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Rédigé par Florence Trocmé le 20 juin 2012 à 11h00 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Lectures
Le Monde, avec notamment un article impressionnant sur Frame, un virus informatique très sophistiqué, qui relève du monde de la cyber attaque et du cyber espionnage, forcément conçu par un état selon les experts, en raison de son niveau d’élaboration. Sont pointés les États-Unis et Israël, dans la mesure où ce virus (qui a pris la relève d’un autre, très puissant aussi, Stuxnet) vise en particulier l’Iran et ses installations nucléaires. Le virus est notamment capable de prendre le contrôle d’un ordinateur, d’en brancher le micro pour entendre ce qui se passe alentour, de faire des copies d’écran, et d'actions beaucoup plus complexes bien entendu.
Et la suite du numéro Dupin d’Europe avec en particulier un article très dense de Patrick Quillier sur la question du son et de l’écoute chez Dupin, un beau complément à celui de Michèle Finck, mais que j’ai renoncé à extraire.
Acousmatique
Terme que je connaissais bien, sans en avoir jamais précisé le sens exact, pour son utilisation dans le champ de la musique contemporaine.
Définition du Wiktionnaire :
“Du grec Akousma, ce qu'on entend. Le terme "acousmatique" était employé par le philosophe Pythagore pour qualifier un enseignement qu'il donnait caché de ses disciples par un rideau, afin que ceux-ci se concentrent uniquement sur ses phrases et non sur ses gestes. Le terme acousmatique qualifiait aussi les disciples non-initiés (quant à eux nommés "mathématiciens") qui se contentaient de répéter les aphorismes de Pythagore sans les comprendre, sans en connaître la source, la mécanique de raisonnement. De là est issue la notion de "bruit acousmatique" pour désigner un bruit qu'on entend sans en voir la source (puis, par extension, sans la connaître), ou la présence d'un personnage de film que l'on ne perçoit que de façon sonore et qui sera, quant à lui, qualifié d'acousmêtre.
Réintroduit en 1955 par Jérôme Peignot afin de décrire la diffusion d’une musique électroacoustique sans support visuel, puis réutilisé dans les divers travaux de Michel Chion quant aux questions du son au cinéma.”
→ Patrick Quillier l’emploie lui surtout dans le sens d’un bruit entendu sans que sa source soit vue ou identifiée. « Les je-ne-sais-quoi situés au-delà ou en deçà de l’acoustique [...] tous les sons cachés, enfouis, subliminaires, ou bien mentaux, quasi immatériels, hallucinés, que l’on nomme les acousmates. » (E. 125). Ces acousmates il en dresse une sorte de répertoire, depuis les bruits du corps et les sons entendus mais non vus, jusqu’au son dans le son et les sons « métaphysiques » sans dimension théologique bien sûr, mais rattachés à l’oreille romane de Dupin, objet de la communication de Patrick Quillier, oreille « sensible à l’entrelacs qui mêle acoustique et acousmatique dans le faisceau de la résonance ». (E. 128)
Suite en trois
épaisseur nuit jaunie, étendards et tours opacifiés, vermoulus – sillage du sonore bourdonnant, écartant murs et parois comme mer rouge – mais pour quel passage ? – où aller en quittant, que quitter pour aller où fuir exilé, répudié – nuit pétrole, tueuse
falaise rongée, dune sapée, écroulements lents ou vifs, avalements voraces de la mer – constructions minées, entreprises rongées, faillites larvées ou brutales, la dévorante entropie, furie insatiable dévore ses enfants, biberons de chair
et lui ses machineries, machinations, mastications et déglutitions, élimine traite, trie, organes cloaques, pensées électriques, sensations secrétées – machineries, machinations, suintements et chuintements.
Rédigé par Florence Trocmé le 20 juin 2012 à 09h49 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 19 juin 2012 à 10h07 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Dupin
… toujours, dans le numéro de la revue Europe. Un bon article de Michèle Finck sur un sujet auquel je suis particulièrement sensible, « L’univers sonore de Jacques Dupin », mais il y a trop de références, les guillemets et les indications de recueils et pages entre parenthèses gênent beaucoup la lecture, la disperse… dommage. J’aime le recensement des instruments de musique nommés dans l’œuvre (mais note qu’il n’y a pas de piano !). Michèle Finck recense la flûte, le tambour, la harpe, le violoncelle, les orgues, l’harmonica, la viole, le pipeau, la contrebasse, le gong et le clavecin. Et note une tendance à « détourner les instruments de leur emploi classique ». (94).
Elle dit « prendre le risque de classer l’univers sonore de Dupin au plus près de l’art poétique formulé par Beckett : “Mon travail est un corps de sons fondamentaux [...] produit aussi pleinement que possible et je n’accepte de responsabilité pour rien d’autre” [...] La poésie de Dupin se tient au plus près de quelques-uns des enjeux de la musique du XXe et du début du XXIe siècle : de son travail de creusement de “l’écoute”, de son exploration de la “dissonance”, de son choix de diminuer la part du mélodique au profit d’une intensification du “rythme”, de son approfondissement de la “voix” écartelée entre les extrêmes et surtout de son émancipation du silence, au point qu’il s’agit encre et toujours d’“écrire pour atteindre le silence [...] extraire le silence du rythme et des syncopes de la langue” » (101).
→ Je ne m’étonne plus de mon attirance pour l’œuvre de Dupin, tant j’y trouve de caractéristiques pour moi fondamentales, autour du son, du rythme. Mais ce que ne dit sans doute pas assez Michèle Finck, c’est que cette recherche n’est jamais gratuite, n’est jamais une recherche du son pour le son, du rythme pour lui-même, comme dans certaines recherches de poésie sonore (même si celles-ci finissent par produire du sens, mais presque à l’insu d’elles-mêmes), elle est toujours entée sur l’autre recherche, mieux mise en avant par Pesquès.
La catacoustique
citée par Patrick Quillier, dans son article d’Europe sur Dupin : « partie de l’acoustique qui traite de la réflexion du son, de la propriété des échos » . Rien à voir avec catastrophe (encore que dans certaines églises où l’on donne de la musique, voire même dans certaines salles de concert, réverbérations et échos aient un effet redoutable), mais vient du terme grec signifiant contre…
Pneuma et magma (Dupin)
Cette très belle citation de Dupin « le pneuma secoue le magma ». (Ballast, 268, cité E, 107). Patrick Quillier évoque les trois sortes de pneuma distinguées par les stoïciens : le pneuma qui assure la cohésion de la matière, celui qui insuffle la vie et le mouvement et enfin le principe vital
Le souffle, force de disjonction qui aère, dégaze le magma, le laisse enfin interagir avec le reste.
→ ici forte évocation de laves en fusion coulant dans la mer (documentaire multi rediffusé (!) sur Arte autour du volcanologue Guy de Saint-Cyr.
J’écoute le caillou
ramassis de cailloux au bord des flaques, tous absents, ailleurs, parleurs et liseurs virtuels, en entretien avec l’absence et là au pied des tours de passe-passe, avec et sans couteaux
sommeil vague battant le pavé de la veille, semés mots, largués points d’appui, détachement doux, indolore mais trop tard déjà
car rien sous brumes et vapeurs, rien à sortir d’ouate et tampons, bouche étoupe étouffe tentatives avortées embryons rejetés esquifs misérables au bord du monde, dérive, dérivant, âmes-sœurs en perdition
« J’écoute le caillou, le ciel », Jacques Dupin, in Ballast, 313, cité par Patrick Quillier, revue Europe, 104).
Rédigé par Florence Trocmé le 19 juin 2012 à 10h04 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Balises: catacoustique, Dupin, Finck, magma, pneuma, Quillier, respiration, son, échos
Rédigé par Florence Trocmé le 16 juin 2012 à 11h23 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Pluie, pluie, pluie et pas une belle ondée comme celle si magistralement enregistrée par Ponge, mais une pluie sans fin, comme un rideau, en plein mois de juin, quasi permanente – 14,5° et vent du sud.
Pesquès et les « trucs » de Dupin, brunissoir et coudrier
Très bel article donc de Nicolas Pesquès (pas moyen de le quitter !) dans le numéro d’Europe sur Jacques Dupin. Beau et même drôle par moments… Pesquès analyse les prétendus « trucs » (titre de l’article) de Dupin à grands renforts de bidules, machins, etc. (en fait, chute de son article : de trucs, il n’y en a pas !)
Développant les vers de Dupin, « brunissoir / un outil de poésie » il suppose, p. 86, que des outils « il y en a peut-être toute une caisse, un tas d’affûtoirs particuliers : gouge à verbe, racloir d’adverbe, frottage phrasique à la peau de chat ou de chamois, frictions de langue et meule de grammaire » !
Après le brunissoir, le coudrier : « un autre bidule à magie », outil de celui qui écrit, semblable à celui de l’aveugle qui doit sentir la terre : « il y a un rapport physique, fluidique entre graphie et nature [...] Ruissellement d’origine charriant l’origine et toute la nuit qui l’enveloppe. Lisible seulement sans qu’on puisse toucher à ce noir qu’elle porte ». (87)
→ souvent cette impression concrète que la pointe du crayon est un foret ou un détecteur, quelque chose qui capte un courant faible, une aimantation. Et vive le coudrier « détecteur d’électricité, un machin exhumeur de mots vibrants » (87)
Et que dire du chanfrein, dont Pesquès explique qu’en fait on est passé du nom d’un objet, le masque de fer que portaient les chevaux à la guerre, à la désignation d’une partie de la face de certaines bêtes.
(Le terme chanfrein est utilisé dans la description anatomique de la tête des animaux pour désigner la partie comprise entre le front et les naseaux ou la truffe du cheval, du chien, du chat, de la vache et de certains autres mammifères à tête allongée. Par analogie, on nomme également chanfrein la pièce de fer protégeant la tête et le front de l'animal dans le caparaçon.) : « objet littéralement naturalisé. Langue industrieuse passée dans la chair. Mot et chose avalés, incorporés » souligne-t-il.
Fragme et phragme, Dupin, Pesquès
L’interrogation continue sur quelques techniques ou outils de Dupin, autour du fragme « appelant [...] la phrase à se briser pour lui extorquer quelques bribes de la nuit qu’elle couve » et phragme qui « serait au cœur d’une séparation non duelle, pouvant unifier du son et de la vue avec une respiration ». Faut-il vraiment souligner qu’ici Pesquès parle autant de Pesquès que de Dupin, en notamment lorsqu’il évoque le « truc de la scission adhésive des éléments qui composent l’écriture ». (88)
De la poésie (Dupin, Pesquès)
« Il est impossible de tricher en poésie. Et l’œuvre entier de Jacques Dupin en témoigne, à mille lieux de tout tripotage technique ou théorique. Ne faisant face qu’à l’illisible, ne lui opposant que la plus grande nudité, la moins truqueuse, la plus dénuée de feinte » (88)
Envie de remercier Pesquès pour cette dernière note. Il donne l’aune à laquelle mesurer le poème ! Et pour ce rappel « écriture, muscle de l’ouïr et du voir » (transition toute trouvée vers le prochain article, à commenter plus tard, de Michèle Finck sur « l’univers sonore de Jacques Dupin ».
Suite en quatre avec appendice caudal
trahir treuille lourd, embrasement du visage calcination intérieure, tracte à pelle pleine douceur et tendresse, tri non sélectif
traine du temps, traine des mots, laisses, passages et flux, non stop ni mise aux arrêts : c’est épanchement perpétuel, alter et même arrimés, fondus, déperdissement en expansion.
boues de ventre, touilleries et tatouages, imposés découpe réarrangement à guise de qui ne l’a pas, réparation: le tour du re pour abolir le dé, l’excis regreffé
phages salvateurs et phragmes découplés, le pied non amputé et la séparation non duelle, une faim sans âge, deux en un mais deux, la scission adhésive – absorption, digestion, phage aspirateur, battement incessant, glotte et cordes, phragmes.
Pourquoi ? Le Monde sciences et techno sur la chirurgie réparatrice de l’excision et sur les virus phages, alternative aux antibiotiques dans l’immédiate proximité de Pesquès et Dupin. La séparation des genres et des règnes est une abstraction déconnectée de la réalité, de la conscience et du fonctionnement cérébral.
Rédigé par Florence Trocmé le 16 juin 2012 à 11h21 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 14 juin 2012 à 11h32 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Un peu de lumière, mais blafarde, filtrée par une couche de nuages blancs, 12,5°, vent de sud-est « Seul le vent / comprend le vent » (Thomas Bernhard, dans l’anthologie permanente de Poezibao, aujourd’hui.
« Diable de condensateur », Bénézet, Mallarmé, Dupin
« Diable de condensateur » dit Bénézet de Dupin (reprenant en fait une formule d’Eugène Lefèvre, un correspondant de Mallarmé, à propos de ce dernier : “diable de condensateur, qui logez trois ou quatre replis d’idée dans un mot” » (revue Europe, numéro Dupin, p. 82)
Mathieu Bénézet qui compose un bel ensemble, à sa manière, par éclats. « Jacques Dupin n’accomplit pas une réflexion sur l’écriture, il écrit du dedans d’écrire » (83)
Pour Pesquès, Reverdy, via Bénézet
Cette importante citation de Reverdy, qui résonne si bien avec toute ma lecture récente du livre de Nicolas Pesquès : « Le poète aurait donc beaucoup d’excuses à désespérer, puisque son acte, il peut le considérer comme fatalement voué à l’échec, pour peu qu’il ait conscience que ce qu’il doit communiquer est rien moins que l’incommunicable. Réussir dans la forme – c’est la seule chance de salut sur laquelle il puisse compter – la forme, grâce à quoi, moyennant ce qu’il faut de compromis et d’équivoques, les hommes feignent d’arriver à s’entendre – dans la plus imparfaite communication. » (84)
Pesquès justement, et Bénézet encore, sur Dupin
Je parlais de Pesquès, le voici et hier j’entamais la lecture d’un livre de Bénézet que je retrouve aussi dans ce numéro d’Europe sur Dupin ! Bénézet dont la structure du peu que j’ai lu encore de Continuités d’éclats me semble similaire à cette de sa contribution au dossier Dupin : des éclats oui, comme dans un minéral, un agglutinat d’éléments, de références, d’anecdotes et de citations.
Pesquès et Dupin
…dans l’atelier en quelque sorte de l’écriture puisque Pesquès montre que le très pudique et secret Jacques Dupin, à deux reprises, dans Coudrier, « laisse bailler la porte » sur le « labeur et les façons » du poème. Il met en scène Dupin « aux fourneaux » et qui soudain tourne la tête vers « nous, lecteurs écarquillés » et qui « nous glisse : “le truc c’est de bifurquer”… » (85). « L’os est jeté. Il est riche » poursuit Pesquès que l’on retrouve bien aussi, un peu plus loin, lorsqu’il écrit « On bifurque pour suivre une piste, flairer ce qui vous tenaille et vous appelle : l’aimant du poème qui vous ronge. On écrit parce qu’on ne peut pas, et qu’il faut se diviser. » (86)
Jour en quatre
trace même pas, bave non plus, miettes furent mais mangées alors rien pour le chemin ou la faim ni les yeux pour pleurer – mais bifurquer, autre chemin filant de traviole sous les ronces rampantes – pas le choix, déboite et file, debout, couché, léchant reniflant le sol, seul à terre, à te taire, mais sans laisse.
angle droit de la lumière, pastilles, taches, distribution égalitaire, seuls les filtres et les obstacles – traces et flaques à boire d’oiseaux, bec piquant tête et ailes bruit de papier dans le vent, matière de souffle – courants d’air errant à surfaces cabossées, peau de terre, eau de rose, grillages, rhododendrons.
en apnée (ou presque sinon sans retour) dans les mots, pêche, cueillette, filet à papillons, boîte de pétri (mise en culture / flotoir) – rapts et larcins, sous le manteau et empochés, fardelés et ficelés, papier à cigarette et tabac de contrebande, cachés en doublure du flotoir
glissements des pans, à couteaux tirés, opacités, transparences, pourcentages – main mise sur élimination, réversible, calculable, évaluable, trahisons lâches, pectoraux gonflés, effets recherchés : à jeter – idée seule petite main de fer pour caler l’affaire, pas un jeu de hasard ni un coup de dé – traduire, trahir, assigner à arrière-plan, mise en avant, inversion, concentration et la question du point final
Rédigé par Florence Trocmé le 14 juin 2012 à 11h24 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 13 juin 2012 à 13h37 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Pire. Gris, pluie, 10° ce matin !
13 juin → nés : W.B. Yeats (1865), Pessoa (1888) ;
→ morts : Martin Buber (1965), Louis II de Bavière (1886), Benny Goodman (1986)
Orphée et le goût des catalogues
Plaisir à voir renaître la petite collection Orphée la Différence dont depuis des années j’ai acheté tant et tant de livrets, le plus souvent de la poésie étrangère, en bilingue, et pour une bouchée de pain (des sommes de l’ordre de 2€). Claude-Michel Cluny, le créateur de la collection, la relance : réédition des numéros épuisés, rachat du fond qui heureusement n’avait pas été pilonné mais plutôt cédé à des soldeurs et parution de deux premiers nouveaux livres, Prokosch et Thomas Bernhard.
Plaisir à lire le catalogue, induisant réminiscence forte de cette autre circonstance, loin dans la jeunesse, au début même de l’adolescence, quand je passais des heures à me délecter du catalogue du Livre de poche. Ces centaines de noms d’auteurs et de titres de livres, parcourus, mémorisés avec sans doute, latente, l’idée, le désir d’heures et d’heures de lecture à venir, au fur et à mesure que se lèveraient les restrictions qui pouvaient alors peser sur une toute jeune fille de bonne famille à qui certaines lectures inconvenantes ou potentiellement inconvenantes étaient interdites !
Encore aujourd’hui je lis avec gourmandise aussi bien les catalogues des éditeurs, La Pléiade, la collection Poésie Gallimard par exemple que ceux de certaines librairies de livres anciens qui m’envoient le leur régulièrement.
Dupin, via Dominique Viart
Poursuite de la lecture du très beau et nécessaire numéro de la revue Europe sur Jacques Dupin avec un substantiel article de Dominique Viart qui aborde la question de la matière chez Dupin. A partir notamment de la longue, très longue pratique de Dupin de la peinture et sa fréquentation assidue des peintres et de leurs ateliers. Intérêt non pour la figuration, relève Dominique Viart, mais pour « la pratique qui se confronte à des éléments », autrement dit le geste et la matière, on pourrait dire le corps, son implication et sa confrontation à la matérialité du monde. Dupin avoue d’ailleurs envier les peintres : « J’envie au peintre ses outils, la verrière de l’atelier, l’entassement des toiles, de feuilles, de pinceaux, de tubes, de pots, de chiffons » (44) [il ne parle pas de l’odeur de la peinture !]. Dupin qui dit aussi très clairement ce qu’il pense devoir aux peintres dans son propre travail d’écrivain : « grâce à eux peut-être, les mots seraient devenus des matières, des couleurs, des substances vivantes à ma disposition. » (49). En fin analyste Dominique Viart évoque quelques caractéristiques prégnantes de l’écriture de Dupin : verbes à l’infinitif, substantifs sans articles ou « introduits par des articles définis que le texte ne vient pas préciser et qu’il arrache ainsi à toute spécification, les livrant dépourvus de tout ancrage géographique ou historique. » (49)
En fait Viart se livre à une sorte de démonstration très argumentée, voulant montrer que la poésie de Dupin n’est pas seulement une poésie ontologique comme il a été beaucoup dit. Que c’est une poésie non abstraite, plutôt élémentaire et où la matière occupe une place centrale.
Poètes, matérialité, Dupin, Viart
« Certains poètes se sont voués à la matérialité la plus immédiate pour réinventer une parole possible, quand tout, autour, s’était dérobé sous les coups violents de l’Histoire. Pour tenter d’affranchir la poésie de sa rhétorique et de son lyrisme – au moment même où les traumatismes du siècle conduisaient des penseurs à décréter l’impertinence du geste poétique. Dupin partage avec du Bouchet, avec Guillevic et quelques autres, ce retour – ce recours – à l’élémentaire, cet effort de refondation qui arrime le verbe à l’élément, pour lui offrir des bases insoupçonnées, indemnes de tout soupçon, libres de la perversion des idées et du discours » (50)
→ citation un peu longue mais que j’ai tenu à relever pour sa puissance de synthèse et d’évocation, pour la façon dont elle situe le poète, ici Dupin, dans un contexte.
Poésie et geste, les trois matérialités (Dupin, Viart)
Mais il y a plus, car « le texte de Jacques Dupin est presque toujours un geste, le poème un pneuma, une « matière du souffle » (51). « le corps est là, dont le mouvement, les élans, les organes sont fortement sollicités » (51)
Et il y a bien sûr la matérialité verbale. Ce qui fait dire à Dominique Viart que le poème de Dupin se trouve à la jonction de trois matérialités, verbale, physique et élémentaire.
L’autobiographique impossible et une photo (Dupin, Viart)
« Quand il n’y a pas de "récit" possible de soi, dans le triple empêchement historique, esthétique et personnel, c’est à la matière que se confie le "je trahi, chassé, reconduit à la frontière" » (54)
→ quelque chose de profondément émouvant dans la mise en évidence de ce triple empêchement, avec ici encore arrimage du poète à son temps, à l’Histoire mais aussi à son histoire personnelle. Avec toujours, sur le bureau, le visage si fort de Dupin, via la très belle photo sur fond noir de Fanny Vandecandelaere qui illustre la couverture de la revue Europe, un regard qui semble vous interroger, s’adresser directement à vous.
Rédigé par Florence Trocmé le 13 juin 2012 à 10h13 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)