux, irradiant // comme s’il était possible de lire qu’elle ne s’écrit pas // qu’elle ne pas // fleur interne, jaune en cage » (166)
→ ici se demander si l’entreprise de Pesquès par son énergie continue et extrême ne crée pas une sorte d’œuvre hallucinée, absente certes puisqu’elle est impossible, il le démontre suffisamment rigoureusement mais spectrale ; JAUNE pourrait ainsi être la signature de cette présence spectrale, de cela dont sans cesse on s’approche, qui a donc une forme de réalité mais qu’on ne peut saisir, car les moyens pour le faire n’existent pas. Quelque chose que l’on peut lire alors que ça ne s’écrit pas. Une chimère peut-être ? Un hologramme de la colline, des genêts ? « fleur interne, jaune en cage ».
Effet de projection (Pesquès)
S’interroger aussi sur l’effet de projection de cette œuvre.
Projection de cette image fantomatique, qui ne peut s’écrire mais qui se lit, qui est loin d’être absente de toute réalité (de tout bouquet ?) pour le lecteur, qui se constitue en une créature / création à l’étrange statut.
Projection au sens concret. Il y a là une fabrique à images, mais images composites, à la fois figuratives et abstraites, images multiples nées de chaque poème et se superposant et image globale née de l’ensemble du livre ou de ses différentes étapes.
Projection de la marche en avant, enfin. Le livre donne le sentiment de toujours avancer et en ce sens génère une forme de suspens(e)
Voir et la couleur (Pesquès)
Il y a également un questionnement sur ce qui est vu, sur ce qui se passe dans la vision, la perception, et singulièrement quand il s’agit de la couleur, seule. Cette remarque par exemple : « Fixer une couleur c’est ne plus voir que voir » (168), une phrase que tous les peintres devraient accrocher dans leur atelier ! Effacement de la forme, disparition de l’image, de la photo, du tableau, de la représentation, immersion dans la couleur seule. Voir désarrimé de penser, interpréter, traduire.
La tentation du fusionnel (Pesquès)
« Je voudrais résister au fusionnel [...] explorer l’espace entre ce que les yeux voient et ce qu’ils lisent »
N’est-ce pas exactement ce que je tentais de dire à propos de la couleur ? Cela dans un mouvement de balancier entre deux pôles opposés, en plein cœur de l’aporie « écarter, rejoindre », un battement qui anime aussi le livre, battement global, perceptible malgré le cheminement pas à pas. Ouverture et repli permanents, alternés : le péril serait que cela se fige. La concession, la pure jouissance narcissique de l’acquis déjà, la peur d’aller vers l’impossible auraient entraîné le figé de la répétition et l’œuvre aurait été dévitalisée
Retour de écre qui continue à me gêner. Envie de dire que les moyens de Pesquès sont suffisamment puissants pour qu’il n’ait pas besoin de recourir à ce mot forgé qui bien que répété, ne trouve pas en moi lectrice, sa légitimité et reste une sorte de grumeau.
Écre aussi sans doute comme Éc(arter), rejoind)re, « écre est un son de colline en langue étrangère » (170). Écre comme écriture bien sûr, mais un écrire autre, évidé, affûté ?
ruban de voix
monde ruban de voix métis tissé d’hier et maintenant – spectrales mais présences, présentes mais éteintes, vives ou mortes, voix à l’infini, fleuve des voix, la mer, la mer toujours recommencée – ressac intérieur, précises ou anonymes, battent au sang, à perte d’ouïe.
Rédigé par Florence Trocmé le 07 juin 2012 à 09h34 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 05 juin 2012 à 11h47 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
mi-nuages, mi-lumière. Il fait frais, un peu plus de 12°, un peu bruineux, brumeux, nuageux.
La « cage à densité » (Pesquès)
On n’en a pas fini avec j10, jaune ou juliau, puisqu’il y a une suite. « Avec JAUNE / on siège dans la cage à densité »
→ ces mots de cage et de densité font songer à certaines recherches scientifiques, cage pour aller observer de près les requins les plus dangereux, dispositifs divers pour lieux inhospitaliers ou parcourus de champs trop intenses….
Les deux semblent très emblématiques de la démarche de Nicolas Pesquès, qui se livre à ce qui ressemble à la fois à une expérience (dans tous les sens du terme) et à une analyse, par multiples biais, face(s), côté, arrière, de cette question du dire. En passant du jaune local de juliau à JAUNE, on change non pas de braquet mais d’intensité, on passe du réseau électrique domestique aux lignes très haute tension qui traversent le pays, du 220 volts à 800 kV ! Avec JAUNE, l’exigence monte à des sommets, ce fut sans doute le prix à payer pour traverser l’impossible, passer du genêt à une entité, une essence JAUNE englobante et avaleuse « corps entièrement dédié » et « déboussolement de cœur » (151) : ce n’est pas rien et l’on songe soudain à un versant non encore exploré dans cette lecture, un rapprochement possible avec l’expérience des grands mystiques. Sans doute les connaisseurs de Saint Jean de la Croix ou de Thérèse d’Avila sauraient faire ici les comparaisons nécessaires. Mais il faut redire que la démarche de Pesquès reste avant tout littéraire et ontologique et non pas spirituelle, au sens mystique. Mais p. 151 il est bien question de « deux dessoudés qui s’aiment » et plusieurs fois on a rencontré cette volonté de combler la faille, d’en rapprocher les deux rives. Question de la fusion et de la séparation, de l’immersion et de la distance, de l’identification et de la distinction.
Le risque (Pesquès)
Le risque de la brûlure, des yeux, de l’esprit, de l’âme, de l’écrire qui y perd quelques lettres, devenant cet étrange écre, est bien là : « suis-je, une fois séparé, dévoré à vie / jeté au jaune excessif / l’intouchable, le griffeur // qui voudrait durcir en phrase » (153). Relever ce « jeté au » comme au feu, ou dans un bain d’acide. Il semble qu’il y ait une vraie dialectique entre le jaune excessif et le genêt, le jaune essentiel et le jaune immanent. Et dans tous ces pages de la suite de J10, on a le sentiment d’un combat et d’un combat très périlleux avec « jaune irréversible » (155). Et « à l’extrême pointe de la concentration / quand l’animal prend le pas / la fabrique du paysage devient la mort à chaque instant » (155) : on ne saurait être plus clair !
Processus dynamique, la concentration, au point de se faire animal, ce qui veut sans doute dire ici être tout réception, attente, guet, instinct, hors les mots… et cela d’autant « qu’écrire ne joue qu’une fois » (152). Jet de la détente animale, lame de ses crocs ?
Rien d’une description (Pesquès)
Le constat est clair, lui aussi : « une minutie dans le genêt / ne nous aurait rien appris de JAUNE / ni de jaune » (158). Ce n’est pas par observation encore plus fine, plus fouillée, voire par virtuosité que viendra la connaissance, à aucune des deux échelles, jaune et JAUNE.
Opposition encore ici entre ce qui ce qui fige, arrête et tue, l’épinglé de la planche d’insectes de l’entomologiste et le mouvement et l’agitation quantique inobservable des physiciens.
Car « brun échancré n’a pas de descriptif » (158) et ce n’est pas une indigence des ressources qui est en cause, ni un manque de compétence, mais la nature même de cette ressource, la langue. L’expérience de juliau, de jaune et plus encore de JAUNE est indescriptive, indescriptible. Ce qui renvoie une fois encore à la physique contemporaine et à cette découverte que l’observation modifie nécessairement l’observé, qu’on ne peut donc observer dans son état réel.
éternité imposée
ambre, éternité imposée, ce qui fut : vie écartelée à jamais, disparition refusée
fossile, trace seule, ce qui fut : absence gravée à jamais, disparition clamée
Rédigé par Florence Trocmé le 05 juin 2012 à 10h01 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)