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Rédigé par Florence Trocmé le 17 septembre 2012 à 19h10 | Lien permanent | Commentaires (0)
Poezibao, un tweet
ce tweet de Virginie Clayssen :
Poezibao avec un Z comme dans
oizeau, avec un Z comme dans dézir, avec un Z comme dans braize, avec un Z
comme dans glaize.
De la langue allemande, encore
N.R. m’écrit pour me dire que les propos de Wismann l’ont fait penser à
Georges-Arthur Goldschmidt (moi aussi, fugitivement) et m’envoie de larges
extraits, dont je retiens celui-ci :
« Les mots allemands, lorsqu'on en faisait des mots composés étaient sans
surprise, ils jouaient cartes sur table et donnaient leur sens à pleines mains,
là où les mots français le réservaient et permettaient à chacun d'en varier à
sa guise les sous-entendus (mot qui n'existe pas en allemand) ou les
acceptions. » (Le poing dans la
bouche, Verdier, 2004, p.39)
et cela aussi, magnifique, poignant, effrayant :
« L'allemand, ma langue maternelle, me prenait le corps autrement que le
français, lequel était au-dessus, calé sur l'assise de l'allemand que, par la
honte de mes origines, je croyais pouvoir oublier. À dix ans, comme tout enfant
allemand, j'étais en pleine possession de la langue puisque tout, en elle, est
fait de ses propres éléments. On en est pénétré au plus intime de soi. Les bruits,
les couleurs, les consistances, tout s'apprend dans l'émerveillement de la
langue maternelle, la maison, le jardin ou l'école forment les sédiments de
l'être-soi. La langue, c'est le train qui passe dans le lointain, haut sur
roues, ce sont les reflets de l'eau sous la voûte du pont, ce sont les voix qui
appellent, le Rascheln des feuilles mortes dont le pied retourne
l'épaisseur. Mais elle se confondait aussi, à l'arrière-plan, avec l'angoisse
et la peur physique souvent éprouvée entre 1936 et 1938, à l'orée du
Sachsenwald où la clarté des hêtres se heurtait partout au fond sombre des
sapins. On allait à bicyclette, à travers la forêt, voir le tombeau de Bismarck
[…]. Dans les rues du village, les gens marchaient tête dressée, balançant le
bras comme s'ils portaient une arme. Les visages étaient devenus farouches,
tout le monde s'apprêtait à faire justice.
[…] le Brüllen, les gueulements, les braillements, les aboiements
s'entendaient désormais partout, à l'école et dans les rues du village ; cette
langue, à la moindre occasion, était expectorée, on ne la parlait presque plus
que par commandements hurlés […] Il fallait lever le bras et ce cri de Heil
Hitlaaa ! lacérait véritablement le corps de l'intérieur, le déchirait,
c'était un cri de mort. Je ne reconnaissais pas ma langue maternelle, si secrète,
si mélodieuse quand ma mère chantait ou me lisait, le soir, un conte de Grimm
ou de Corlshorn.
[…] Sous la langue d'accueil, l'autre langue donc continuait à vivre, cette
langue qu'on avait dans le corps et au travers de laquelle s'étaient mises en
place les impressions premières : le chant du coucou, le craquement des moyeux
de charrettes, les voix des parents, le passage du vent, les premiers mensonges
et les premiers émerveillements, la langue maternelle, la langue tant aimée avait
tout accompagné. » (ibid. pp. 16-17-18)
De la bêtise
Je recopie ici une réponse que j’ai faite à un article d’Isabelle
Pariente-Butterlin sur son site, sur la question des monologues et de la
cacophonie.
« En fait je ne pensais pas du tout mener une critique contre Internet.
Peut-être parce que pour moi c’est devenu un vecteur parmi les autres, un média
parmi les autres. Rien de plus, rien de moins, sauf peut-être sa puissance et
le fait qu’il soit devenu, pour chacun, plus facile de faire entendre sa voix.
Et là ce serait le côté positif des choses, non plus cacophonie, ou plutôt en
plus de la dimension cacophonique, évidente, une dimension concertante, un
concert des voix, à défaut de concert des nations, hélas.
Je suis frappée par la coexistence, parfois pacifique, mais souvent non
pacifique, non tolérante, non ouverte, des monologues dans tous les domaines.
Monologue d’une discipline par rapport à l’autre, monologue d’une chapelle par
rapport à l’autre, monologues des courants de pensée, des courants politiques,
des religions. Et je me dis que là réside peut-être un des leviers de ce qui me
semble une manipulation croissante de l’esprit. Trop peu habitué à être
confronté à un vrai dialogue, avec écoute des arguments opposés, débat calme
sur ces arguments, capacité d’incorporer à son propre raisonnement certains
arguments qui ont convaincu ou fait avancer.
Je ne peux m’empêcher de faire une liaison entre ces monologues parallèles que
nous menons tous plus ou moins (car pour moi pas question de penser que je suis
à l’abri de ce travers) et l’envahissement toujours plus grand par la bêtise,
surtout sous sa forme que j’appellerai peut-être doxa faute d’un terme plus
approprié. Les monologues débouchent sur la mono-pensée, sur les nationalismes,
sur l’intolérance, sur le manque de nuances. Ils nous rendent paranoïaques,
convaincus qu’on nous attaque, qu’on nous annihile, qu’on nous humilie. Et cela
suscite la réponse agressive et violente.
D’où l’importance de faire circuler les informations, les idées, tout ce qui
tourne autour de l’art, de la littérature, de la musique, comme autant de
moyens d’introduire du jeu dans toutes les rigidités mortifères qui
s’installent partout. De même qu’il est sain de tenter de faire circuler l’air
dans son propre esprit toujours prompt à s’installer dans des certitudes
confortables et qui tuent petit à petit toute vraie liberté de pensée et de
jugement. »
Avant Iser
Avant d’entamer le petit livre de Wolfgang Iser, L’Appel du texte, que je compte lire en même temps que Les Désarçonnés de Pascal Quignard, cet
extrait de Wikipédia, sur l’École de Constance à laquelle se rattache Iser :
« L'histoire de la lecture est fondée sur une polarité : le texte, ou
trace écrite, est fixe, durable et transmissible, alors que la lecture est
éphémère, inventive, plurielle, plurivoque. L'École de Constance construit sa
théorie de la réception et de la lecture sur cette tension entre la permanence
du texte et l'impermanence de la lecture, plutôt que d'écarter ce second terme
moins facile d'approche. »
→ et je comprends soudain à quel point je me situe plus du côté de cette impermanence de la lecture, que c’est en
effet la lecture éphémère, inventive,
plurielle et plurivoque qui est un des sujets centraux de ce Flotoir !
Rédigé par Florence Trocmé le 17 septembre 2012 à 19h06 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 14 septembre 2012 à 11h29 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Les notes de pianiste
Je reviens sur ma première impression évoquée hier et bien trop hâtive. Ce
livre est très intéressant. Il s’agit de « notes éparses que l’on ne peut
appeler un journal » (Valery Afanassiev, Notes de pianiste, Corti, 2012, p. 46) que le pianiste Afanassiev
rédige quasiment chaque jour, à l’aube, en quelque sorte ses Cahiers (Valéry). Il y développe une
pensée dont je trouve la trace écrite tout à fait intéressante : labile,
flottante, jamais dans l’affirmation catégorique, une pensée qui se cherche en
écrivant. Et très curieusement ce n’est qu’à retardement, ce matin, douze
heures environ après ma lecture et alors que je n’y pensais pas spécialement
que j’en ai pris conscience, visualisant cette écriture et cette pensée via un
curseur cherchant sa juste position ou le vu-mètre cherchant l’accord. Il y a
notamment toute une réflexion, reprise constamment, sur l’interprétation. Que
faire quand une œuvre résiste ? Comment l’aborder ? Eh bien, souvent,
sans la jouer ! « Je me suis mis à regarder les partitions sans
toucher au clavier de mon piano. Je les regardais, je les écoutais. La musique
n’a pas besoin de cordes pour exister [...] La musique entrait en moi pour
rester à l’intérieur, pour vivre dans mon corps [...] Elle semblait naître en
moi au fur et à mesure que je glissais d’une portée à une autre ».
→ Comme chez Celibidache, une réflexion sur l’existence de la musique. Où est-elle quand elle n’est pas jouée ?
Existe-t-elle-même ? Je me souviens aussi de la remarque de Bach citée
maintes fois par Celibidache : celui qui en voyant une partition ne sait
en déterminer le tempo, celui-là ferait mieux d’abandonner la musique. Et il
est si vrai qu’on peut lire la musique comme on lit un livre. Et que les
amateurs ne le font certainement pas assez. Et ensuite on arrive à se passer du
texte et de l’écoute, la musique est en soi, on peut la lire en soi. P. ne me
dit-il que pendant ses insomnies, il se « joue » la sonate de Franck ?
Sous-jacente cette question et surtout ces jours où il en est question :
si j’étais otage pendant des mois, quelque part dans un désert, sans tout ce
qui me permet de vivre ici et maintenant, quelles ressources intérieures
pourrais-je mobiliser ? Et qu’en est-il de ceux qui n’ont aucun monde
intérieur ?
Déchiffrage (musique, Afanassiev)
« Chaque œuvre musicale est une cathédrale engloutie qu’il faut
retrouver. On la retrouve grâce à l’écoute permanente. On n’arrive pas à tout
saisir si on joue une œuvre en entier, sans s’arrêter en route. Ou il faut
écarter les feuilles pour entendre les cloches plus distinctement. Puis les
feuilles reviennent à leur place, mais les cloches ne sonnent plus de la même
manière. Il faut les faire sonner en connaissance de cause ». (50)
→ quelle plus belle invite à l’exploration en détail de la partition, « faire
sonner les cloches » ! Ailleurs il décrit très finement le processus par lequel une partition
inconnue, étrangère, petit à petit se dévoile et cela recoupe parfaitement l’expérience
que je peux avoir du déchiffrage d’une pièce : un magma, une jungle qui ne
dit rien (surtout, mais c’est si rare et au fond précieux, quand on n’a jamais
entendu l’œuvre que l’on aborde). L’œuvre, il faut « l’écouter
attentivement, sans discontinuer, pendant des heures [...] il faut écouter sa
vie intérieure ; il faut l’écouter de l’intérieur et de l’extérieur.
Parfois on a l’impression que l’œuvre n’existe pas. On voit une partition, on
la tient, on la feuillette. On voit des notes mais ce ne sont que de petits
cercles noirs qui ne signifient rien du tout [...] c’est un vide que l’on
affronte. Peu à peu dans ce vide apparaît quelque chose – il y a un mouvement
indicible ou ineffable [...] des sons émergent de ce vide, et ils s’organisent
autour d’un centre. Une structure se dessine au fond du vide, une structure quasi
mathématique. L’œuvre est en train de naître sous nos yeux » (54)
→ ne peut-on reprendre ce passage, quasi termes à termes, pour décrire une
expérience de lecture, une lecture de poésie, une lecture difficile, où rien à
l’origine, quand on plonge dans le texte, ne fait sens, et où petit à petit une
façon de lire qui est à la fois insistante dans son effort et flottante dans sa
tension va faire émerger quelque chose ? (on reviendra sur la question de
l’objectivité ou de la subjectivité de ce quelque chose sans doute avec le
petit opus de Wolfgang Iser, L’Appel du
texte)
Celibidache et Afanassiev
Le pianiste évoque aussi, et pas en termes très élogieux, la vie musicale
contemporaine. On croirait lire parfois Celibidache. Par exemple lorsqu’il
écrit : « La plupart des étoiles naissantes et certaines mourantes ne
respectent même pas la mini-structure, la phrase qu’ils hachent comme un
morceau de viande pour en faire du bœuf Stroganoff. Il en résulte une série de
petites extases qui ravissent le public [...] toutes les structures sont
détruites ; la musique aussi. Les pianistes jouent mesure par mesure, en
oubliant qu’il y en a des centaines, sans parler des notes. » (78)
Ces annotations sont souvent très drôles et bien cruelles : « Il faut
prouver que vous ressentez quelque chose sur scène face au piano. Le public
croit ses yeux, pas ses oreilles qui s’atrophient à la longue, selon la thèse de
Darwin. Ses oreilles ne captent que des vagues plus ou moins extatiques qui
déferlent sur la salle. Pas de polyphonie, pas de nuances, pas de
mini-structures, pas de maxi-structures. Rien que le flux et le reflux d’une
émotion factice ». (98)
→ « émotion factice », produite artificiellement, parfois avec des
moyens très lourds : n’est-ce pas la définition même de la plupart des œuvres
aujourd’hui proposées. Il faut enfoncer le clou dans la chair, car celle-ci
serait devenue insensible ? Selon la thèse de Darwin. Mithridatisée par
les coups de massue des grands huit de foire et de la violence des films ?
Devant être violemment heurtée pour sentir quoi que ce soit ?
Comme une chaîne d’échos
Je pressens déjà, même si j’ai à peine ouvert le petit livre de Wolfgang
Iser, L’appel du texte, qu’il y a
comme une chaîne d’échos entre Celibidache, Afanassiev, Wismann et Iser :
un texte (livre, partition) ne vit que lorsqu’il est lu. Avec focale sur le
lecteur. À débroussailler !
La petite fille du Larousse
découpe d’arbres sur fond bleu, noir, nuit, tragique écriture, griffes et
coups partout – esprits pays occupés, plantes forcées, condamnés à bêtise et
violence et continue – auto-allumage des procès, voués à emballement, où le
pilote ? – nanosecondes, automatismes débridés, marchés fous : la donnée
vole, bombes en rase-mottes, ceinture d’astéroïdes ou d’explosifs – et au milieu
du champ de fleurs, assise, la petite fille du Larousse [format à l’italienne]
lisant.
Rédigé par Florence Trocmé le 14 septembre 2012 à 11h23 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 13 septembre 2012 à 10h21 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
journaux
Reçu un abondant dossier via des amis américains à qui j’avais écrit pour leur
demander leur avis sur l’affaire Judith Butler. Ils se sont impliqués largement
dans le soutien et la défense de JB. Toujours un peu étonnée devant le manque
de réaction sur Twitter par rapport à ce qui me semble important, telle cette
affaire, alors que certains s’enflamment pour des broutilles jusqu’à plus soif.
Cada loco con su tema, une fois
encore. [chaque fou avec son thème]
Carlos Kleiber (via Bruno Le Maire)
Livre de Bruno Le Maire, Musique
absolue, Répétition avec Carlos Kleiber. J’avais acheté le livre avant-hier
dans mon quartier, et curieusement avais semé, entre la table où il se trouvait
et la caisse (court chemin pourtant dans cette petite librairie), le bandeau criard
« Bruno le Maire » (j’aurais préféré, cela va de soi, « Carlos Kleiber »,
mais qui sait qui est CK ?). Acte non pas manqué mais prémonitoire. Le
livre ne tombe pas tout à fait des mains, car il y a de nombreuses anecdotes
mais c’est une collection de poncifs. Comment des hommes intelligents
peuvent-ils ne pas se rendre compte de ce qu’ils écrivent et surtout de comment
ils écrivent ? Quel est l’état de leur pensée…. ? Par ailleurs sont
mêlées la fiction et sans doute des bribes documentaires d’une façon
inextricable si bien que l’on ne sait pas ce qui relève de la biographie du
chef d’orchestre ou d’un portrait subjectif, qui eut été possible bien entendu,
mais avec une autre distance et un autre talent (je pense en particulier au
passage -obligé évidemment dans un tel contexte- consacré au rapport de CK avec
son père, Erich Kleiber).
Une fois de plus constatation qu’écrire sur ou à partir de la musique est un
des exercices les plus difficiles qui soit et que l’amour, sans doute tout à
fait réel et bien informé ici, n’y suffit pas.
Peut-être aussi que la dure école de la poésie fait monter très sensiblement le
niveau d’exigence et finit par conditionner une approche devenue infiniment
plus réactive à tout ce qui est clichés et facilités. C’est d’autant plus
surprenant que BLM est agrégé de lettres modernes et qu’il a fait un mémoire
sur « La Statuaire dans A la
Recherche du temps perdu », sous la direction de JY Tadié. La question
subsidiaire est sans doute comment trouve-t-on le temps d’écrire un livre quand
on est ministre ?
docufiction ? (Le Maire sur Carlos Kleiber)
Terminé hier soir ce livre dont j’irai presque jusqu’à dire qu’il est une
sorte de faute morale. Je suis choquée de voir que dans l’article Wikipédia
consacré à Carlos Kleiber, il figure déjà en bonne place, dans la liste
des références.
Or ce livre mêle de façon inextricable, je l’ai dit, la fiction et la réalité.
Sans doute ce que l’on appelle de cet horrible nom, un docufiction (je préfère
fiction documentaire, encore que les termes me semblent antagonistes). L’énorme
problème de ce type d’approche est que le lecteur est en quelque sorte piégé :
qu’est-ce qui repose sur la documentation et qui correspond à des faits
authentiques et qu’est-ce qui repose sur l’imaginaire de l’auteur qui se permet
au fond d’interposer sa grille de lecture et surtout ses fantasmes ? (Ils ne
manquent pas ici.) Dans cet ouvrage, c’est flagrant : on se rend compte,
précisément en consultant l’article de Wikipédia, que nombre de faits sont
authentiques, peut-être même tous. Mais ils sont passés à une étrange
moulinette, une sorte de dispositif fictionnel inventé par BLM. En gros, l’auteur
imagine une interview entre un journaliste français (aux yeux bleus !) et
un violoniste, qui fut membre d’orchestres dirigés par Kleiber et ami de
celui-ci. C’est donc ce violoniste (imaginaire ou ayant existé ?) qui
parle du grand chef d’orchestre. On a le droit à toutes sortes d’informations
sur ce personnage dont on se moque complètement en réalité. Et ce sont ses
réponses supposées qui forment le livre, de bout en bout, avec saillies,
boutades, morceaux choisis (on espère qu’il n’y a pas de copier/coller !),
etc.
Bilan, un mauvais livre, un mauvais service rendu à Carlos Kleiber et plus
largement à la musique, dont on continue à véhiculer par ce biais une image
idiote, pseudo-romantique, marquée par le culte de la personnalité, sans aucune
analyse réelle. J’aurais eu au demeurant les mêmes remarques à formuler à
propos du livre sur Martha Argerich d’Olivier Bellamy dont le sous-titre est
déjà tout un programme : L’Enfant et
les Sortilèges !!!!!
Passer au livre
du pianiste Afanassiev, qui ne me semble pas dépourvu pourtant de défauts,
immédiatement après avoir fermé le livre de Bruno Le Maire est comme un choc
salutaire. Enfin on parle vraiment de musique (trop peu en fait, j’y reviendrai
sans doute). Sans oublier d’évoquer le livre de Celibidache, très présent tout
au long de ces jours et souvent dans des réflexions qui excèdent le seul domaine
musical : là au moins on parle vraiment de musique et pas d’épiphénomènes
qui n’ont rien à voir avec elle.
[PS : une courte balade sur le Net me laisse à penser que je serai sans
doute la seule à oser exprimer un avis très négatif sur le livre de BLM. Ce ne
sont partout qu’éloges et l’on va même, quelque part, jusqu’à souhaiter qu’il
abandonne la politique pour se consacrer à l’écriture…)
sur la lecture
Relisant un très bel article
de Michelle Labbé pour Poezibao (sur
l’œuvre d’Yves Boudier), je relève cela sur la lecture :
« Quand il étudie l’acte de lecture, Wolfgang Iser emprunte le terme de “surdétermination”
à la psychologie du rêve, telle que la définissait Freud. Ce qu’il écrit est
d’autant plus vrai pour ce type de poème où la lecture, comme le rêve, se
trouve organisée en des chaînes signifiantes multiples, chaque mot ou groupe de
mots amorçant une chaîne associative différente. Comme le rêve, le contenu
manifeste du poème paraît sous-tendre un contenu latent. Il faut lire le texte
comme on rêve, sans souci d’une quelconque pertinence, puis relire comme on se
souvient d’un rêve, en songeant que sa surdétermination “peut signifier
différentes choses pour différents lecteurs, mais signifie également que tout
lecteur peut pressentir […] plusieurs couches de signification différentes.” »
(Wolfgang Iser, L’Acte de Lecture,
p. 91, Editions Mardaga, Bruxelles, 1976.)
« Chaque lecture amène sa vision. Les lectures se plient l’une sur
l’autre. »
→ Je note aussi ce propos de JC Milner qui me fait fortement songer à Nicolas
Pesquès :
« L’étonnant, c’est que l’échec ne
soit pas absolu et qu’un poète se reconnaisse à ceci qu’il parvienne
effectivement, sinon à combler le manque, du moins à l’affecter. Dans la
langue, qu’il travaille, il arrive qu’un sujet imprime une marque et fraie une
voie où s’écrit un impossible à écrire. » (Jean-Claude Milner, L’Amour de la langue, Seuil, 1978, p.
38.)
Rédigé par Florence Trocmé le 13 septembre 2012 à 10h18 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 11 septembre 2012 à 14h36 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (1)
Judith Butler et le prix Adorno
Parmi mes lectures, plutôt des articles sur la liseuse hier soir. Et en
particulier un article (en allemand) sur la
contestation que suscite l’attribution du prix Adorno (décerné seulement tous
les trois ans) à Judith Butler (en raison de son engagement pro-palestinien). L’article
présente bien les faits et les composntes de l’habituel amalgame imbécile entre
une contestation de la politique israélienne et l’antisémitisme. D’autant que
si j’ai bien compris, Judith Butler a des ascendances hongroises et qu’elle est
juive.
[Et une de ces conjonctions née de la nature de l’information contemporaine,
puisqu’hier a été inauguré le mémorial du Camp des Mille à Aix-en-Provence]
Je déplore ces confusions qui nuisent tant à la cause de tous les mouvements et
peuples concernés. On doit pouvoir contester la politique souvent brutale et
invasive d’Israël (même si on en comprend les raisons) sans pour autant être
soupçonné d’antisémitisme. Cela n’a rien à voir (même si certains, bien
entendu, se font un plaisir de masquer leur antisémitisme dans cette
contestation, rien n’est simple)
NB : je trouve sur un site qui ne me semble pas lui-même exempt de tout
dogmatisme un point de vue détaillé autour de cette affaire et surtout,
surtout, une traduction de la réponse de Judith Butler à ses détracteurs par….
Elisa Trocmé.
J’en extrais ce passage : « J’ai appris, et j’accepte, que nous
sommes appelés par d’autres et par nous-mêmes, à répondre à la souffrance et à
réclamer, à œuvrer afin qu’elle soit soulagée. Mais pour ce faire, nous devons
entendre l’appel, trouver les ressources permettant d’y répondre, et parfois
subir les conséquences d’avoir parlé comme nous le faisons. On m’a enseigné à
chaque étape de mon éducation juive qu’il n’est pas acceptable de rester
silencieux face à l’injustice. Une telle injonction est difficile à mettre en œuvre,
car elle n’indique pas exactement quand, ni comment parler, ni comment parler
de manière à ne pas produire une nouvelle injustice, ou encore comment parler
de façon à être entendue et compris clairement et justement. Ma position
actuelle n’est pas entendue par ces détracteurs, et peut-être cela ne
devrait-il pas me surprendre, car leur tactique consiste à détruire les
conditions d’audibilité. » (lire la
lettre de Judith Butler)
Une autobiographie intellectuelle
Très bel article de John E. Jackson sur le livre de Wismann, envoyé par un
de mes lecteurs du Flotoir. Jackson
écrit notamment : Penser entre les
langues est cette chose très rare, une autobiographie intellectuelle,
écrite par un véritable penseur qui pense en racontant ou, si l’on préfère, qui
raconte pourquoi sa pensée a pris, au cours de cinq ou six décennies, la forme
qui est la sienne. »
Celibidache, ni volonté propre ni ego
« Rien de ce qui est dans la musique ne peut être réalisé par la
volonté propre, par l’ego » (La Musique n’est rien, 301)
→ C’est bien toute la difficulté ! Et la justification de l’immense
travail pluridisciplinaire que doivent accomplir les interprètes(mais sans
oublier la musique, ce qui est parfois le cas !). Lu hier un point de vue
très confus sur la question du solfège. Il vaudrait mieux dire la formation
musicale, voire auditive et y incorporer le solfège. Dont l’évidente nécessité
ne peut être mise en cause, si les moyens pédagogiques pour l’enseigner devraient
souvent, eux, être réexaminés. Pour cesser d’en faire une chose rébarbative (on
pourrait dire exactement la même chose de la grammaire) et un pensum. C’est la
racine, la base de l’apprentissage de la musique, sans quoi rien n’est vraiment
possible. Et il me semble qu’à l’heure actuelle toutes sortes de moyens peuvent
être mis en œuvre pour faciliter cet apprentissage et en faire quelque chose de
passionnant pour les plus jeunes. Oui bien sûr, lecture des clés de sol et de
fa, apprentissage du rythme, formation de l’oreille (évaluer l’écart entre deux
notes, le plus finement possible), tout cela est nécessaire et je ne sais que
trop ce que j’ai perdu à ne pas l’avoir appris jeune. Et quelle difficulté il y
a à faire ces acquisitions à l’âge adulte.
Mais pour en revenir au propos de Celibidache, c’est qu’une fois tout cela
appris et digéré, fait sien, il faut arriver à oublier. Il faut en effet un
retrait très particulier de la volonté et de l’ego lors de l’exécution d’une pièce.
Cela implique d’être très sûr de soi, de ne pas s’accrocher à la partition et
de pouvoir laisser le vrai sens musical prendre les rênes et conduire la
musique, du début jusqu’à la fin. Celibidache le dit souvent, intense préparation
préalable, lâcher prise total lors de la réalisation. Et à défaut de pouvoir le
faire sur des pièces de grande envergure, commencer par le faire sur de toutes
petites pièces, ou sur de petites sections dans une pièce. Pour pouvoir l’éprouver,
réellement. C’est indispensable.
Entre l’allemand et le français, 1
(Wismann)
J’en reviens à Heinz Wismann qui aborde le chapitre pour moi le plus
parlant de son livre « entre l’allemand et le français », notant d’emblée
que « penser entre les langues exige de traverser des grammaires parfois
antagonistes ». Il montre ensuite la genèse de cet allemand (il parle ici
de la langue codifiée, le Hochdeutsch
et non pas des dialectes) et précise que « la langue épurée est si
difficile que l’on évite de la pratiquer dans la situation de communication
immédiate ». Belle mise en garde et belle invite à oser parler, au besoin
en faisant fi de la trop stricte observance des règles et notamment de celles
de la construction des phrases. Et si on a encore un doute, Wismann nous dit qu’il
« est impossible d’improviser correctement en Hochdeutsch ». Et pourquoi ? Parce que la langue « est
entièrement soumise au principe générateur de la syntaxe »
→ il faut s’y arrêter un peu et confronter cela à l’expérience concrète et
vécue que l’on peut avoir de l’apprentissage de cette langue. Et de ce qu’elle
peut révéler sur sa propre langue, avec son fonctionnement si différent. Et
aussi, pour parler un peu trivialement, de ce que cela peut faire comme effet dans
la tête, d’être un locuteur français ou allemand… on pourrait presque
caricaturer et dire qu’on comprend mieux ainsi l’obsession de rigueur
budgétaire dont les Allemands font preuve actuellement.
Wismann dit aussi que l’allemand est soustrait aux idiomatismes. Ce qui est
pour moi un peu obscur. Veut-il dire qu’il a moins de tournures et d’expressions
toutes faites que l’anglais ou le français ? Qu’il est plus difficile de
recourir à des expressions toutes faites ? Ce qui compte surtout en
allemand ce sont les verbes et « la syntaxe s’appuie toujours sur le verbe
qu’il s’agit de spécifier. » Les choses deviennent encore plus claires
lorsque Wismann explique que « la réalité, c’est l’action verbale [...] l’allemand
désigne la réalité du nom de Wirklichkeit,
terme indiquant qu’il s’agit bien d’une action (le terme wirken signifie agir au
sens très général, et donne également le substantif Werk, œuvre, ouvrage) » et point d’orgue de la démonstration :
« La langue exprimer la manière dont on se représente l’action sur la
réalité ».
→ clé pour comprendre un peu comment fonctionne la langue allemande, bien mais
peut-être aussi la manière d’être des Allemands, avec ce souci d’emprise sur la
réalité.
Et tenter d’imaginer ce qu’il en est de la sienne, le français et comment on
pourrait reformuler cette phrase si l’on parlait de la langue française…
Rédigé par Florence Trocmé le 11 septembre 2012 à 14h31 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (1)
Rédigé par Florence Trocmé le 10 septembre 2012 à 18h28 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Note de passage
Combien de milliers de fragments de poèmes recopiés à longueur d’année
seul moyen d’entrer dans le texte, de le sentir de l’intérieur
son élan, son manque d’élan, sa force, ses faiblesses
impitoyable filtre
Lectures d’enfance (Chevillard)
« La découverte de la
littérature dans leur jeune âge décide pour certains de leur vie toute entière.
Plus tard, à leur tour, ils écrivent. Et voilà d’où procède leur amère
déception : ils croyaient que leurs livres produiraient dans le monde
cette émotion décisive qui fut la leur, accompagnée de spasmes et de fièvre.
Mais la littérature est un rêve d’enfant.
[...]
Nous avons la nostalgie de la littérature. Nos livres sont de longs pleurs, des
pleurs intarissables suscités par le regret toujours ravivé de la littérature. »
(1675, sur son blog l’Auto-fictif)
→ et si cette difficulté à finir les livres dont je me plaignais récemment
(mais est-ce si problématique au fond ?) ne venait pas de ce que je ne lis
plus de ces livres qui vous emportent de la première page à la dernière page,
qui vous obsèdent quand on doit les laisser un moment, pour travailler, dormir,
vivre ! Oui souvenirs de traversées liseuses fabuleuses dans l’enfance, l’adolescence,
la jeunesse, quand le livre faisait perdre tout contact avec la vie réelle,
embarquement sidéral et sidérant dont j’ai la nostalgie.
Lectures
Hier soir, terminé (mais oui !) le livre de Heinz Wismann et celui de
Celibidache.
De Wismann, je dirai que mon achat impulsif était nécessaire et que j’ai trouvé
des choses importantes dans ce livre, en particulier sur deux points, la
relation des langues françaises et allemandes et la musique. J’y reviendrai. En
revanche, j’ai tiré peu de parti d’une part importante du livre consacrée d’une
part à Nietzsche, d’autre part aux présocratiques. Je manque de culture
philosophique, cruellement, et de références, si bien que ces pages me sont
restées hermétiques en partie.
Quant à Celibidache, il termine par deux chapitres sur ce que je sais être
fondamental dans son approche mais que ces deux chapitres éclairent peu et mal :
l’influence du zen. Peu et mal car ce domaine est si subtil qu’une présentation
rapide et superficielle tombe vite dans le caricatural. Zen et musique, zen et
apprentissage de la musique [je pense à ce merveilleux petit livre sur le tir à
l’arc] pourraient faire l’objet d’un livre entier.
De l’acuité intellectuelle (Heinz Wismann)
« lorsque quelqu’un déploie une véritable acuité intellectuelle, cela
s’accompagne toujours d’un exil. Et cet exil peut être purement psychologique,
ça peut être d’une langue à l’autre, ça peut être d’un domaine de la
connaissance à l’autre, c’est “l’inter”. Or cette acuité intellectuelle, comme
toute acuité avec son tranchant, c’est la critique ; elle met en crise
toutes les convictions tout simplement garanties par une tradition, une
autorité. Et quand je dis “acuité intellectuelle”, j’entends par là une forme
de fonctionnement de l’esprit qui n’a pas pour finalité de reconduire une forme
de sédentarisation. Ça reste en suspense et ça n’existe que dans le temps dans
lequel s‘inscrit ce mouvement critique ou herméneutique qui fait que les choses
ne sont pas simplement ce qu’elles semblent être, en vertu de ce qu’on s’est
mis d’accord pour penser qu’elles soient. Parce que le consensus virorum
doctorum, parmi d’autres consensus, est ce qu’il a de plus suspect du point
de vue de l’acuité intellectuelle. Or l’acuité intellectuelle, qui est le
propre de l’exilé, suscite invariablement la méfiance des sédentaires, qui
refusent de se dessaisir de leurs certitudes immédiates. Ils sont des
« enracinés » qui se contentent, comme une plante, de l’immobilité
absolue dans laquelle ils trouvent leur satisfaction » (pp. 43 et 44)
→ et que font d’autre des Wismann, des Celibidache, des Benjamin et tant d’autres
qui sont souvent les seuls vrais créateurs, que de se décaler par rapport à la
doxa, de s’exiler, souvent douloureusement, de l’acquis, de l’institution, du
consensus, pour aller défricher d’autres terres ?
Wismann dit se vouloir « Luftmensch » piéton de l’air, air léger,
sans racines et précise que c’est un mot yiddish : « si je colle aux
choses, je ne vois rien. Je suis à une certaine distance comme le Luftmensch quelque part suspendu en l’air
[et là irruption intérieure des personnages volants de Chagall !] et qui,
surtout, n’a pas peur de tomber. C’est ce que j’appelle la confiance. Être à la
fois moderne et ancien, être à la fois chez soi et pas chez soi, être à la fois
rassuré et ne pas l’être [...] c’est un entre-deux qui n’est pas du tout de l’indécision ;
c’est simplement le refus de s’assimiler à une posture ou de se laisser capter
intégralement par elle. » (45)
Entre les langues
Après le premier chapitre, autobiographique, profondément nécessaire pour
comprendre l’approche et la démarche de Wismann, on entre dans le vif du sujet
de la question des langues. Car « la posture non-identitaire, c’est-à-dire
le fait de se situer entre deux grammaires exclusives l’une de l’autre, permet
de mobiliser chacune de ces grammaires dans une relation critique à l’égard de
l’autre » (48)
→ cela renvoie à une expérience très concrète, puisqu’il va s’agir ici, on le
sait déjà, essentiellement du rapport entre le français et l’allemand. Lorsque
l’on tente de « traduire » mentalement ce que l’on veut dire, du
français vers l’allemand, on se heurte à des difficultés qui à mon sens ne
relèvent pas uniquement de l’incompétence linguistique ! Il y a comme une
incompatibilité entre la formulation telle qu’elle s’est formée dans une tête pétrie
de langue française et la syntaxe allemande. Il faut passer par un autre chemin !
Je le pressens à peine, étant donné mon stade d’apprentissage mais suffisamment
nettement tout de même. Et heureuse alors de lire : « Quitter la
posture d’identification facilite en ce sens l’attitude réflexive en
établissant entre les deux “identités” un va-et-vient producteur de style ».
Et, dit-il un tout petit peu plus loin, dans un raccourci formidable : « du
style, c’est-à-dire l’apparition de l’individu au sein de la grammaire » (49)
→ même s’il est parfois très savant, rien de dogmatique ou de professoral chez
Wismann qui a souvent des pointes d’humour et quelque chose de familier dans l’expression.
Et comment ne pas souscrire quand il écrit : « mon refus d’entrer
dans l’antagonisme des perfections exclusives se retrouve à différents niveaux
entre différents lieux : lieux de savoir, espaces linguistiques et
confessionnels. » (51)
→ et si au fond, bien souvent, ce n’est pas cela mon expérience de Poezibao : refus d’entrer dans l’antagonisme des perfections exclusives,
tenter de rester ouverte à différents courants, toujours en léger décalage, si
possible réflexif. Ne pas être à l’intérieur d’une chapelle donnée, mais offrir
à chacune une sorte de parc arboré où elles peuvent se côtoyer, avec
possibilité peut-être un jour de démarche œcuménique ??!!
Rédigé par Florence Trocmé le 10 septembre 2012 à 18h25 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)